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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 41
──────
Le comptable (1)
Une vallée encaissée.
Une pente.
Une silhouette dévala la pente comme un dément.
Tac, tac !
C’était Han San. Le fusil d’infanterie Type 38 avait disparu de ses mains. Dès qu’il avait appuyé sur la détente, il l’avait fourré dans une cache préparée à l’avance, puis l’avait recouverte. Il l’y avait dissimulé avant de descendre.
« Le temps presse. »
À bout de souffle, Han San plongea presque dans l’eau avec un grand plouf. Il nagea rapidement jusqu’au loup mort.
« Le temps presse. »
Il devait vérifier.
Il calma le tremblement de ses mains et saisit le loup. Le retourna. Main gauche. Il palpa son poitrail. Le pelage était trempé. Ses doigts trouvèrent un trou chaud et poisseux. Puis sa main droite chercha l’ouverture qui aurait dû se trouver de l’autre côté : le trou, le trou…
« Vite ! »
Han San enfonça sa main gauche dans l’orifice de la balle. De la droite, il retourna le corps sur le dos. Et alors…
« Rien. »
Le dos était intact. Pas de plaie de sortie.
« Non. »
Une remontée acide lui brûla le fond de la gorge : la balle était restée dans le corps du loup.
« Elle a touché un os ? Une balle de Type 38 arrêtée par un muscle ? »
Cette balle d’Arisaka Type 38, presque dépourvue de pouvoir d’arrêt et de force de choc, qui misait tout sur la pénétration et traversait les corps comme si elle fendait l’eau… Il avait fallu que, précisément maintenant, elle ne ressorte pas ?
« Merde. »
Si les gendarmes militaires débarquaient à l’instant, s’ils examinaient la carcasse et trouvaient une balle de fusil Arisaka de 6,5 millimètres dans le corps du loup…
« Non. » Han San serra les dents. « Pas encore. Le temps. Les chasseurs novices… »
Ils allaient faire du raffut. Déclencher un beau vacarme. Cette agitation brouillerait les pistes pour les gendarmes militaires et les retarderait.
En tout cas, ils ne pouvaient pas foncer droit sur lui.
Il avait du temps. Du temps. Par chance, il avait lancé ses menaces assez tôt et s’en était acheté un peu, d’une façon ou d’une autre.
« Ce n’est peut-être pas plus mal. »
Toute chose a ses avantages et ses inconvénients.
Si la balle était ressortie comme prévu, s’était logée dans un rocher ou s’était enfoncée dans une fente entre les graviers, et si quelqu’un la trouvait bien plus tard…
[Ahah !]
Il n’oubliait pas que Tono se trouvait à Inje.
« Mieux vaut qu’elle soit restée coincée dans le corps comme ça… »
Un éclat venimeux apparut dans les yeux de Han San.
Il sortit de sa chemise son couteau fabriqué dans un ressort à lames.
Et l’enfonça.
Il ouvrit la plaie en suivant le trajet de la balle et l’écarta. Le couteau s’enfonça jusqu’à l’os dans un craquement grinçant.
« Elle est où ? »
Il fouillait à la recherche de la balle, du projectile. Le sang gicla et lui éclaboussa le visage, la peau se déchira… cette fourrure argentée, cette carrure… si on le faisait empailler, ce serait magnifique… non, de toute façon, il allait échanger la peau contre la récompense, elle ne resterait pas entre ses mains, alors inutile de la regretter… Était-ce vraiment le moment de penser à la fourrure ?
« Où est-elle ? Mais où est passée cette balle… »
C’est alors que…
« …, … !? »
« … ! …, … !! »
Un brouhaha de voix lui parvint de loin.
Et le martèlement des bottes des gendarmes militaires.
« Ça… »
Déjà ?
Les chasseurs novices qu’il avait envoyés pour brouiller les pistes s’étaient-ils déjà fait arrêter ? Et comment avaient-ils trouvé cet endroit ? Ce n’était tout de même pas Tono ? Il n’était pas seulement à Inje, il était aussi sur les lieux ? Mais… non, il n’y avait pas de « mais ». Il devait la trouver coûte que coûte, cette balle, vite…
Toc.
Quelque chose de dur heurta le bout de ses doigts.
Ce n’était pas un os. La masse était encore tiède, faite de métal écrasé.
« Ah. »
Han San se servit de son couteau. Il retira la boule de plomb, coagulée et durcie comme du boudin noir, avec un éclat d’os brisé.
« Ça… »
Où la jeter ? Dans l’eau ? Non, sous les graviers ? Non ! Alors, où ?
« Ici ! »
Han San porta sa main à sa bouche. Plus vite que la pensée.
Il la mit dedans. Dans sa bouche.
Glou. Il l’avala.
Un haut-le-cœur le saisit malgré lui. L’odeur du sang, du musc de la bête, du plomb ; le goût du métal qui lui piquait la langue et résonnait jusqu’au fond de son crâne… mais aucune cachette plus sûre ne lui venait à l’esprit.
« Ils n’iront pas fouiller les entrailles d’un homme vivant. »
Et s’ils le faisaient ?
« D’ici là, je serai déjà mort. »
Y aurait-il une troisième vie ? Il l’espérait. S’il pouvait revoir sa famille une fois encore… Hum, il vaudrait peut-être mieux prendre un peu moins de risques, la prochaine fois. À quoi bon ces trois cents wons ? Ah, maintenant qu’il y pensait, il avait franchi un pont vraiment dangereux.
« Mais avec trois cents wons… »
Aux deux cents wons gagnés à la taverne, il en ajouterait trois cents : cela ferait cinq cents wons.
« La Grande Inondation de l’année prochaine… »
Des possibilités.
Combien de possibilités pourrait-il se ménager ?
« Je dois traverser. »
Ce pont dangereux, il le franchissait et devait continuer à le franchir.
« Continuer… »
Heureusement, un ruisseau coulait à côté de lui.
Il y plongea la tête et aspira l’eau. Il but, avala goulûment, puis recracha : ptu ! Il se rinça la bouche, se lava les lèvres, replongea la tête avec un grand plouf, but et se rinça encore, puis retourna auprès de la carcasse de Ginsei.
« Continuer. »
Il avait caché la balle.
Il avait aussi dissimulé le coup de feu parmi d’autres tirs. Sawada, avec son sale caractère de merde, tirerait sûrement encore quelques balles. C’était certain. Et personne au monde ne croyait davantage en Sawada Kazuo que Han San.
Il ne restait qu’une chose.
« Le trou de balle. »
Cette marque laissée par le projectile, cette trace… Il l’avait agrandie en fouillant, mais cela ne suffisait pas.
Han San sortit sa lance.
« Dans le trou… »
Il la plaça en face et l’enfonça.
« Hhoump ! »
Il déploya toute sa force, jusqu’à faire ressortir les veines rouges de ses yeux.
Le manche souple et élastique, conçu pour être lancé, ne devait pas casser : cela lui coûta la moitié de ses efforts. L’autre moitié fut consacrée à le faire racler le trou de balle. De toutes ses forces, il creusa, creusa encore, jusqu’à ce que la pointe de la lance transperce enfin le dos du loup dans un bruit humide.
« Haa… haa… »
Han San vacilla et tomba à genoux. La lance était fichée dans la poitrine du loup. Il jeta à côté le propulseur de lance[1], qui cliqueta sur le sol, et reprit son souffle.
« Je l’ai attrapé avec cette lance. »
Un coup de feu ?
Quel coup de feu ? Ça devait être l’un des tirs que vous aviez entendus tout à l’heure. Ou peut-être qu’un des chasseurs novices avait tiré avec un vieux fusil à mèche, ou quelque chose comme ça. Je n’en sais rien, moi.
« Je l’ai attrapé avec cette lance. »
Pourquoi la plaie est-elle si abîmée ? Parce que je suis un peu brutal, de nature. Et maladroit. J’ai forcé comme un âne pour retirer la lance, je me suis agité dans tous les sens, et elle a fini par transpercer le loup de travers, n’importe comment. Et alors ? Ma maladresse est un crime capital ?
« Je l’ai attrapé avec cette lance, je te dis ! »
À cet instant précis…
Boum, boum, boum !
Une bonne douzaine de paires de bottes militaires firent trembler la vallée encaissée comme un séisme. Les buissons furent écrasés, les graviers roulèrent.
« Là-bas ! »
« Il y a quelque chose ! »
Han San serra le poing. Ce n’est qu’alors qu’il s’aperçut que la peau de ses doigts s’était déchirée en enfonçant la lance, mais il n’en ressentait même pas la douleur.
C’était fait.
Il avait fait tout ce qu’il pouvait.
À présent, il ne restait plus qu’à faire les comptes[2]. Au baduk, c’était le moment de compter les points remportés par chaque camp.
« Vraiment… »
Où était-ce, déjà ?
Qui était-ce ?
Ah.
Son petit frère.
[Grand frère, tu savais ?]
Le sourire candide du professeur Han Bada lui passa devant les yeux.
[On dit que lorsqu’un homme commet un meurtre, il fait vingt-cinq erreurs. S’il peut en prévoir quinze et les corriger à l’avance, on le traite de génie.]
C’était quand, déjà ? Ah. Il avait plu, et ce n’était pas au Seorak, mais à Cheonggu-dong… Non, dans la maison de son frère, à Sindang-dong. Quelque part à l’intérieur. Voilà.
[Jusqu’où peux-tu prévoir les choses, grand frère ?]
Qu’avait-il répondu, à l’époque ?
[Comme si les choses se déroulaient jamais exactement comme prévu.]
C’est vrai.
[Pas pour quelqu’un comme moi.]
C’était ça.
Voilà comment il avait toujours vécu.
Dans son monde, rien ne se déroulait jamais exactement comme prévu.
Ni dans sa vie précédente, ni dans celle-ci.
Pour parler de plans, il avait prévu que l’entrepôt serait réquisitionné, mais pas que Sawada viderait l’alcool. On pouvait lui prendre tout le reste, mais tant qu’il lui restait l’alcool, il comptait faire une dernière grosse affaire avec. Jamais il n’aurait imaginé que cette vipère folle piquerait une telle crise.
Pour parler de plans, il n’avait pas cru que cet idiot de Go Tae-chon achèterait vraiment la taverne. Il s’était demandé si quelqu’un pouvait être assez stupide, et voilà que le pigeon du quartier avait acheté au sommet du marché. Grâce à lui, Han San avait pu se tirer sans encombre, mais tout de même… les gens !
Pour parler de plans, il avait compté attraper Ginsei, mais il n’avait pas renoncé à l’espoir d’un coup de chance : peut-être que tous ses préparatifs leur permettraient de ne jamais découvrir cet endroit. Dans ce cas, il avait prévu de cacher la carcasse de Ginsei dans un coin secret, puis, une fois les gendarmes militaires repartis et le calme revenu, d’emporter discrètement la tête pour toucher la prime…
« Des plans, des plans, toujours des plans… »
Il n’y pouvait rien. Il n’était pas un dieu.
Il n’était même pas un génie.
Juste un homme ordinaire avec l’âme d’un vieillard de soixante-quatorze ans.
Parce qu’il était un homme ordinaire.
« Finissons de traverser. »
En homme ordinaire, tout ce qu’il pouvait faire, c’était prendre quelques précautions afin de pouvoir agir au moment crucial, que les choses tournent bien ou mal. Se garder une marge de manœuvre.
Rien de plus que traverser le pont qui se trouvait devant lui.
« Je dois le traverser ! »
À l’instant où il prit sa décision, les broussailles s’écartèrent dans un froissement.
Six faisceaux de lampes éclairèrent Han San, chacun dans un rythme différent.
« … »
La lumière l’aveuglait, comme si le soleil l’avait frappé de côté, mais Han San ne détourna pas les yeux.
Il releva simplement la tête.
Il regarda l’unique homme qui s’avançait hors du flot de lumière, presque noir à contre-jour.
« … »
Une casquette militaire anguleuse, un cache-œil sur l’œil gauche et, dans la main, deux noix qu’il faisait craquer en les pressant.
Le commandant du détachement de gendarmerie militaire d’Inje.
La vipère, Sawada Kazuo.
Derrière lui, les gendarmes militaires armés de fusils d’infanterie Type 38 se rangèrent en hâte. Leur intention meurtrière lui piquait la peau comme des aiguilles.
« Hm. »
L’œil unique de Sawada balaya les environs avec la lenteur d’un serpent.
L’énorme loup argenté, la longue lance plantée en lui, le couteau grossier posé dessous et la perche au bout tordu.
Et, couvert de sang, le jeune colon de culture sur brûlis qu’il connaissait bien.
Une douleur lancinante.
Sawada sentit la zone sous son cache-œil commencer à le faire souffrir. Le coin de sa bouche se releva.
« Encore toi. »
Han San ne se déroba pas à son regard.
Le dos droit comme un piquet, il planta le talon de sa lance dans le sol et posa ses deux mains l’une sur l’autre dessus, comme s’il s’appuyait sur une épée. Puis il soutint le regard de Sawada, le visage résolu.
Leurs regards se heurtèrent en plein air et s’y accrochèrent, comme la première fois.
« Oui, c’est moi. Nous voilà encore face à face », lança Han San avec un sourire.
« C’est celui des trois cents wons, non ? »
S’il y avait une éventualité que Han San redoutait plus que tout à cet instant — même s’il la jugeait extrêmement improbable —, c’était que Sawada Kazuo lève aussitôt son fusil, le tue, puis marmonne quelque chose comme…
[De quels trois cents wons tu parles ?]
Heureusement, rien de tel n’arriva.
Sawada Kazuo se contenta de faire rouler les noix dans sa main. Crac ! Puis il prit la parole.
« Toi… »
Han San fut soulagé. Brièvement. Rien qu’intérieurement.
« Bien. »
Il avait parlé.
Han San pouvait donc parler à son tour.
« Je l’ai attrapé. Avec cette lance, là », dit Han San, le visage soudain envahi par la cupidité.
« Trois cents wons… Hé hé, où est-ce que je peux les réclamer ? Je peux peut-être les toucher tout de suite ? La dernière fois, on m’avait payé sur-le-champ… »
Sous le masque d’un rustre vulgaire, aveuglé par l’argent, Han San transmit rapidement les renseignements qu’il voulait faire passer.
Il ne voulait que l’argent.
On l’avait déjà payé, autrefois.
Les sourcils de Sawada frémirent à plusieurs reprises. Son cache-œil, sur l’œil gauche, tressaillit à son tour.
« Autrefois ? » demanda-t-il.
« Ah, oui. Ce… monsieur l’arpenteur ? Il avait laissé tomber son sac. C’était écrit sur le panneau d’affichage. Alors je l’ai ramassé, je le lui ai rendu et j’ai été payé. Cinq wons. »
Han San le dit d’un ton vague, mais bien sûr, il avait évoqué cette histoire parce qu’il se souvenait que Sawada Kazuo avait rédigé l’annonce.
Sawada se souvenait lui aussi de l’annonce. Il l’avait écrite de sa main et, de toute façon, une récompense pareille était assez inhabituelle.
De plus, cette affaire hors du commun, tout comme la prime tout aussi exceptionnelle pour Ginsei, était liée à un clan qui portait un seul et même nom : Hajama.
« C’est toi qui as retrouvé ce sac ? » demanda-t-il.
« Oui ! Monsieur l’arpenteur devait m’apprécier, parce qu’il m’a même donné sa carte de visite. Je me demande comment il va… »
Han San sortit de sa chemise la carte que l’arpenteur Hajama Tsuchimaru lui avait donnée. Sans en faire tout un plat. Naturellement.
Les gendarmes militaires s’agitèrent malgré tout, mais Sawada les retint d’un simple mouvement des yeux.
Il était le commandant du détachement de gendarmerie militaire d’Inje. Même si le jeune homme en face de lui sortait un couteau de sa chemise — non, même s’il tirait soudain un pistolet —, il était certain de pouvoir le maîtriser sans difficulté.
« Une carte de visite. »
Sawada tendit ses doigts anguleux et s’en saisit. Il grimaça en sentant le papier humide, souillé de sueur et de saleté, mais son œil unique parcourut la carte.
Elle était authentique.
« Hmph. »
Sawada la lança d’un geste négligent. « Ah ! » Han San se baissa en toute hâte, comme s’il avait été pris au dépourvu, et la ramassa. Puis il releva la tête vers Sawada en souriant : hé hé.
« Euh, alors, pour l’argent… »
« Silence. »
« Oui, monsieur. »
Han San se tut aussitôt.
Sous la lune immobile, seul le murmure de l’eau qui courait se répandait.
Sawada réfléchissait.
« Je n’aurais jamais cru que ce gars connaissait l’arpenteur qui s’est fait dévorer. »
C’était une pensée de ce genre.
« Il aurait mieux fait de se montrer un peu plus malin, ou d’afficher carrément son insolence. »
Une pensée de ce genre.
« Mais il n’y a que moi et mes hommes ici. »
Une pensée de ce genre.
« Il l’a attrapé avec une lance ? Ce monstre de loup ? »
Et…
Sawada n’était pas le seul à avoir cette dernière pensée.
« Ahah ! Comme c’est fascinant ! »
Une voix retentit sans prévenir.
Comme s’il était sorti tout droit de l’ombre, quelque part au milieu des gendarmes militaires, une paire de chaussures de cuir peu adaptées aux randonnées en montagne s’avança d’un pas sonore.
Un jeune aristocrate vêtu d’un costume noir d’encre.
« Une lance ! Hum, vous dites que c’était une lance ! »
Le baron Kannoizuna Toono pencha la tête, un léger sourire aux lèvres, en rajustant son monocle.
« Vous me montreriez comment vous vous y êtes pris ? »
[1] Un propulseur de lance (투창기) est un levier qui soutient une fléchette ou une lance légère et prolonge le bras de celui qui le lance, permettant de projeter le projectile avec bien plus de force et de portée qu’à main nue.
[2] Au baduk (go), le « décompte final » (계가) est la phase où les deux joueurs comptent le territoire et les pierres capturées afin de déterminer le vainqueur.
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