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Traducteur / éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 40
──────
L’étoile filante
Han San était…
… en train de mettre son fusil en joue.
* * *
Une gorge encaissée.
Un ruisseau.
Un loup solitaire filait à toute allure, comme fou.
Flac, flac !
L’eau bouillonnait dans un vacarme assourdissant. Des fils d’écume blanche dégoulinaient de sa gueule béante ; ses pattes déchiraient l’eau, dispersant au clair de lune une fine bruine pâle mêlée à sa bave.
Le loup nommé Ginsei. Né sur la péninsule, mais affublé d’un nom prononcé à la manière des îles, l’animal ne ralentissait pas.
Quand il avait défié l’ancien chef, ce vieux loup, il avait adoré ça. Quand il lui avait mordu la patte gauche pour la lui déchirer, il avait éprouvé un frisson délicieux. Une fois l’ancien chassé, toutes les femelles de la meute lui avaient appartenu.
C’était amusant.
Mais à présent… fuir, abandonner sa meute… Ginsei n’y trouvait aucun plaisir.
Comment en était-il arrivé là ?
Parce qu’il avait tué ces bêtes à deux pattes ? Pourtant, il avait aussi pris ses précautions. Il suffisait d’éviter ceux qui portaient ces bâtons étranges ; les bipèdes étaient tous faibles, sans exception. Leurs réactions étaient violentes. C’était amusant.
Alors, il avait tué ceux qui portaient les bâtons en les évitant. Il avait tué.
C’était amusant.
[Aigo ! Aigo, à l’aide ! P-pitié, je vous donnerai tout ça, alors épargnez-moi, monstre ! Épargnez-moi !]
Celui qui portait une charge de poissons sur le dos.
[Non, non ! Je dois rentrer chez moi ! On m’a dit… on m’a dit que j’avais un fils…]
Celui qui se promenait avec une pile de papiers épais.
[L’Empire te tuera.]
Celui-là.
Celui qui avait osé jouer avec lui à l’aide de ce petit bâton trapu qui crachait un feu étrange.
Il les avait tous tués. En mordant, en déchiquetant, en frappant, en lacérant. Tuer, c’était si simple. C’était toujours lui qui tuait.
C’était amusant.
Comment en était-il arrivé là ?
* * *
« Bon sang ! Où est-ce qu’il a filé ? »
Le rugissement de Sawada Kazuo fit trembler les fourrés.
Plus exactement, ce fut la police militaire qui s’agita comme les fourrés à son cri. Un autre officier remit debout l’homme que le sanglier avait projeté à terre.
Ils savaient qu’en restant couchés sans bouger, ils ne se relèveraient jamais, à cause de ce commandant de détachement.
« Ginsei ! Aucun de vous n’a vu dans quelle direction il est parti ?! »
« J-je… »
« Des traces ! Trouvez ses traces, bande de chiens abrutis ! »
Le commandant du détachement de la police militaire d’Inje.
Sawada Kazuo, le guerrier qui tenait cette terre comme son fief, la bête extraordinairement douée, tremblait d’humiliation. Même le clair de lune qui commençait à envahir le flanc de la montagne ne suffisait pas à dissimuler ses contorsions.
Comment en était-il arrivé là ?
[Vous êtes sûr de vous, Kazuo-kun ?]
Sawada Kazuo ne parvenait pas à se retourner.
Car la voix d’un certain homme, qui aurait dû se tenir derrière lui, résonnait encore à ses oreilles.
[Quel état d’esprit admirable ! N’oubliez pas votre zanshin[1] !]
Ce gamin, qui n’avait cessé de bavarder jusqu’au début de l’opération, commentant chaque détail, s’était pour une raison ou une autre tu dès que les choses avaient mal tourné.
Quand le sanglier avait soudain foncé à travers le détachement, Sawada Kazuo avait été le seul à paniquer. Le baron qui se tenait à ses côtés n’avait pas prononcé un mot.
Il avait seulement dit…
[Hum.]
Rien de plus.
Comme si cela l’amusait.
Comme s’il trouvait fascinant que le commandement de Sawada Kazuo — qui régnait sur Inje en seigneur, un capitaine de la police militaire débordant de confiance quelques secondes plus tôt — se retrouve pris dans une absurde catastrophe naturelle, il avait posé le menton sur sa main et émis ce son.
Ce jeune maître de l’Empire, qui le suivait en silence, sans autre bruit que ses pas, et dont la présence n’avait rien à voir avec celle des officiers subalternes qui s’agitaient et jacassaient dans tous les sens pour un rien, était odieux à Sawada Kazuo.
« Quelle honte. »
Et sa propre rage n’en était que plus vive.
« L’opération était parfaite de bout en bout. Et voilà qu’un sanglier s’en mêle ? Il fallait que ça arrive maintenant ? »
C’est alors que…
La forêt s’anima. Ce n’était pas le bruit des montagnes de l’Empire ; ce n’était donc pas le bruit de l’Empire.
« Le bruit venait de par ici ! »
« Des loups ! Cette puanteur, c’est celle des loups ! »
Des mots coréens.
Cette langue barbare, à laquelle ses oreilles s’étaient habituées mais que son esprit refusait d’accepter, lui parvenait de toutes parts.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Eh bien… »
Un lieutenant prit la parole avec précaution. Sans trop de précautions, toutefois. Son supérieur n’était pas un fonctionnaire civil de bonne composition, mais un guerrier qui n’aimait pas les révérences.
« Nous avions pourtant rassemblé tous nos meilleurs hommes pour cette opération, n’est-ce pas ? »
« Oui. Et alors ? »
« Eh bien… Il semblerait que quelques-uns de ces chiens coréens attirés par la prime aient flairé la piste et nous aient suivis. Nous les avons semés, mais avec les coups de feu tout à l’heure et le vacarme provoqué par le sanglier… »
« Ha ! Cette vermine ? »
« Oui. Je vous prie de m’excuser. Je vais les chasser sur-le-champ. »
Sawada Kazuo ne pouvait pas le savoir.
Mais cette rumeur aussi provenait d’une certaine taverne.
Au milieu de toutes ces rumeurs qui circulaient, Han San n’était pas le seul à avoir compris quel itinéraire suivrait la police militaire. Ici et là, certains chasseurs avaient deviné qu’ils devraient, au bout du compte, talonner les policiers pour atteindre l’espace entre les yeux du loup.
Seulement, Han San était le seul à tenir les rênes des rumeurs de la taverne.
Han San n’avait pas déformé la vérité. Il s’était contenté de l’orienter. « Puisque vous êtes un habitué, monsieur », disait-il avec adresse. « Un tuyau que je ne donne qu’au client qui commande le plateau tous les jours » — mais pas aux chasseurs aguerris. Seulement aux demi-habiles. Aux imbéciles dont la vie ne tenait qu’à un fil, et qui en étaient venus à confondre le fil de leur propre existence avec le tranchant du sabre d’un policier militaire. « C’est par là. »
Et les voilà donc ici.
Han San avait mené les bandes de chasseurs jusqu’à proximité de la police militaire, tout en maintenant une certaine distance. Tout s’était déroulé exactement comme prévu.
Il ne poursuivait qu’un seul objectif.
Brouiller les pistes.
« Bande de vauriens ! Ils ne savent même pas où ils peuvent fourrer leur nez ! »
Sawada Kazuo siffla entre ses dents, bouillonnant de rage.
Son aide de camp tenta de le calmer.
« Oui, oui, commandant. Je vais m’en occuper tout de suite et… »
« Imbécile ! Nous n’avons pas le temps pour ça ! Nous n’avons même pas encore trouvé dans quelle direction le loup est parti ! »
Sawada Kazuo leva son fusil. Les yeux de son aide de camp s’écarquillèrent.
« Commandant ? »
« Tirez. »
« Mais… » Plusieurs pensées traversèrent l’esprit de l’aide de camp en un instant, mais une fois écartés tous ces mots pleins d’humanité — ceux qui auraient poussé le guerrier Sawada à entrer dans une colère noire —, il n’en resta qu’un. « Cela pourrait aussi indiquer à Ginsei, qui fuit, où nous sommes… »
Sawada claqua des dents.
« Bon sang ! »
Pendant ce temps, les voix des chiens coréens se rapprochaient.
« C’est par ici ? »
« Ça empeste la poudre… »
Ils se croient en pleine partie de plaisir, là ?
Il n’avait même pas encore déterminé dans quelle direction Ginsei avait fui, et voilà que ces incapables lui tombaient dessus !
Des hommes bons à servir de chair à canon, changés en déchets sans valeur ?
À ce rythme, toute la piste de Ginsei allait…
« Hum ! »
C’est à cet instant précis que…
« Il semblerait que j’aie, moi aussi, ma part de responsabilité… »
Une voix retentit derrière lui.
Un doigt ganté de noir se tendit et désigna une direction.
« Ginsei est parti par là ! »
Une fois encore, Sawada ne se retourna pas. Il ne regarda que la direction indiquée, rien d’autre.
En un instant, Sawada apaisa le tourbillon de ses émotions et, d’un claquement sec, fit rouler la noix dans sa main. La tête du vipère, qui tanguait dans le vertige, reprit les commandes.
« Dispersez-vous. »
Son aide de camp hésita.
« Monsieur ? »
Sawada parlait aussi vite qu’il réfléchissait.
« Toi, par là ! Toi, par là ! Toi et toi, par là ! Ne vous arrêtez pas, filez ! Tirez sur tout ce que vous apercevrez en avançant — et tirez à intervalles réguliers même si vous ne voyez rien ! »
C’était le mont Seorak. Une forêt de bouleaux.
La cascade et la gorge se trouvaient juste à côté.
Les plis du versant s’enchaînaient, et les échos des coups de feu ne manqueraient pas de résonner dans les profondeurs de la gorge.
Sawada Kazuo jugea que les détonations résonnant de toutes parts suffiraient à tromper l’ouïe de la bête affolée et, en prime, à repousser les chiens coréens à deux pattes. Il donna donc ses ordres.
« Quant aux autres, ne touchez pas à vos gâchettes ! Suivez-moi, nous allons traquer Ginsei ! »
Et Sawada Kazuo, accompagné de ses seuls subordonnés directs, partit à toute allure comme un éclair.
* * *
Et…
Han San était…
… en train de mettre son fusil en joue.
* * *
Comment en était-il arrivé là ?
Flac. L’eau devint soudain profonde. Ça va. Ginsei se débattit, haletant. Il continua d’avancer, porté par le courant.
Ça va.
Ça va. Je peux m’échapper. Quand les cochons à quatre pattes avaient déboulé, les bipèdes avaient paniqué. Il n’avait pas rêvé cette odeur de panique.
Ce n’est pas comme avant.
Jusqu’ici, il y avait toujours eu cette odeur de mort indéfinissable. Peu importe ses efforts, il avait eu l’impression de s’enfoncer toujours plus profondément dans cette odeur.
Mais maintenant… pourvu qu’il parvienne à s’éloigner d’ici, il trouverait bien une nouvelle meute, reprendrait la place du chef et, cette fois, cette fois, il éviterait les bipèdes qui portaient les bâtons. Il les éviterait…
À peine l’eut-il pensé que ses pattes avant, qui brassaient l’eau, retrouvèrent un sol ferme.
Flac, flac.
Ginsei sortit la tête de l’eau, puis le corps. Enfin, sa queue émergea à son tour.
Il gagna la terre ferme.
Il s’ébroua dans un frisson, leva sa tête dégoulinante et regarda le ciel.
Le pelage de Ginsei, que les femelles lissaient et soignaient sans cesse, capta pleinement le clair de lune. Même en pleine fuite lamentable, sa fourrure brillait comme de la soie argentée, impossible à méconnaître, quelle que soit la lumière.
Ginsei chercha son étoile.
L’étoile qui lui ressemblait. Celle qui avait toujours veillé sur lui et qu’il reconnaissait entre toutes. Il la chercha.
Son étoile… elle n’était pas là.
Non, elle était là. Là-bas, dans cette direction… suspendue à la crête de cette montagne.
À la vue de l’étoile, si menacée qu’elle semblait pouvoir disparaître d’un instant à l’autre, Ginsei laissa échapper un gémissement malgré lui.
Une simple bête comme un loup ne pouvait pas savoir que cette étoile se nommait l’Étoile du Chien, que Sirius était à l’origine une étoile d’hiver et qu’elle se hâtait, à cette saison, de disparaître pour se cacher.
Seulement…
Bang !
Un bruit retentit.
* * *
La police militaire obéit aux ordres.
Tous ceux qui n’étaient pas partis à la poursuite de Ginsei avec Sawada s’élancèrent dans les directions indiquées, fusil levé.
Ils tirèrent.
Bang ! Bang, bang !
« Grands dieux, qu’est-ce qu’ils fabriquent encore, ces types ?! Mais qu’est-ce qui leur prend ?! »
« Ils tirent sur nous, là ?! »
Les chasseurs novices sursautèrent sous les coups de feu qui retentissaient de tous côtés.
« À terre ! Aigo, messieurs ! On ne cherche pas la bagarre avec vous ! »
« P-pitié, épargnez-nous ! »
Les chasseurs novices se plaquèrent au sol en se débattant, ou se dispersèrent dans toutes les directions.
Et sur une pente, à une crête de là,
Han San était…
… en train de mettre son fusil en joue.
* * *
Bang, bang !
« Kaï ! »
Ginsei s’accroupit. Bang ! Il tressaillit. Bang, bang ! Il se figea.
Ce bruit, ces bruits !
Ce bruit terrible ! Le bruit de ce long bâton qui appelait la mort !
« Kaï, ouin, kaï… »
Si Ginsei s’arrêta, tremblant, la langue pendante, c’était parce qu’il venait de comprendre qu’il n’était pas blessé.
Il dressa les oreilles. Tendu. Il écouta.
À cet instant, Ginsei comprit.
Ces bruits, ces terribles bruits de mort… ils venaient de loin, de très loin !
Ils s’éloignaient même !
« Ouaf ! »
Ils ne m’atteignent pas.
Ils ne m’atteignent pas !
« Ouaf, ouaf ! »
Ginsei releva la tête.
L’exaltation d’être encore en vie lui parcourut le pelage.
Ginsei voulut regarder son étoile une nouvelle fois. Il voulait lui montrer qu’il était sain et sauf. Il voulait hurler de toutes ses forces qu’il était en sécurité et qu’il le resterait.
Il n’en eut pas le temps.
Ginsei vit seulement l’étoile franchir enfin la crête, puis l’orifice d’un noir d’encre qui s’ouvrit dans cette direction.
Le sang jaillit avant qu’il ne comprenne.
Bang !
Une douleur aiguë lui transperça la poitrine. Il essaya de respirer, mais seul un gargouillis accompagné d’écume sanglante sortit de sa gorge.
Plus rien. Plus de souffle.
« Ouaf… »
Les genoux de Ginsei fléchirent. Son museau trempé s’affaissa au sol. Bientôt, le sang qui s’écoulait le recouvrit.
Tuer, c’est bien. Mourir, c’est horrible…
Le sang recouvrit même cette dernière pensée.
À l’instant où l’Étoile du Chien disparut tout à fait, Ginsei rendit son dernier souffle.
* * *
Bang ! Bang, bang, bang, bang, bang !
Les coups de feu retentissaient de partout, si puissants et si rapprochés que leurs échos résonnaient le long de toute la crête.
Profitant de ces échos, Han San pressa lui aussi la détente.
Bang !
Inutile de vérifier.
Avant même que la bête ne plie les genoux, avant que le sang ne jaillisse de sa poitrine, avant que le coup de feu ne retentisse, avant même qu’il ne presse la détente, le chasseur savait déjà que son tir avait fait mouche.
Et alors…
Han San abaissa enfin le fusil qu’il avait mis en joue.
*Pas encore.*
Il n’avait pas encore le temps de souffler.
*Maintenant.*
Han San prit appui sur le sol et bondit. Il se mit en mouvement. Vite.
Plus vite.
[1] Le zanshin (잔심, 残心) est un terme des arts martiaux japonais qui désigne l’état de vigilance détendue, mais totale et persistante, qu’un pratiquant conserve après avoir exécuté un coup ou une technique.
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