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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 36
──────
Notre taverne est ouverte (2)
Ce qui avait attiré l’attention de Han San, c’était un poignard unique, lourd et luisant.
Non… pouvait-on seulement appeler ça un poignard ?
Vers la fin de sa vie passée, peu avant sa régression, un certain mangaka avait commencé à publier une série de façon irrégulière dans Animal House, le magazine japonais de Hakusensha[1]. La narration décrivait ainsi la lame que le protagoniste tirait de son fourreau :
— Elle était trop grande pour être appelée une épée.
— Grande, épaisse, lourde et grossière.
— En vérité, ce n’était qu’un bloc de fer.
Han San, qui avait passé toute sa vie dans les montagnes de Seorak, avait découvert ce magazine de mangas à l’époque où il avait rendu visite à son petit frère, le professeur Han Bada. Mais ce n’était pas important pour l’instant.
Ce qui comptait, c’était qu’à la vue de ce poignard fait maison, la même impression lui traversa l’esprit.
Plus précisément, si cette épée avait eu un enfant, il aurait eu exactement cette apparence.
« Un ressort à lames de voiture. »
Une Ford ? Un camion ? Quoi qu’il en soit, cette lame avait manifestement été forgée dans le ressort d’une automobile étrangère.
Le tranchant avait été grossièrement aiguisé. La partie inférieure était entourée de cordelettes, puis recouverte de ruban adhésif en papier et caoutchouc, en guise de poignée improvisée.
C’était un poignard artisanal grossier de bout en bout, mais son épaisseur et son éclat, eux, étaient du sérieux.
« Même si ça heurte un os, le tranchant ne s’ébréchera pas. »
Han San déglutit. Il en avait assez de transporter son couteau mal fichu ou sa faucille encombrante.
« Le métal est plutôt solide, hein ? »
À ces mots, le propriétaire du poignard bomba le torse.
« Tu as l’œil. Pas vrai ? C’est mon enfant, ma propre chair et mon propre sang. Tu peux le manier comme tu veux, il coupera net les branches. »
« Tu songes à le vendre ? »
« Non, non. Où est-ce que je retrouverais un couteau pareil ? Bon, la poignée est un peu inconfortable, c’est vrai. »
Han San esquissa un sourire amer. Bien sûr, ce qui lui plaisait à lui plairait aussi aux autres.
Dans ce monde, chacun savait défendre ses intérêts ; les histoires de romans de wuxia où personne ne reconnaît un trésor et où l’on est le seul à faire une bonne affaire, ça n’arrivait presque jamais.
« Bref, aiguise-moi le tranchant. Bien comme il faut. Et si tu peux améliorer la poignée ou équilibrer le poids, ce sera encore mieux. »
Han San ravala ses regrets, puis annonça le prix.
« Aiguiser le tranchant, ça fait dix jeon. Pour équilibrer le poids… Père, c’est un gros travail, non ? »
Han Man-seok prit le couteau, sa pipe toujours à la bouche, et l’examina.
« C’est une belle pièce. Une belle pièce, ça demande du bon matériel. Les outils aussi. Je ne peux pas faire ça ici. Il faudrait l’apporter à la forge de M. Baek, dans le Hameau supérieur. »
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
Le propriétaire du poignard cligna des yeux.
Han San traduisit :
« Il faudra payer trois wons. »
« Eh ben, regardez-moi ce bandit de grand chemin ! »
Le propriétaire du poignard bondit sur ses pieds.
« Trois wons !? Pour bricoler une poignée et je ne sais quoi, trois sacrés wons ? Tu te moques de moi ou quoi !? »
Han San fronça les sourcils.
« Je ne suis pas un bandit de grand chemin. Si c’était moi qui fixais le prix, peut-être, mais si mon père a estimé que c’était le tarif, alors c’est ce que ça coûte. »
On avait mis en doute le jugement de son père ; l’humeur de Han San s’assombrit et il répondit sèchement. Le propriétaire du poignard dut sentir le changement, car il toussota.
« Pas la peine de te raidir comme ça… Bon, tant pis pour l’équilibrage. Juste le tranchant… dix jeon, ça ira. »
Han San regarda Han Man-seok, qui hocha simplement la tête. Han San acquiesça à son tour.
« Même le poste de gouverneur de Pyongyang ne vaut rien si l’on n’en veut pas. »[2]
Han San demanda : « Tu as besoin d’autre chose ? »
« Non, non. Donne-moi juste une assiette de soupe… Attends, cinquante jeon !? C’est trop cher ! »
« Cette assiette de soupe, c’est aussi comme ma propre chair et mon propre sang, tu sais. »
Han San le dit sans sourciller.
Le propriétaire du poignard claqua la langue et fouilla dans ses poches. Son expression s’assombrit bientôt.
« Laisse tomber l’assiette… tu ne peux pas au moins m’offrir un verre d’alcool ? »
« Non. Si tu n’as pas d’argent, comme je te l’ai dit, fais-moi signe si tu comptes vendre ce couteau. Je peux t’en donner cinq wons. »
« Quoi ? Cinq wons ? »
Tiens ? Il réagissait davantage que tout à l’heure.
Mais le propriétaire du poignard secoua bientôt la tête.
« Non, non. Je ne le vends pas. Hum, je ne le vendrai pas. Je t’ai dit que c’était comme mon enfant. »
« Comme tu veux. »
Encore une fois : même le poste de gouverneur de Pyongyang ne vaut rien si l’on n’en veut pas.
Les affaires continuèrent ainsi et, peu avant la tombée du soir, devant la taverne, dans la maison de Pi Sun.
Les claquements des cartes hwatu s’y mêlaient aux acclamations et aux cris. Celui qui s’époumonait le plus fort n’était ni le chasseur débutant numéro un, qui avait misé toute sa fortune, ni le chasseur débutant numéro deux, qui avait engagé jusqu’au dernier de ses outils.
C’était Go Tae.
« Allez, grand frère ! Tu as une belle affaire comme ça, hein !? Et tu ne me préviens même pas ; tu vas t’associer avec ce gamin tout frais sorti du berceau, hein !? »
Go Tae en crevait de jalousie.
Assis là, il entendait les cris qui fusaient de l’autre côté : « makgeolli et soupe, cinquante jeon ! » et « une nuit sous une couverture, jusqu’au matin : un won ! » Avec quelle adresse ce gamin les dépouillait-il ?
Dans quel enfer capitaliste vivait-on pour laisser libre cours à la cupidité humaine ?
« On n’est pas sur un bateau de conserverie de crabes ! »[3]
Go Tae était si remonté qu’il était à deux doigts de se transformer en guerrier rouge. Il avait bien du mal à réprimer l’envie de mettre le feu à ce monde pourri.
« Alors, va chercher les renseignements, prépare tout le terrain et apporte-moi ton plan. Pourquoi tu te rends malade à vouloir fourrer ton nez dans l’affaire montée par Han San ? »
« Quand même ! Avec ce gamin ! »
« Peut-être qu’il est jeune, mais il sait bien me nourrir. Mmm, miam, miam. Tu vois ça ? L’argent que je mange. »
« Fais-moi entrer dans l’affaire, moi aussi ! »
« Ah, espèce de salaud, tu as épousé cette dame Go ou tu m’as épousé, moi ? Pourquoi tu me casses les pieds pour que je te serve une autre cuillère ? Franchement… Oh ! Han San ! »
Go Tae sursauta.
Pi Sun, le visage tout plissé par un large sourire, lui fit signe de la main. Et, comme prévu, Han San vint s’asseoir.
« Oui, bonjour, grand frère. »
« Les affaires marchent bien ? »
« Bien sûr. Ah, voilà trente wons : l’argent que tu m’as prêté pour ouvrir la taverne. Et tiens. La part de deux dixièmes que je t’avais promise. »
Han San posa quelque chose sur la table. C’était de l’argent usé à force d’avoir circulé, mais sa valeur ne faisait aucun doute : une liasse de billets. Du coin de l’œil, Go Tae l’observa et sentit de nouveau son estomac se nouer.
Pi Sun ne prêta aucune attention à Go Tae et ramassa l’argent avec un bruit sourd.
« Hé, hé, hé. C’est la première fois que je vois quelqu’un récupérer sa mise aussi vite. »
« Ça ne m’a pas coûté grand-chose au départ. Et les trente wons que tu m’as prêtés ont presque entièrement servi à acheter le lot de matériel suivant. »
Han San, lui aussi, fit comme si Go Tae n’existait pas et prit place.
« Et toi, grand frère ? J’en ai envoyé quelques-uns chez toi. »
« Ça marche du tonnerre ! Une vraie affaire florissante. Même des types qui n’ont pas un sou sur eux possèdent parfois des objets pas trop mauvais. Bon, il faut se donner du mal pour les transformer en argent… »
C’est alors qu’un cri retentit.
« Aigo ! Comment ça se fait que je tire un jeu perdant ! Vous êtes tous de mèche ! Vous voulez ma peau ! »
Un hurlement s’éleva de l’intérieur de la maison. Une réplique cinglante fusa aussitôt.
« De mèche pour quoi, monsieur ? Arrête de geindre. Tu n’as simplement pas de chance. »
« Tu crois que je vais gober ça ! »
« Que tu y croies ou non, c’est ton problème. Ce couteau — ou ce bout de ferraille, peu importe —, on le garde. »
« Non ! Ce couteau ! C’est ma chair et mon sang ! »
« Si c’est ton enfant, il devrait être filial. Écoute : “Père, ne t’inquiète pas ! Je rembourserai ta dette de mon corps.” Tu vois ? C’est exactement ce qu’il dit. Un fils modèle, vraiment. »
« Aaaah ! Mon couteau ! »
Cette voix lui disait quelque chose.
« C’est celui qui avait le poignard fait maison… »
Devant cette absurdité, Han San comprit aussitôt la situation.
Il avait dit qu’il ne le vendrait pas, que c’était comme son enfant. Hélas, dans ce monde, certains étaient prêts à mettre leurs propres enfants en gage pour jouer.
« Pourquoi est-ce que je tire un jeu perdant ? Pourquoiii… »
Ces lamentations finirent sans doute par agacer Pi Sun, qui aboya d’un ton irrité :
« Hé, silence, là-bas ! Espèces de salauds ! Pourquoi vous ne lui glissez pas un peu d’argent pour la route avant de le renvoyer ! »
« Désolé, grand frère ! Allez, monsieur ! Arrête de faire un scandale et lève-toi vite… »
Une maison comme celle-ci avait forcément une porte de derrière. La voix du propriétaire du poignard — désormais sans doute son ancien propriétaire — et celle de l’homme de main de Pi Sun qui l’avait dépouillé s’éloignèrent peu à peu.
Puis un autre homme de main sortit en flânant du plancher du daecheong, un sourire en coin.
« Hééé, patron. Celui-là a l’air pas mal, non ? »
Dans la main de l’homme de main se trouvait, bien sûr, le poignard fait maison. En deux ou trois heures à peine, c’était devenu une lame orpheline, arrachée à son père.
Pi Sun pointa le menton vers l’arme, l’examina du regard, puis hocha la tête.
« Pas mal. Il a du poids. Un bon outil. »
« Qu’est-ce qu’on en fait ? On le garde pour le village ou on l’apporte à M. Baek, dans le Hameau supérieur ? »
« Hmm… »
Pi Sun se plongea dans ses réflexions.
C’est alors que Han San prit la parole à point nommé.
« Je peux l’acheter ? »
Pi Sun le regarda.
« Pourquoi ? Il te tente ? »
« Oui. Il a l’air bien. »
En le disant, il se demanda si montrer à ce voyou à quel point il le désirait ne risquait pas de l’inciter à gonfler le prix. Mais tant pis. S’il coûtait trop cher, il ne l’achèterait pas.
Cette inquiétude était pourtant bien inutile. Pi Sun fit un signe du menton à son homme de main.
« Hé ! Combien ce type l’a mis en gage, à l’instant ? »
« Un won, patron. »
« Voilà. Donne-le-lui pour un won. »
Han San n’en revenait pas. Qu’est-ce qui prenait à ce voyou ?
« Tu ne veux pas ajouter un petit quelque chose… »
« Ça va, ça va. On travaille ensemble, non ? Un outil comme celui-là, hé… c’est un gaillard aux poings redoutables qui devrait le manier, pas vrai ? »
Pi Sun prononça ces mots avec son sourire habituel, le visage tout ridé.
Son homme de main tendit le couteau d’une main légèrement tremblante. Han San hésita un instant en le prenant, chose rare, puis tendit l’argent.
« Il balance un won entier comme ça ! »
En le voyant de côté, l’estomac de Go Tae se retourna encore. Avec cette somme, on pouvait acheter une poule Leghorn…
Quoi qu’il eût en tête, Han San s’inclina devant Pi Sun.
« Merci. »
« Je t’ai dit que ce n’était rien ! Un homme de valeur mérite d’être traité comme tel, non ? »
« Ha, ha. »
Après s’être assuré que Pi Sun n’avait pas d’arrière-pensée, Han San se sentit lui aussi de meilleure humeur.
Il était prêt à payer jusqu’à cinq wons pour cette lame de fer, et voilà qu’il l’obtenait pour moins d’un quart de cette somme.
« Hum ! »
Le contact de l’arme dans sa main… Elle était incroyablement lourde.
La poignée était inconfortable, comme l’homme l’avait dit, et son forgeron ne l’avait pas martelée correctement : son équilibre était catastrophique. Mais son père pourrait s’en charger.
« Avec celle-là, j’ai à la fois un couteau de brousse et un couteau de boucher. »
Il pouvait l’affirmer sans hésiter : c’était le meilleur couteau qu’on puisse trouver dans les environs d’Inje. Pour en trouver un de meilleure qualité, il fallait aller au-delà de Chuncheon.
« J’en ferai bon usage. »
On pouvait bien maudire les voyous, mais quand on avait un voyou dans sa poche, il y avait des avantages comme celui-ci.
Le voyou, lui aussi, affichait un air satisfait en regardant leur chasseur et son talent pour gagner de l’argent.
« Ouais. On donne un outil à quelqu’un qui saura bien s’en servir, non ? Surtout toi, Han San : tu rapportes de l’argent et tu m’envoies de bonnes prises. »
« On s’entraide pour survivre. »
« Et tu as trouvé un nom sacrément malin pour l’auberge. La Taverne du Chasseur de Loups. Exactement ! Avec une peau de loup et sa tête accrochées au mur, où iraient les gars qui veulent chasser les loups, sinon ici ? »
Han San rit, ravi.
« Ah, à ce propos. À vrai dire, j’avais d’abord pensé à l’appeler “Salnyang Salnyang” — “Tuez le loup, tuez le loup”[4] —, quelque chose comme ça. »
« ? »
« Mais j’y ai réfléchi. Combien de clients sauraient lire les caractères chinois ? Ce n’est pas évident. Alors je lui ai donné son nom actuel, mais je trouve ça dommage. »
Le silence tomba.
Pi Sun ne prit la parole qu’un instant plus tard.
« Toi… Han San, quand tu auras un enfant, laisse ta femme choisir son nom. Qu’est-ce que c’est que cette odeur de moisissure qui sort de la tête d’un jeune homme quand il invente un nom ? »
Mais pourquoi donc ? Il avait trouvé que ça sonnait plutôt jeune. Han San retomba dans la mélancolie…
« À force d’être un voyou, son niveau de cultivation est si bas qu’il ne peut pas comprendre. »
Comme il broyait du noir, il décida d’embêter Go Tae.
« Oh ! Monsieur Go. Je viens seulement de vous remarquer. Qu’est-ce qui vous amène ici ? »
Han San feignit la surprise. Go Tae, qui marmonnait « Salnyang Salnyang… Pas mal du tout… » en se tenant le menton, sursauta.
[1] Animal House, de Hakusensha (白泉社, アニマルハウス), est un véritable magazine japonais publié par une maison d’édition de mangas. La lame décrite ici comme « trop grande pour être appelée une épée » est le Dragon Slayer de Berserk, de Kentaro Miura. Cette allusion anachronique évoque la vie moderne passée de Han San.
[2] « Même le poste de gouverneur de Pyongyang ne vaut rien si l’on n’en veut pas » (평양 감사도 저 싫으면 그만이다) est un proverbe coréen qui signifie qu’on ne peut imposer à quelqu’un un honneur ou une bonne affaire, aussi avantageux soit-il, s’il n’en veut pas. Le poste de gouverneur de la province de Pyongan était particulièrement convoité.
[3] Le « bateau de conserverie de crabes » (게잡이 공선) fait allusion à Kani Kōsen, roman prolétarien de Kobayashi Takiji paru en 1929, qui dénonce l’exploitation brutale des ouvriers à bord d’un navire-usine. Œuvre emblématique de la littérature de gauche, il éclaire l’emportement de Go Tae, qui se rêve en « guerrier rouge ».
[4] Salnyang Salnyang (殺狼殺狼, « tuez le loup, tuez le loup ») est un jeu de mots : les caractères chinois évoquent l’abattage des loups, tandis que le terme coréen 살랑살랑, qui se prononce de la même façon, désigne un léger balancement. La plaisanterie repose sur le sens violent dissimulé derrière un nom doux et léger.
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