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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque de la colonisation japonaise
Chapitre 39
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La sortie (2)
Le trente avril, en début de soirée, à Seorak.
Une forêt de bouleaux, près des chutes de Dumun.
Là, où les arbres écorcés se dressaient, pâles et alignés comme des os, attendait Sawada Kazuo, commandant du détachement de la police militaire d’Inje.
Crac, crac.
Deux noix gémirent sous sa poigne. Son autre main reposait seule derrière son dos.
« Aujourd’hui. »
Un long panache blanc, pareil à une langue de serpent, s’échappa de la bouche de Sawada.
« Je vais prendre Ginsei. »
Sous le bandeau qui recouvrait son orbite gauche vide, une douleur lancinante se réveillait. La marque se manifestait toujours dès que l’envie de tuer s’éveillait en lui.
« Sales rats. »
Depuis qu’une prime avait été annoncée, le centre-ville d’Inje était devenu un véritable asile de fous.
Des mouches à merde, les yeux révulsés à l’idée de toucher ces trois cents wons, affluaient presque chaque jour pour semer le chaos. On aurait dit que l’air lui-même était imprégné de l’odeur de kimchi des huit provinces.
« Bon sang. »
Inje. Inje, dans la province du Gangwon.
Il n’avait aucun attachement pour ce trou à fumier.
La Mandchourie, d’où arrivaient sans cesse des nouvelles de victoires. Gyeongseong, qui bouillonnait de richesse et de pouvoir. Le continent, calme et majestueux. C’étaient là les terres auxquelles il appartenait.
Et pourtant, Inje était la terre dont on lui avait confié la charge. Le sentiment que son fief devenait plus répugnant de jour en jour lui piquait l’orbite gauche au point d’en être insupportable.
« J’en finis aujourd’hui. »
Crac ! Le bruit des noix qui roulaient dans sa main mordit de nouveau le silence de la forêt.
Sawada régula sa respiration.
« Pourtant, l’occasion s’est présentée. »
Le baron Kannoizuna Toono.
Ce jeune noble, favorisé par les hautes sphères, le surveillait. Et, qui plus est, cette affaire était liée à la famille Hajama.
« Si je parviens à faire valoir ce mérite comme il se doit… »
L’Empire n’aurait d’autre choix que de lui confier des responsabilités plus importantes.
« Quoi qu’il en soit… »
Sawada releva le menton et balaya du regard la crête de la forêt, sentant la présence de ses subordonnés embusqués dans l’obscurité.
« Ce petit baron. »
Au début, son arrogance éhontée lui avait déplu, mais il était désormais contraint de lui accorder un certain respect.
Le baron Kannoizuna Toono était assis au bureau de la ville et jouait au baduk<sup>[1]</sup>. La carte de Seorak lui servait de plateau, et ses pierres étaient les policiers militaires et les chasseurs de pacotille.
Tandis que les policiers militaires s’étaient retranchés en chaque point, telles les barreaux d’une échelle, les chasseurs de pacotille avaient été sacrifiés comme des pierres mortes. Ginsei, qui connaissait les armes à feu et avait pris la fuite d’un pas d’avance, avait vu ses voies d’évasion bouchées une à une.
Et voilà où ils en étaient.
Ginsei n’avait plus eu d’autre choix que de s’engager dans la gueule béante du tigre.
« Ce petit. Pas mal du tout. »
« Ah ! Un petit, dites-vous ? Vous allez trop loin ! »
Une voix soudaine retentit derrière lui, sans que personne ne se fût fait sentir.
Sawada ne cilla même pas. Il fit simplement rouler une fois les noix dans sa main — crac — avant de répondre.
« Je ne parlais pas de Son Excellence le baron. »
« Oh ho ? Alors de qui parliez-vous ? »
« Qui sait. Mais, à ce propos… »
Sawada tourna à la fois la tête et la conversation vers le baron impérial qui venait de sortir de l’obscurité, vers son monocle qui brillait au clair de lune comme une pleine lune.
« N’étiez-vous pas en ville ? »
« Mm ! Puisque le dénouement se joue aujourd’hui ! J’ai pour principe d’assister en personne au décompte final. »
Toono rit, l’index ganté de noir posé au coin de la bouche. Il avait l’air aussi innocent que s’il était sorti pique-niquer, mais Sawada voyait l’abîme béant qui se cachait derrière cette façade.
« Vous êtes confiant, Kazuo-kun ? »
« Bien sûr. Mes hommes et moi sommes capables. »
« Voilà qui est bien dit ! N’oubliez surtout pas votre zanshin<sup>[2]</sup> ! »
À ces mots — un avertissement de ne pas baisser sa garde jusqu’au tout dernier instant —, Sawada haussa un sourcil.
« Un petit insolent jusqu’au bout. »
Bien sûr, il n’en laissa rien paraître. Il se contenta d’incliner la tête, puis fit de nouveau face à la forêt.
Une main derrière le dos, l’autre faisant vigoureusement rouler les noix.
Crac !
Comme si ce bruit avait servi de signal, son adjudant lui fit son rapport.
« Commandant, droit devant, à deux heures. Des loups. »
Le coin des lèvres de Sawada se tordit.
« Tout le monde, chargez. »
Dans l’obscurité, les policiers militaires embusqués tirèrent d’un seul mouvement la culasse de leurs fusils d’infanterie Type 38.
Clac.
Les chambres s’ouvrirent en gueules noires. Toc. Un chargeur de cinq cartouches fut enfoncé dans chaque magasin, et les balles glissèrent à la file à l’intérieur, poussées jusqu’au fond.
C’est alors que des silhouettes floues rampèrent entre les bouleaux pâles, rangés comme des soldats.
« Grr… »
« Grrrr… »
Une meute de loups.
Ils n’avaient plus rien des bêtes triomphantes qui s’étaient ruées sur le chantier de la nouvelle route.
Traqués, bloqués, épuisés, affamés, forcés de fuir encore et encore, la plupart avaient perdu la couleur de leur pelage.
Un seul, pourtant.
Seul le chef de la meute avait le poil luisant, bien qu’il se fût recroquevillé, craintif, dans une posture qui ne seyait pas à sa carrure.
« Ginsei. »
Sa fourrure brillait comme de l’argent blanc au clair de lune. Deux cicatrices, pareilles à des tatouages, lui barraient les joues.
« Kaeng ! »
Ginsei rentra le cou. Il avait senti l’odeur de la poudre. Son instinct lui disait que la mort, plus terrible encore, l’attendait à l’endroit même vers lequel il croyait fuir.
Il était déjà trop tard.
« Feu ! »
À l’ordre de Sawada…
Bang ! Ba-bang ! Rataratat, ba-bang !
Douze fusils d’infanterie Type 38 crachèrent le feu à l’unisson.
La forêt de bouleaux gémit. En un instant, la fumée âcre de la poudre et les éclairs des tirs engloutirent toute la forêt.
« Kaeng ! »
« Kae-kaeng ! »
Face à une puissance de feu écrasante, la sauvagerie des bêtes ne servait à rien.
Les balles des Type 38 ne fouettaient pas les corps au hasard : elles les transperçaient comme des alênes. Paf ! Paf-paf ! Les loups titubèrent une fois, deux fois, puis s’effondrèrent sur le sol, tels des roseaux balayés par le vent.
« N’en laissez pas un seul s’échapper ! »
Au cri de Sawada, les policiers militaires rechargèrent comme des machines. Pas le moindre trou dans leur formation de fer, pas même assez large pour laisser passer un rat.
« Grrrr… »
Ginsei, qui avait évité la première salve en se cachant derrière un arbre et l’un de ses congénères, grattait le sol de ses pattes comme un chiot pressé de se soulager.
Il jetait sans cesse des regards autour de lui, comme s’il cherchait une brèche par où s’enfuir, mais des canons pointés l’attendaient dans toutes les directions, tendus comme des lignes de pêche.
« Sale bête. »
Sawada ricana et leva une main.
« Tout le monde… »
À l’instant précis où il allait donner son dernier ordre…
Boum-boum-boum-boum !
Le sol se mit soudain à trembler.
Le grondement retentit avec violence, comme si un séisme venait de frapper, et engloutit toute la forêt de bouleaux.
« Qu’est-ce que c’est ?! »
Sawada tourna brusquement la tête par réflexe. Les policiers militaires en firent autant.
À peine s’étaient-ils retournés qu’un rugissement éclata sur le flanc de la forêt, dans l’obscurité, au point le plus faible de l’encerclement.
« D-des sangliers ! »
« Un troupeau de sangliers, sorti de nulle part… Aah ! »
Le rapport fut noyé dans un cri, que le rugissement engloutit à son tour.
Boum-boum-boum !
Des chars noirs et vivants jaillirent des ténèbres. Une douzaine de sangliers, les yeux révulsés, venaient de défoncer le flanc de la ligne d’encerclement !
« Ces bêtes ! Tout le monde, dispersez-vous et… »
Sawada hurla, mais il était déjà trop tard pour lui aussi.
Crac !
« Aah ! Ma jambe ! »
« Aaaah ! »
Par nature, un encerclement ne pouvait être qu’une ligne mince. Le flanc venait d’être frappé avec la violence d’une charge de cavalerie.
La formation éclata comme du verre, et les policiers militaires furent dispersés dans toutes les directions. Quelques-uns furent même projetés en l’air par les sangliers.
« Bon sang ! Ne paniquez pas ! Ils ne font que passer ! »
Sawada cria tout en tirant sur les sangliers. Bang ! La balle en transperça un, mais la bête ne fit que tituber. Bang ! Ba-bang ! Il fallut deux balles de plus pour qu’elle s’écroule, morte, sur le sol.
Un sanglier était tombé, mais le coup de feu et le spectacle ramenèrent les policiers militaires à la discipline, malgré leur panique.
« Oui, commandant ! »
« Tout le monde, vérifiez vos positions et… ! »
Tandis que les policiers militaires s’affairaient, boum-boum-boum… le troupeau de sangliers finit par passer.
La tempête noire qui avait fondu sur eux s’éloigna et disparut au loin. Dans les brèches laissées par le tumulte, on entendit les policiers militaires regroupés reprendre leur souffle.
À bien y réfléchir, le chaos n’avait pas duré longtemps.
Mais pour celui qui n’attendait qu’une occasion de fuir, ce fut une chance inestimable.
Sawada comprit soudain, lui aussi.
Il tourna la tête.
Et cette fois encore, il était déjà trop tard.
« M… »
Au beau milieu de la meute de loups recroquevillés.
Le chef au pelage argenté avait déjà disparu, sans laisser la moindre trace.
« Bon sang… !! »
Un rugissement bestial jaillit de la bouche de Sawada.
Un peu plus tôt, en remontant le temps.
À l’entrée de la forêt de bouleaux.
« Hou. »
Han San reprit son souffle par saccades. Devant lui gisait un jeune sanglier, mort.
« C’est pas possible… »
« Grands dieux… »
Derrière lui, Kim Tae-yang et Im Baechil restaient bouche bée. On aurait dit qu’ils avaient vu un fantôme.
« Hé, San, à l’instant, tu… »
« M-mais qu’est-ce que tu as fait, comment tu as fait ça, San… ? »
De là où ils se tenaient, c’était vraiment comme s’ils avaient vu un fantôme.
Dans l’obscurité la plus complète, Han San avait soudain prononcé un seul mot : « Là. »
Puis il avait sorti une lance, l’avait posée sur un bâton qui ressemblait à un gratte-dos et avait fait tournoyer son bras en un large cercle, d’un mouvement ample et rapide.
La longue hampe avait filé dans l’ombre de la montagne comme un ayu, happée au loin. Un bruit sourd avait retenti, paf, puis tout à coup…
« C-c’était un troupeau de sangliers ? Ce truc, à l’instant ? Baechil-hyung ? »
« J-je ne sais pas… Ils ne sont même pas passés par ici… »
Tout ce qu’ils avaient vu et entendu, c’était une masse noire, d’un noir d’encre, qui s’éloignait dans un bruit terrifiant.
Kim Tae-yang et Im Baechil ne comprenaient absolument pas ce qui s’était passé.
S’ils n’avaient pas trouvé ce sanglier mort, étendu là, ils auraient été certains que Han San avait enfreint un tabou et libéré des fantômes.
« J’ai attrapé un sanglier, c’est tout. »
Ce fut tout ce que répondit Han San en s’approchant de la carcasse. Un jeune adulte d’une quarantaine de kilos. Il retira de son corps la longue lance qu’il avait lancée.
Un frisson.
La pointe métallique, à laquelle adhéraient des fragments de cœur, et la plume de faisan mâle qui pendait au bout du manche en bois tremblèrent ensemble.
« Ah, cette plume. Celle de l’époque où nous avions attrapé… »
Im Baechil se rappela que, lors du partage du butin après la chasse aux faisans, Han San avait dit : « J’ai une utilité pour les plumes des faisans mâles, alors je les prends. »
Il ignorait néanmoins quel rôle avait joué la plume attachée au bout de la hampe, et ne savait pas non plus ce qu’était ce bâton ressemblant à un gratte-dos sur lequel Han San avait posé sa lance.
Au lieu de lui expliquer, Han San désigna le sanglier d’un mouvement du menton.
« Emportez-le chez nous. »
« Hein ? »
« Mon père sera à la maison. Il le dépecera et le partagera, alors prends ta part. Ensuite, rentre discrètement chez toi et… » Han San secoua la tête. « Non, reste à la maison. Baechil-hyung, va chercher ta mère s’il le faut et emmène-la avec toi. »
Kim Tae-yang et Im Baechil échangèrent un regard.
Peut-être grisé par l’aventure que représentait l’idée de dormir ailleurs que d’habitude — sans parler de transporter une carcasse de sanglier —, Kim Tae-yang ne tarda pas à sourire. Im Baechil, en revanche, hésita en entendant qu’il devait aller chercher sa mère et regarda Han San.
« J-jusqu’à quand… ? »
« Jusqu’à ce que la situation se calme. »
« Qu-qu’est-ce qui se passe… ? Tu ne viens pas, San, alors… tu comptes faire autre chose… ? »
« Plus tard. »
Han San répondit brièvement. Puis, serrant fort le bâton enveloppé de tissu — son fusil d’infanterie Type 38 —, il poursuivit :
« Il reste un gros poisson. »
À partir de maintenant, même respirer serait une affaire de temps.
Il aurait bien voulu tout leur expliquer : comment il avait attrapé le sanglier, de quel débris d’équipement de chasseur de bas rang provenait le métal de la pointe et comment il l’avait travaillé, sans parler de ce lance-sagaie qui avait pu transpercer l’épaisse peau du sanglier. Mais pas maintenant.
Il fallait passer à la vitesse supérieure, accélérer, avancer.
« Je reviendrai. »
Han San se mit en marche.
Il laissa derrière lui Im Baechil et Kim Tae-yang, le fusil d’infanterie Type 38 dans une main, la lance et le propulseur dans le dos, le couteau à lame ressort à la ceinture.
Juste avant de quitter la maison, prêt à partir, il avait repensé avec une netteté parfaite au dernier tableau de la situation qu’il avait étudié avec son père.
[Si l’encerclement cède sur un terrain comme celui-là, ce loup choisira l’une de ces trois voies de fuite. Mais, d’après les tendances dont nous avons parlé jusqu’ici, je parierais sur la première.]
[La première, c’est-à-dire…]
[Juste sous la lampe.]
En contrebas de la forêt de bouleaux.
Un ruisseau coulait au fond d’une vallée encaissée.
Par un heureux hasard, c’était précisément là que s’étendait le tout premier terrain de chasse qu’il avait partagé avec son petit frère après son retour.
Han San prit la direction du champ de bataille décisif, où l’Étoile du Chien penchait dangereusement bas.
[1] Baduk (바둑) est le nom coréen du go, jeu de stratégie où l’on cherche à encercler le territoire de l’adversaire à l’aide de pierres noires et blanches disposées sur un plateau quadrillé.
[2] Zanshin (잔심, 残心) désigne, dans les arts martiaux japonais, l’état de vigilance détendue et totale que le combattant conserve même après avoir exécuté une technique.
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