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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse sous l’ère coloniale japonaise
Chapitre 35
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Notre taverne ouvre ses portes (1)
Trois jours passèrent. On était le 22 avril.
À l’entrée du Hameau inférieur, dans la vallée de Sebeom, la Taverne du Chasseur de Loups occupait un emplacement de choix. Dans la cour, la marmite suspendue au-dessus du foyer bouillonnait.
« La soupe est prête ! Et le makgeolli aussi ! »
La voix de Han San fendit le vacarme et résonna dans toute la cour.
Les bols qu’il transportait sur son plateau étaient si pleins qu’ils semblaient prêts à déborder à tout instant, mais pas une goutte ne tombait. Son équilibre était d’une précision remarquable.
Une soupe épaisse, garnie de morceaux de viande, de pommes de terre et de racines de kudzu qui flottaient à la surface, ainsi que du makgeolli trouble, servi à ras bord dans des bols plutôt que dans des tasses, furent déposés les uns après les autres devant les clients.
« Ah ! Ça, c’est un bon bouillon ! »
« Hé, jeune homme ! Un menu soupe et alcool par ici aussi ! »
Les bancs de bois et les nattes de paille étaient bondés de chasseurs de toutes sortes, accourus de partout.
Ceux qui serraient contre eux leurs fusils de bric et de broc, bricolés à la maison, comme de précieux héritages — des armes dont le recul semblait capable d’envoyer le doigt du tireur plus loin que la balle — faisaient presque figure de gens respectables.
Certains portaient des lances, d’autres avaient un arc de bambou en bandoulière, et il y avait même un fou furieux sans arme apparente, vêtu d’une tenue de combat miteuse et coiffé d’un simple bandeau.
À chacun sa folie.
La chaleur et l’odeur de sueur qu’ils dégageaient se mêlaient aux parfums de la soupe et de l’alcool. La taverne en bouillonnait.
Ham Ssang-sim parlait tout en maniant sa louche.
« Aigo, mangez doucement, bande de goinfres ! Vous allez me percer la marmite ! »
Elle avait la langue bien pendue, mais ne lésinait pas sur la louche.
Le blaireau et le loup étaient deux bêtes différentes, toutes deux carnivores, mais Ham Ssang-sim faisait mijoter leurs os et sa cuisine, généreusement salée, en tirait un bouillon riche et nourrissant. Avec un bol de boisson fraîche et trouble pour faire passer le tout, il y avait de quoi séduire les hommes épuisés par la montagne.
« Vous avez entendu ? La vallée juste à côté. Celle où ces types bizarres avaient installé leur camp. »
Le ventre plein de soupe et d’alcool, les hommes se laissaient aller à parler tout autant.
« Meokbawi Valley, c’est ça ? Qu’est-ce qu’elle a ? »
« Un type prétend avoir vu des crottes de loup sur la crête qui la surplombe. »
« Hein ? C’est vrai ? Alors ils ont dû franchir cette crête ! Pak l’avait dit. Il est tombé sur la police militaire sur la crête d’au-delà, et il a cru qu’il allait s’évanouir ! »
« Il a eu de la chance de leur échapper ! Paraît que la police militaire installe des barrages à chaque col et arrête tous ceux qui passent pour les cuisiner. »
Han San poursuivait son travail, mais ne perdait pas une miette de la conversation.
Les endroits où l’on avait repéré des traces de loups, l’étendue des recherches de la police militaire…
« Vous savez ce que j’ai vu en montant vers le pic de Daecheong ? Un chat sauvage gros comme une maison, qui se promenait les yeux mi-clos ! »
« Il y a une forêt de bouleaux là-bas. Une bande entière de sangliers vient de… »
Et les observations d’autres bêtes.
En débarrassant les bols de gukbap, Han San enregistra soigneusement toutes ces informations sur la carte qu’il avait en tête.
Mais je ne peux pas tout prendre au pied de la lettre.
C’étaient des novices. Impossible que les propos de types comme eux soient exacts. Le bon grain et l’ivraie étaient tellement mêlés que l’ivraie dominait largement.
Ce n’était pas grave. Il avait toute confiance en sa capacité à faire le tri.
Des crottes de loup sur la crête au-dessus de Meokbawi Valley ? Ils prennent une latrine de blaireau pour ça.
Fiabilité : faible.
La police militaire, par là ? Hier, elle était près du col de Misiryeong. Quoi, elle plie la terre pour se déplacer par magie ?
Fiabilité : plutôt faible. S’il devait parier, il miserait sur le côté de Misiryeong.
La police militaire installe des barrages à chaque col. D’abord établir son camp, puis resserrer l’étau dès qu’un problème survient… C’est tout à fait le style de Sawada.
Fiabilité : élevée.
Un chat sauvage sur le chemin du pic de Daecheong. Oui. Il y en avait aussi dans le coin, dans ma vie précédente.
Fiabilité : assez élevée.
Des sangliers dans la forêt de bouleaux. Un peu tôt dans la saison, mais avec la meute et la police militaire qui sèment le chaos, il y a de fortes chances qu’ils aient été chassés jusque-là.
Fiabilité : élevée.
Sa connaissance du terrain, forgée par plus de soixante-dix ans passés dans le Gangwon, et ses souvenirs aiguisés par sa régression passèrent tout cela au crible. Les enveloppes vides s’envolèrent, ne laissant que les grains solides.
Han San posa les bols avec un sourire.
« Voilà, soupe et alcool ! Ça fera cinquante jeon ! »
Le client le fusilla du regard.
« Cinquante jeon ? Hé, espèce de voleur ! En ville, un bol de soupe avec du riz à l’orge coûte dix jeon, et un verre de boisson trouble, même pas un ou deux jeon. C’est quoi, cette histoire de cinquante jeon ? »
Han San ne cilla pas. Il ne répliqua pas non plus par une remarque simpliste du genre : « Alors, allez manger en ville. »
Au contraire, comme s’il était la victime, il répondit :
« Monsieur, cette soupe n’a rien d’ordinaire. Elle contient des os de loup, un mets rare qu’on ne peut goûter qu’ici. Une soupe de loup, spécialement préparée pour attraper les loups. »
« Quoi ? De la soupe de loup ? »
« Et puis il y a cet alcool ! Je l’ai transporté depuis la brasserie de la ville en pensant à vous, les clients. Je l’ai porté sur un porte-charge à dos, en sueur, pour vous apporter quelque chose de précieux. De quoi vous rincer la gorge de la poussière — et je ne le vends même pas au verre, regardez. Je vous en ai servi un grand bol comme ça, rempli jusqu’au bord, non ? »
Le client fit la grimace.
Il faut être deux pour applaudir, et puisque l’homme plaidait sa cause plutôt que de l’attaquer, il n’y avait rien à quoi s’accrocher pour lui chercher querelle.
« Quand même, cinquante jeon, c’est un peu… »
« Je comprends, je comprends. Si vous n’en voulez pas, tant pis, je n’y peux rien. Je vais le reprendre. »
Quand Han San s’apprêta à emporter le bol, l’homme le lui arracha précipitamment. L’alcool ballotta et éclaboussa ses doigts ; il les lécha.
« Très bien ! Je paie, je paie ! Bon sang, c’est hors de prix ! »
L’homme sortit de sa poche un billet tout froissé.
C’était cher. Une véritable extorsion. Tout le monde le savait.
Mais il n’y avait pas d’autre choix.
Le soleil était couché, ils avaient le ventre vide et le corps épuisé. Dans ce creux de montagne, le seul endroit où se réchauffer les entrailles avec un bouillon brûlant et se désaltérer avec de l’alcool, c’était ici : la Taverne du Chasseur de Loups.
Pas étonnant que Le Conte de Heo Saeng[1] ait été interdit.
Que pouvaient-ils y faire ? Même s’ils voyaient clair dans son petit jeu de renard, ils n’avaient d’autre choix que d’avaler la pilule, les yeux pleins de larmes.
Plus la nuit avançait, plus le monopole brillait de tous ses feux.
« La nuitée coûte quarante jeon ! Dix jeon de moins que le menu soupe et alcool. Si vous voulez une couverture, ajoutez-en vingt ! Si vous payez le petit-déjeuner au moment de vous coucher, le menu soupe et alcool ne vous coûtera que quarante jeon au lieu de cinquante ! Pour un total d’un won, vous aurez une nuit de sommeil, une couverture pour vous couvrir et un bon repas le lendemain ! »
« Espèce de salaud, tu arracherais même le foie d’une puce ! »
Ils payèrent quand même, tout en pestant. Le printemps était arrivé, mais en avril, dans les monts Seorak, il faisait encore froid. Dormir dehors, n’importe où, c’était la garantie de se réveiller le visage gelé de travers.
« Emballez bien vos affaires et gardez-les contre vous pendant que vous dormez ! Nous ne sommes pas responsables en cas de disparition ! »
Une fois la journée de travail terminée, il barra la porte.
Sans même avoir le temps de rentrer chez les Han, Ham Ssang-sim et Han San s’assirent face à face dans un coin chaud de l’auberge. Une montagne d’argent s’élevait entre la mère et le fils.
« Ciel ! Aigo, mon… »
Les mains de Ham Ssang-sim tremblaient.
Quelques billets de un won froissés, une pile de pièces de bronze d’un jeon, usées et sales. Des pièces fines et dures de cinq et dix jeon apparaissaient çà et là, et quelques lourdes pièces de cinquante jeon luisaient d’un éclat terne.
L’odeur du métal et le relent de papier moisi.
L’odeur de l’argent !
« C-c’est combien, tout ça… »
« Voyons voir. »
Avec des gestes sûrs et précis, Han San tria l’argent en piles bien nettes, clac, clac.
Le menu soupe et alcool coûtait cinquante jeon, la nuitée quarante, mais avec tous les petits suppléments, chaque client rapportait en réalité environ un won. Dix clients le soir garantissaient donc quinze won de recettes.
Certains jours, il y avait un client de plus ou de moins, mais pendant trois jours, les recettes tournèrent autour de quinze won.
« Quarante-sept won et trente-quatre jeon, exactement. »
« Omama ! »
Ham Ssang-sim en resta stupéfaite.
Han San, lui aussi, n’arrivait pas à retenir son sourire.
Deux mal de boisson trouble, les nattes de paille et les bols nous ont coûté six won et soixante jeon.
Regarde-moi ça. En trois jours à peine, il avait gagné sept fois cette somme, et il lui restait encore de la monnaie. En plus, il avait vendu l’alcool avec parcimonie : il en restait presque un demi-mal !
Une extorsion insensée, au sens propre du terme.
« Bien sûr, tout cet argent ne nous appartient pas. »
Le visage contrarié, Han San commença à en retirer des piles.
« Je dois bientôt rendre les trente won empruntés à Pi Sun-dae, alors il faut les déduire. »
Sur ces trente won, environ deux avaient servi à récupérer auprès des voisins des os de lapin, des chutes de viande, de la racine de kudzu, de la pâte de soja et d’autres choses du même genre ; environ trois avaient été dépensés en bois de chauffage et en bricoles. Il avait confié les vingt-cinq won restants aux hommes de Pi Sun-dae et à Kim Tae-yang, qu’il avait envoyés en ville acheter une nouvelle cargaison d’alcool et d’ingrédients.
« Et pour le loyer, on partage huit contre deux, avec huit parts pour nous, alors… »
À chaque étape, il retirait une poignée d’argent, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un petit tas.
« Pour ces trois jours, il nous reste treize won et quatre-vingt-sept jeon de bénéfice net. Une fois déduits l’argent des nattes et celui de l’alcool, le vrai, vrai bénéfice net s’élève à sept won et vingt-sept jeon. »
L’investissement de départ avait été entièrement récupéré ; à partir de maintenant, ce ne serait que du bénéfice. Mais, comparé à l’énorme pile d’argent qu’ils avaient eue devant eux, le petit tas ne pouvait que paraître maigre.
Ham Ssang-sim ne tarit pourtant pas d’éloges.
« Ce n’est pas rien ! Ça ne fait que trois jours… »
Pour l’épouse d’un chasseur qui avait passé toute sa vie loin de l’économie urbaine, les montagnes de viande et de céréales étaient bien plus familières. Une telle somme d’argent était vraiment un spectacle miraculeux.
« Tout ça, c’est grâce à ta cuisine, maman. Si le gukbap avait été mauvais, ces types auraient saccagé l’endroit depuis longtemps. »
« Quelles bêtises ! Avec notre fils qui tient la place, quel vaurien oserait faire du grabuge ? Et puis, c’est encore notre fils qui a fait les allers-retours sur cette route défoncée jusqu’à la ville pour acheter les marchandises, et qui a découvert toute cette affaire… J’ai toujours dit que notre garçon était fait pour devenir général ! »
« C’est vrai, je suis fait pour être général. Je suis né du ventre d’un général. »
« Oya. Même quand tu étais dans mon ventre, je me disais : ah, celui-là, il sera forcément général. »
La mère et le fils s’encourageaient mutuellement, fous de joie.
À cet instant, Ham Ssang-sim prit la parole, comme si quelque chose venait de lui revenir.
« Au fait, San. Beaucoup de messieurs m’ont demandé s’ils pouvaient acheter l’alcool tout seul. »
« Pas encore. »
Han San secoua la tête.
« Pas avant que Kim Tae-yang nous apporte les ingrédients demain. De toute façon, c’est tout ce qu’il nous reste, là-bas. Il faut vendre l’alcool avec la soupe, comme ça, ils se modéreront d’eux-mêmes. »
« Oui, oui. Cette idée de tout vendre ensemble, en menu, je n’y aurais jamais pensé, moi. Notre fils a vraiment l’esprit vif. »
« Même chez les généraux, il y en a qui se servent de leur tête. Moi, je suis un général intelligent, voyez-vous. Et toi, tu es la générale souterraine qui a donné naissance à ce général intelligent ! En raccourci, ça donne “intelligent”. Le fils d’un général intelligent, un général intelligent. »
« Notre fils est beau et malin, mais parfois, tu parles comme un vieil homme… arrêtons-nous là. Si tu continues, je crois que ça va me briser le cœur. »
Une fois encore, la mère et le fils essayèrent de se flatter mutuellement, sans y parvenir — un petit épisode bien malheureux.
Ce n’était pas bien grave. Han San se sentit seulement un tout petit peu dépité.
Quoi qu’il en soit.
« Bienvenue ! »
Le lendemain arriva : le 23 avril.
« Jeune homme, je reste encore cette nuit. Tu ne peux vraiment pas me faire crédit ? Si j’attrape un loup, je te rembourserai le double, non, le quadruple ! »
« Tu ne peux pas baisser un peu le prix ? Ne sois pas si radin ! »
Han San congédia sèchement ceux qui n’avaient plus d’argent, demandaient un crédit ou suppliaient pour obtenir une réduction.
« Désolé, monsieur. Nous sommes du genre à ne se rencontrer qu’une fois. »
« Mais je n’ai pas d’argent ! »
Han San ne répondit pas : « Alors, vous n’avez qu’à mourir de faim, monsieur. »
Avec un sourire, il désigna un côté.
« Essayez la maison d’en face. »
« Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? »
« Je ne sais pas trop, moi-même. Mais ceux qui manquent d’argent… hum, ils vont là-bas et, comme par magie, ils en trouvent. »
Han San désignait la maison de briques rouges, juste en face de la taverne : le tripot d’usure de Pi Sun-dae.
« Ça me paraît un peu louche… tu ne peux pas juste me faire une réduction ? »
« Non. »
Han San ne céda pas d’un pouce.
S’il avait été un jeune homme de dix-huit ans, il aurait peut-être fléchi devant les supplications d’hommes assez âgés pour être ses oncles, ou se serait enivré de l’audace de distribuer les marchandises du magasin pour se donner l’air généreux. Mais, au fond, Han San était un homme de soixante-quatorze ans, usé par la vie.
Et s’il y avait un fauteur de troubles décidé à faire un scandale ?
« Ah, merde ! T’es qu’un morveux ! Je te dis d’arrêter et tu devrais juste répondre : “D’accord, j’arrête”, mais tu conti— aïe ! »
« Le client s’en va ! Revenez nous voir ! Avec de l’argent, la prochaine fois ! »
Han San l’expédia dehors d’un geste facile, se débarrassant du fauteur de troubles comme d’une mouche.
« Il y en a d’autres qui manquent d’argent ? »
« …Ah, j’ai fouillé mes poches et, finalement, je l’ai sur moi. »
« Moi, je n’en ai pas, mais… hum, tu as dit que je pourrais en trouver si j’allais dans cette maison de briques… ? »
À la fin, les clients finirent par payer en traînant les pieds ou se dirigèrent vers la demeure de Pi Sun-dae.
Ce qui arrivait à ceux qui se rendaient là-bas ne regardait évidemment pas Han San.
S’ils en ressortent avec de l’argent, je les accueillerai comme des clients, et voilà tout.
Mais, en voyant ceux qui se dirigeaient vers la demeure, Han San se lécha les babines dans un tout autre sens.
Les gages que ces types vont déposer…
Qu’est-ce que ces chasseurs au bas de l’échelle avaient de valeur à mettre en gage ? Au bout du compte, ça se résumait à leur équipement, non ?
Les fusils de bric et de broc étaient trop dangereux, alors il valait mieux les écarter. Mais il y avait les lames forgées en acier, les arcs assez solides pour servir à la chasse, les gilets qui puaient un peu mais feraient l’affaire après un lavage…
Il faudra que j’aille jeter un œil un de ces jours.
Au même moment, Han San décida d’ajouter un service.
« Père, auriez-vous un moment ? »
« Oui. »
« Alors, vous pourriez nous donner un coup de main ? »
« Hum. »
Han San fabriqua une enseigne en bois et la planta dans le sol.
[Réparation d’équipement de chasse]
À partir de cet après-midi-là, Han Man-seok vint s’installer dans un coin de la Taverne du Chasseur de Loups, silencieux, à travailler la pierre à aiguiser.
Frrt, frrt.
Tout ce qui passait entre les mains du trappeur du mont Baekdu retrouvait un tranchant brillant comme la glace.
« Père, ce monsieur demande si on peut faire quelque chose pour son piège à ours. Qu’en pensez-vous ? »
« Un piège à mâchoires. Donne-le-moi. »
Han Man-seok prit le piège à ours avec une aisance née de l’habitude.
Le piège était si déformé qu’il ne se refermait même plus, mais Han Man-seok le martela et le resserra quelques fois ; il fut de nouveau assez fonctionnel pour le moment.
Le client s’exclama, admiratif :
« Hein ! On pouvait vraiment réparer ce torabasami[2] ? Et moi qui le trimballais partout sans arriver à me résoudre à le jeter. »
« Tel qu’il est, il lâchera complètement après une utilisation de plus. Après ça, même l’esprit de la montagne ne pourra pas le réparer. Alors, huilez un peu le mécanisme de pression et essuyez-le de temps en temps. »
Le fils était aussi bourru que bavard, mais le père, lui, était bienveillant et peu loquace. Il ne se privait pas d’offrir un conseil à ces chasseurs maladroits, un par un.
« Huiler cette partie ? Enfin, à part que c’est pénible, si je m’y prends mal, ça va se casser… et l’huile, ça ne pousse pas dans les arbres. »
Libre à chacun de suivre ou non ce conseil.
Han San intervint.
« La réparation coûte vingt jeon. »
« Hein ? On dirait qu’il a juste tapé dessus deux ou trois fois, et tu demandes vingt jeon ? Jeune homme, tu ne fais pas grand cas de l’argent, toi ! »
« Et vous, monsieur, vous ne faites pas grand cas de votre avant-bras. Ou peut-être de votre cheville. Vous allez me donner les vingt jeon, ou vous préférez vérifier par vous-même si le piège a bien été réparé ? »
« Ah… euh, voilà les vingt jeon… »
« Merci. Au revoir. »
Han San se chargeait des comptes, des marchandages et de raccompagner les clients ; son père n’avait donc qu’à exercer son métier.
Et, au passage, il lui arrivait de repérer de l’équipement intéressant.
Celui-là ?
Le regard de Han San s’aiguisa.
[1] Le Conte de Heo Saeng (허생전, 許生傳) est un récit satirique classique coréen. Un lettré pauvre s’enrichit en accaparant le marché des fruits et du crin, révélant ainsi la fragilité de l’économie. La critique du monopole et des classes sociales rendit l’œuvre suspecte aux yeux du régime.
[2] Le torabasami (도라바사미, du japonais 虎挟み, « piège à tigre ») est un piège à mâchoires muni de ressorts en acier, conçu pour prendre les pattes des ours et d’autres gros gibiers. C’est le terme japonais désignant ce type de piège dentelé.
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