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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 32
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La Vipère et le Renard argenté
Han San en resta bouche bée.
Une prime de trois cents wons ?
C’était environ cinquante fois la somme qu’il avait sur lui.
Il aurait fallu capturer une centaine de blaireaux, ou quelque quatre cent trente bongares annelés, pour gagner autant.
C’était assez pour acheter une maison convenable dans le bourg d’Inje, et il lui resterait encore largement de quoi acquérir quelques parcelles de terre et de rizière, voire une vache pour faire la fête.
Ces salauds sont dingues : toute cette somme pour un seul loup ?
Et ce loup s’appelait Ginsei.
C’est donc ça, l’Étoile d’Argent dont parlait Go Tae-chon dans ma vie passée… Aucun doute là-dessus. Mais déjà ?
Nous n’étions pourtant que le dix-huit avril. Il restait près de deux semaines avant le mois de mai.
Han San comprit bientôt que c’était logique. Après tout, c’était une époque comme celle-là. La vitesse à laquelle les nouvelles circulaient ici n’avait rien à voir avec celle des générations futures.
Ce Go Tae-chon, tout de même…
Il avait beau se prétendre informateur du bourg et tout le tralala, il n’allait pas plus loin que ça.
En claquant la langue, Han San examina de nouveau l’avis de recherche, avec attention.
[Avis no 74
Dans la région montagneuse du comté d’Inje, dans la province de Gangwon, une meute de loups a attaqué une équipe impériale d’arpentage, provoquant une catastrophe qui a fait de nombreuses victimes, parmi lesquelles un gisu, agent technique.
En conséquence, les autorités offrent une prime spéciale, détaillée ci-dessous, pour le chef de la meute ayant fait obstacle à un projet national et causé des pertes humaines.
Cible : surnommé « Ginsei » (un mâle gigantesque au pelage argenté, portant des cicatrices sur les deux joues)
Récompense : trois cents wons en or
Condition de versement : remettre son cadavre au poste de police de la juridiction concernée
Avril, année 8 de l’ère Shōwa — Gouvernement général de Corée]
Han San plissa les yeux.
Gisu ? Ils ont tué l’arpenteur ?
L’avis ne précisait pas qui avait été tué, mais la carte de visite rangée dans son manteau lui revint soudain en mémoire.
Ce n’est pas possible…
L’arpenteur qui parlait sur un ton si agaçant qu’il était difficile de le décrire, mais qui lui avait aussi prodigué des conseils comme l’aurait fait un adulte.
Hajama.
Il avait dit appartenir à la famille d’un puissant homme d’affaires.
Cette prime absurde avait-elle un lien avec lui ?
Han San secoua la tête. Il n’avait pas encore assez d’éléments pour tirer une conclusion.
Des informations.
Han San resta un moment devant le tableau d’affichage, plongé dans ses réflexions.
Devait-il prendre le risque ?
Des informations. Des informations, encore des informations…
Son ancien lui, le visage de son frère, le dos de son père et de sa mère emportés par la crue : toutes ces images défilèrent l’une après l’autre.
« … »
Mais.
Si quelqu’un avait observé Han San à cet instant, jamais il n’aurait deviné que ce garçon, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte, était plongé dans une profonde réflexion.
Pour être objectif, Han San n’était resté devant le tableau d’affichage qu’un peu plus de trente secondes.
Même un policier impérial qui l’aurait aperçu aurait haussé les épaules : un péquenaud des montagnes, incapable de lire, faisait semblant de consulter quelque chose, regardait autour de lui et finissait par décamper.
Ainsi, sans attirer le moindre regard…
Han San se glissa dans une ruelle située à quelque distance du poste de police.
La ruelle était sombre, même en plein midi. La silhouette agile du jeune chasseur se fondit aisément dans l’ombre.
Un instant plus tard, Han San balaya les alentours du regard pour saisir le bon moment, puis escalada le mur comme l’éclair et se hissa sur le toit d’une maison aux tuiles vernissées.
Il n’avait gagné que quelques mètres en hauteur, mais la vue avait complètement changé. Les cours du poste, séparées par des murs en damier comme les cases d’un goban, s’offraient clairement à son regard.
« … »
Han San retint son souffle et se plaqua au sol.
Ce n’était pas le regard de quelqu’un qui observe les gens, mais la posture d’un chasseur qui épie un troupeau de bêtes.
Un détachement de la police militaire.
Tout au fond, dans un bâtiment réquisitionné — le meilleur poste de police du coin —, les policiers militaires allaient et venaient.
Pour un simple colon sur brûlis, ils n’étaient qu’une bande de « fils de pute » ou de « faucheurs avec qui il ne fallait surtout pas se frotter ». Mais pour Han San, c’était différent.
Tout comme un chasseur distinguait naturellement un blaireau d’un loup, ce jeune homme qui avait traversé les méandres de plus de soixante-dix ans de vie savait, dans l’ensemble, jauger le rang et l’affiliation des gens qui entraient et sortaient du poste.
Quelques visages me sont familiers. Mais avec trois cents wons en jeu, ceux-là ne peuvent pas être aux commandes.
Les informations s’assemblèrent aussitôt dans sa tête.
Alors qu’il risquait à tout moment d’être pris pour un Coréen séditieux et décapité, le chasseur scruta rapidement la scène pour en tirer tout ce qu’il pouvait.
Des informations qu’il ne pourrait obtenir nulle part ailleurs, à aucun autre moment, si ce n’est ici et maintenant.
Lui aussi devrait être là à cette heure… Par là.
Le regard de Han San se fixa sur sa cible.
Au milieu de la cour se tenait un homme borgne, coiffé d’une casquette militaire bien carrée et portant un bandeau sur l’œil gauche. Sa mâchoire, ses épaules, jusqu’aux mèches grises qui dépassaient çà et là sous sa casquette : tout chez lui était anguleux. Il avait l’air du genre à tailler son ombre au carré, s’il l’avait pu.
C’était aussi la plus grosse bête de la meute, et l’un de ceux dont Han San se souvenait du visage comme du nom.
Sawada Kazuo !
Commandant du détachement de la police militaire en poste dans le comté d’Inje. Grade : adjudant-chef. Âge : trente-deux ans.
La pire des mauvaises karmas, l’homme qui, établi dans la région jusqu’à la Libération, avait piétiné la vie de Han San à chaque moment décisif.
[J’ai besoin de résultats.]
[Chien coréen ou chien japonais, du moment qu’il est utile.]
[Tes crocs ne servent à rien.]
C’était une vipère enragée. Il mordait à tout pour obtenir des résultats et ne reculait devant rien.
La fureur qui bouillonnait dans le cœur de Han San exhalait une odeur âcre. Il ne désirait rien tant qu’attendre une occasion et offrir à cet homme, sur-le-champ, la mort pour sa patrie.
Mais Han San réprima ce sentiment.
Pas encore.
Il avait besoin de cet homme.
Je sais comment il va agir, et comment tout cela va finir.
Dans ce cas, il pouvait se servir de lui.
Comme il avait compris le raisonnement de Kim Tae-yang en capturant les blaireaux et l’avait exploité pour la chasse.
Le commandant de ce détachement de police militaire appartenait, lui aussi, à un domaine que Han San pouvait calculer.
Se reprenant, il déplaça un peu son regard vers l’intérieur.
Alors, c’est lui qui dirige cette opération pour la prime ? Mais un type comme Sawada aurait-il vraiment autant d’autorité…
Les yeux de Han San s’écarquillèrent.
Derrière Sawada Kazuo, quelqu’un était assis bien droit, en train de boire du thé.
Contrairement à Sawada, en uniforme militaire, il portait un costume noir d’encre et une cravate noire. Un monocle ornait son œil droit et un sourire soigné, saisissant, se dessinait sur ses lèvres.
Un noble sorti tout droit d’un tableau.
Kannoizuna Toono !
Affecté au Quartier général de la police militaire. Grade : probablement lieutenant. Âge : probablement vingt-trois ans à l’heure actuelle.
Un homme de la noblesse[1], l’un des barons impériaux[2], dont le Japon ne comptait que quatre cent treize représentants.
[Aha ! C’est évident, non ?]
[C’est bien à cela que sert un soldat impérial !]
[Et celui qui va recevoir ça, ce n’est pas toi. C’est ton petit frère !]
L’homme même qui avait définitivement bouleversé le cours de la vie de son frère Bada !
À première vue, il avait l’air d’un jeune noble courtois et jovial, mais au fond de lui se cachait un abîme d’une tout autre nature que celui de Sawada.
Pourquoi est-il… ici ?
La première fois que Han San avait vu Toono dans sa vie passée, c’était après le début de l’Ordre de mobilisation nationale, plus de cinq ans plus tard. Et c’était à Chuncheon, pas à Inje.
C’était aussi pour cela que, contrairement à Sawada Kazuo qu’il avait dû côtoyer sans cesse, il ne pouvait déterminer avec certitude l’affiliation et le grade actuels de Toono.
C’était un homme d’élite. Il n’avait rien à faire dans un trou perdu comme celui-ci, pas à cette époque.
Qu’est-ce qui pouvait bien l’amener à Inje ?
C’est lui.
Une intuition lui traversa l’esprit sans prévenir. Purement instinctive.
C’est lui qui dirige l’opération pour la prime.
Han San déglutit avec difficulté.
C’est énorme !
S’il était passé à côté et avait continué de croire que Sawada était le chef…
Non.
Il réfléchirait plus tard.
C’est dangereux.
Une sueur froide lui coula le long du dos.
Ce n’était pas seulement un jeune maître haut placé. C’était un démon doté d’un flair inné, le [Renard argenté] dont le Gouvernement général était si fier.
Il devait déguerpir sur-le-champ…
Mais avant même qu’il ait pu achever sa pensée,
le regard de Han San s’était posé sur Toono un bref instant, une fraction de seconde, pas même…
et Toono, assis sur sa chaise, en train de lever sa tasse de thé, releva brusquement la tête.
… !
Sans même avoir le temps de réfléchir, Han San se replia.
À peine eut-il disparu derrière le faîte du toit qu’il sentit le regard du baron impérial le transpercer comme une étoile de jet.
Kannoizuna Toono, qui avait levé la tête, ne vit qu’un toit de tuiles désert.
Il pencha la tête.
Puis sourit. D’un sourire éclatant. Derrière son monocle, son œil se courba comme un croissant de lune.
« Aha ! Comme c’est intéressant. Je viens de sentir un regard particulièrement appuyé ! »
Sawada Kazuo, le menton relevé, faisait rouler une noix dans sa main. Crac ! Le grincement de la coque broyée résonna le long de l’échine.
« Quelle coïncidence, Baron. Moi aussi, je l’ai senti. »
« Oh ? Allons voir ensemble ? »
« Avec plaisir. »
Les deux officiers impériaux bondirent de leur siège.
« Commandant ? »
« Votre Excellence, Baron ? »
Les policiers militaires et leurs auxiliaires furent pris de court en voyant les deux hommes partir brusquement. Sawada se mit à donner ses ordres à voix basse tout en courant.
« Kobayashi, bloque la ruelle de droite. Kato, bloque celle d’après. Nakamura, la ruelle de gauche. Tendo, prends les policiers et boucle le périmètre du poste. Shin Yeong-ho, Kim Gang-cheol, rassemblez tous les auxiliaires et ramenez toute personne suspecte. Les autres, choisissez chacun un bâtiment et montez sur le toit. »
« Hum ! » Toono leva l’index ganté de noir. « Et si nous y allions seulement tous les deux ? Plus il y a d’agitation, plus il y a de brèches ! »
« Je préfère m’en assurer davantage. »
À cette réponse courtoise, mais qui ne laissait pas place à la discussion, Toono sourit des yeux.
« Aha, oui ! C’est le domaine de Kazuo-kun ! » Il replia le doigt qu’il avait levé. « Compris ! »
« Merci de votre compréhension. Toutes les unités, en avant. »
Les réponses fusèrent à voix haute.
Comme une ruche qu’on aurait frappée du pied, policiers militaires, policiers et auxiliaires se déversèrent hors du poste. « Quoi… qu’est-ce qui se passe ? » « Que se passe-t-il ?! » Les gens rassemblés dans les environs sursautèrent et s’éparpillèrent dans toutes les directions. Les auxiliaires coréens, agiles, se lancèrent à leur poursuite et les attrapèrent, Japonais comme Coréens, avant de les traîner à l’intérieur du poste.
Au milieu de ce tumulte, Han San, caché sous l’avant-toit, se creusait désespérément la tête.
Bon sang.
Il ne pouvait pas simplement détaler. L’un était une vipère, l’autre un renard argenté. Dès qu’il leur tournerait le dos, ils lui tomberaient dessus et lui mordraient la nuque.
Il lui fallait un [appât].
Dans cette situation critique, Han San balaya les alentours du regard, tel un faucon. C’était l’œil d’un vieux chasseur.
Dans un coin du toit, plusieurs tas de tuiles cassées attirèrent son attention. À côté se trouvait une vieille gouttière en bambou qui évacuait l’eau de pluie.
Voilà !
Han San ne se redressa pas. Même en entendant l’agitation se rapprocher, il se retint de toutes ses forces. Il rampa, en n’utilisant que les muscles de son ventre, comme le bongare annelé qu’il avait attrapé aujourd’hui.
Celle-là, et celle-ci !
Il ramassa la plus grande tuile creuse. Puis il la posa sur la pente, en l’appuyant très légèrement contre l’extrémité de la gouttière en bambou.
En même temps, il prit deux tout petits éclats de tuile, en glissa un dans son manteau et plaça l’autre sous la tuile creuse qu’il venait d’installer.
Tout en douceur, en concentrant jusqu’au dernier filet de sensibilité au bout de ses doigts, avec une infinie délicatesse.
Un piège sonore.
Une sorte de mécanisme à retardement.
L’éclat empêchait la tuile de glisser. Mais la gouttière était couverte de mousse et la pente était raide. L’éclat ne pourrait pas résister au poids de la tuile et à la gravité. Quant au délai exact…
Dix secondes ?
L’instinct du montagnard lui souffla la réponse.
Dix secondes. Probablement. Non, sûrement dix secondes.
Ces dix secondes étaient la bouée de sauvetage de Han San.
À peine son piège sonore installé, Han San se remit à ramper. Il se dirigea vers le bord du toit, puis se laissa tomber dans le vide.
Il ne sauta pas au sol.
Il agrippa le bord de l’avant-toit, fit pivoter son corps d’un tour complet et se glissa sous le toit.
Toc !
Han San se retrouva suspendu la tête en bas sous l’avant-toit, comme un paresseux. Il coinça la pointe de ses pieds entre les vieilles poutres, agrippa le bord à deux mains et retint son souffle.
Presque au même instant, un bruit sourd résonna au-dessus de sa tête.
Ils étaient montés.
« Ce doit être ce toit. »
La voix de Sawada résonna, pareille à une brique qu’on raclait contre une autre. Elle se rapprocha. Boum, boum. Ses bottes piétinaient les tuiles, et crac ! Le frottement de la noix dans sa main lui vrillait les nerfs à mesure qu’il avançait.
Il s’arrêta.
Suspendu sous le toit, Han San sentit que l’homme se tenait juste au-dessus de lui.
« Où est-il passé ? »
Grincement, craquement : son lourd poids changea de position sans bouger de place. Il regardait au loin, en contrebas, toute la zone. Il cherchait à repérer du regard le dos de quiconque aurait pris la fuite.
À cet instant précis.
Tac.
L’éclat qui avait tenu dix secondes dans la gouttière finit par céder. Privée de son support, la tuile creuse glissa le long de la pente raide de bambou.
Elle dégringola.
Elle tomba.
Bam !
La tuile creuse qui s’écrasa au milieu de la ruelle vola aussitôt en morceaux. Le fracas déchira le silence.
« Là ! »
Sawada bondit par réflexe en direction de la tuile. Il partit en trombe sans même regarder derrière lui — non, c’était plutôt une charge effrénée.
Réussi ?
Non.
Les poils de la nuque de Han San se dressèrent.
Un.
Le poids d’un homme était toujours là, de l’autre côté.
Sawada était parti en courant, mais Toono n’avait pas bougé.
L’une des bêtes avait grogné en montant sur le toit, tandis que l’autre avait étouffé le moindre bruit.
Il était toujours sur le toit. Juste au-dessus de l’avant-toit auquel Han San était suspendu. Immobile. Non, sans même respirer, il restait là, à attendre !
Évidemment, tu ne te laisseras pas berner.
C’était trop fabriqué, non ? Quand on demande « où ? » et qu’un bruit répond soudain « me voilà », quelque chose cloche instinctivement.
Alors, il se dira que ce n’est qu’un appât. Que la vraie cible est toujours là. Il se demandera où elle peut bien être. Il ne le saura pas, mais il comprendra qu’elle est proche. Alors il attendra. Que l’autre bouge.
Comme un renard argenté perché sur un rocher enneigé, prêt à bondir dès que le lapin se détendra et lui tournera le dos !
Quel démon, cet homme !
Il ne pouvait que l’admettre. Ce choix était terriblement efficace.
Goutte à goutte.
Cette posture était intenable depuis le début.
La sueur lui ruisselait du front et lui piquait les yeux, mais il ne pouvait pas les essuyer. Son cœur battait à tout rompre, mais il ne pouvait même pas se permettre de souffler.
Et, peu à peu, la sensibilité quittait le bout de ses doigts.
Mais.
Heureusement… je savais que tu étais ce genre d’homme.
Han San connaissait la bête nommée Toono. Il connaissait aussi le Toono des années plus tard, celui de sa vie passée, qui avait gagné en importance et atteint un rang plus élevé qu’à présent.
C’était comme lorsqu’il avait osé traiter Sawada Kazuo en pièce d’échiquier.
Han San connaissait Toono ; il pouvait donc le prévoir, et ainsi prendre les devants.
Un homme de cinquante ans de moins que moi !
Han San décolla une des mains qui le retenaient à l’avant-toit.
Crac ! D’un coup, son bras et sa main restants supportèrent une charge à leur rompre les os. Ses doigts trempés de sueur étaient engourdis et menaçaient de lâcher d’un instant à l’autre.
Il se força à tenir bon et, de sa main libre, sortit le petit éclat de tuile qu’il avait glissé dans son manteau.
Il calcula.
La direction du vent, sa vitesse, la distance, l’angle de réflexion du son.
Tout à l’opposé de la direction qu’avait prise Sawada, un bâtiment couvert de tôle se trouvait à l’autre bout de la ruelle.
D’un simple mouvement du poignet, il lança l’éclat — flic.
Tac…
À l’instant où ce son presque imperceptible retentit,
« Aha ! »
La présence silencieuse de Toono, de l’autre côté du toit, réagit.
Elle pivota.
Elle s’élança.
Elle s’éloigna.
Elle s’éloigna encore…
Silence.
Han San attendit pourtant dix secondes. Puis dix autres. Et encore dix, puis encore dix : quarante secondes au total.
Maudites bêtes à deux pattes…
Ce ne fut qu’alors que Han San expira, très lentement, le souffle qu’il avait retenu.
Il n’avait pas le loisir de se sentir soulagé. Il bougea aussitôt. Ses bras tremblaient et il voulait s’effondrer sur place, mais s’ils le trouvaient dans cette position, il mourrait sans même pouvoir fermer les yeux.
Avec précaution, il roula jusqu’au côté du toit le plus éloigné, à l’abri des regards, puis chercha une cachette.
Le temps passa.
Il ne sut combien de temps s’écoula, mais il entendit Sawada Kazuo revenir d’un pas lourd.
« Veuillez m’excuser, Baron. Il semblerait que nous ayons été dupés. »
Sa voix trahissait un abattement inhabituel. À l’inverse, Kannoizuna Toono, qui approchait de l’autre côté, arborait un large sourire.
« Aha ! Moi aussi ! Je me suis fait avoir jusqu’au bout ! »
La voix de Toono ne trahissait aucun dépit. Il avait même l’air encore plus ravi.
« Quel endroit intéressant, Inje ! »
« Ce n’est qu’un trou perdu où il n’y a rien. Juste infesté de rats… »
La voix de Sawada était sombre, comme si l’on raclait de la peinture à moitié sèche.
« Hmm, Kazuo-kun ! Ne sois pas si impatient ! Quand Gyeongseong aura besoin de toi, l’Empire viendra te chercher de lui-même ! »
« … Je l’espère. »
« Oui ! Rentrons maintenant. Il doit y avoir beaucoup de visiteurs rassemblés au poste ! Pour entendre ce qu’ils ont à dire… Hmm, Kazuo-kun, tu as vraiment le don de te trouver du travail tout seul. »
« Ah… veuillez m’excuser, Baron. Comme vous l’avez dit, nous aurions dû y aller à deux seulement. »
« Allons, je ne voulais pas te le reprocher ! Ce qui est fait est fait ! »
La responsabilité n’était pas là pour être rejetée sur quelqu’un, mais pour qu’on y remédie, ajouta Toono en ajustant son monocle.
« Quoi qu’il en soit, un endroit où rôde un espion aussi intéressant… Ce loup, Ginsei, ne fera pas long feu ! Le vieux Hajama, à Busan, pourra aussi dormir tranquille. »
« Je peux m’occuper seul d’un loup pareil. »
Sawada laissa la noix grincer longuement dans sa main, puis emboîta le pas au baron impérial.
Les pas des deux officiers impériaux s’éloignèrent dans les profondeurs du poste.
Han San resta accroupi parmi les jarres de la terrasse de stockage jusqu’à ce que le bruit se soit complètement évanoui.
Alors seulement, il respira.
Ses poumons lui faisaient mal. Un goût de fer lui restait au fond de la gorge.
Putain, j’ai cru que j’allais mourir.
Han San se frotta la poitrine d’une main tremblante.
Sa respiration se calma peu à peu. Son esprit, qui n’avait fait que chercher à résoudre le problème immédiat, ici et maintenant, élargit progressivement son champ de vision.
Toono était là.
Pour capturer le loup. Ginsei. Pour apaiser Hajama, à Busan.
C’était…
Une occasion.
Le regard de Han San s’assombrit.
Le fusil d’infanterie Arisaka Type 38. Sept balles seulement. Le chef d’une meute de loups, dont la tête valait une prime considérable. Une vipère folle de résultats. Le Renard argenté de l’Empire. Un gros bonnet des affaires à Busan.
Les ingrédients étaient réunis.
Il ne restait qu’à savoir comment les cuisiner.
Et Han San était plutôt sûr de lui quand il s’agissait de cuisiner.
« Aïe, tout mon corps… »
Han San prit appui sur ses jambes tremblantes et se releva.
D’un pas ferme, il prit la direction du marché.
[1] La noblesse mentionnée ici est le kazoku (화족, 華族), la pairie héréditaire de l’Empire du Japon, créée en 1884. Plusieurs aristocrates coréens pro-japonais y furent également intégrés sous le régime colonial.
[2] Le baron (남작) était le rang le plus bas des cinq titres du kazoku ; un baron impérial disposait d’un siège héréditaire au sein de la noblesse titrée du Japon.
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