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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 30
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Deuxième voyage en ville (1)
Quelques jours passèrent.
On disait qu’une parole sans pieds parcourait mille lis, mais dans la minuscule vallée de Sebeom, elle ne faisait que rebondir sur place, sautillant là où elle avait été lancée.
Les trois bons à rien de la vallée de Sebeom ont attrapé un loup !
« Non, c’est vrai ? Ces bons à rien, qui ne servent strictement à rien, ils ont attrapé un loup ?
— C’est la vérité, je te le dis ! J’ai vu les crocs de mes propres yeux. »
Le lavoir de la vallée de Sebeom.
Les bavardages des femmes s’élevaient plus fort que le claquement de leurs battoirs.
« Tu as vu les crocs ?
— C’est ça. J’avais mal au ventre, alors je suis allée voir la mère de Baechil, tu comprends. J’ai pris le remède qu’elle m’avait préparé et, juste au moment où je me disais : “Ah, ça va mieux”, tout à coup, clac ! J’ai entendu un bruit. Je me suis demandé ce que c’était, j’ai regardé et j’ai vu une dent jaunâtre, avec une arête si acérée qu’elle aurait pu couper. Ce n’était sûrement pas une dent de chien.
— Tu es sûre de ne pas t’être trompée ?
— Absolument ! Bon, une fois, j’aurais pu me tromper, mais pendant tout le temps où j’étais là, la mère de Baechil n’a pas arrêté de la faire tomber, de la ramasser, puis de la faire retomber et de la ramasser encore, répétant cette comédie à longueur de journée.
— Hein ?
— Alors voilà, la mère de Baechil : “Aigo, je n’ai plus de force dans les mains… J’ai fait tomber la dent du loup que mon fils a attrapé, je suis vraiment désolée. Je vais la ranger, la dent du loup que mon fils a attrapé… Oh là là ! Je l’ai encore fait tomber… Ah, pardonnez-moi. La dent du loup que mon fils a attrapé n’arrête pas de m’échapper des mains.” Elle avait un sourire mielleux et faisait tout un numéro, avec une effronterie sans pareille. »
Les femmes qui écoutaient hochèrent la tête, l’air de comprendre.
La famille Im — autrement dit, la mère de Baechil — avait effectivement un peu ce genre de tempérament. Et pourtant, elle avait l’air si douce et réservée. Ce n’était pas pour rien qu’on l’avait mise dans le même sac que madame Go, parmi les trois méchantes femmes de la vallée de Sebeom.
Pour mémoire, la première de ces trois méchantes femmes aurait porté le nom de Ham.
Mais ce n’était pas le plus important pour le moment.
La rumeur prit de l’ampleur et de la consistance en parcourant la vallée de Sebeom de long en large.
« Le fils du chasseur Han a attrapé un loup avec un bâton. Seigneur ! Le chasseur Han était donc un homme si remarquable ?
— Ah, je le savais depuis le début ! J’ai entendu dire qu’il avait aussi abattu un blaireau d’un seul coup, la dernière fois. Notre hameau du Milieu compte vraiment beaucoup de maîtres cachés qui vivent dans l’ombre ! »
Dans le hameau du Milieu, toute la famille Han était portée aux nues. Ces gens avaient été dépossédés par le cadastre ou s’étaient installés là après avoir fui l’insurrection de Manse, en 1919 ; ils éprouvaient donc une certaine solidarité les uns envers les autres.
Cela ne voulait pas dire qu’ils se seraient donné leur sel ou leur orge, mais les paroles ne coûtaient pas un seul jeon : pourquoi se montrer avare ?
« Je te l’avais dit, grand frère, hein ? Un loup ! Il y avait bien un loup, venu tout droit de Si-bé-rie ! Moi, je n’ai pas bronché devant un blaireau, tu m’entends ? Qu’est-ce que ça vaut, un cousin de raton laveur ? Un loup ! J’ai entendu le hur-le-ment du loup juste à ce moment-là, hein ? J’ai senti le pré-sage, et alors… »
Dans le hameau inférieur, Go Tae-chon débitait ce genre de discours.
Pi Sun-dae, assis à côté de lui, avala une gorgée d’alcool, grimaça sous la brûlure du soju et lâcha :
« Fils de pute, quelle façon de parler, franchement. Hé ! Go Tae-chon, espèce de fils de pute, tu peux pas sortir une phrase sans y fourrer tes mots étrangers de travers ?
— Ah, grand frère, tu ne manques pas d’air, hein ? Tu pourrais arrêter de coller “fils de pute” à la fin de toutes tes phrases ?
— Espèce de fils de pute, tu cherches à te faire cogner.
— Hiiiaa ! Me tire pas les cheveux ! C’est pas ton genre, hein ? C’est pas toi, grand frère, hein ?!
— Va te faire foutre, fils de pute.
— Ah, j’ai dit de pas tirer, non, grand frère… Enfin, c’est pas le sujet, hein ? Bref, ce loup… »
Même en parlant à tort et à travers, Go Tae-chon avait le cœur en bataille.
D’un côté, il voyait là l’occasion de se débarrasser tant bien que mal de l’humiliation qu’il avait subie lors de la dernière affaire du blaireau ; de l’autre, le fait que Han San, ce sale petit morveux, soit devenu le sujet de conversation de tout le monde lui retournait l’estomac de jalousie.
Pi Sun-dae, en revanche, était capable de regarder les faits avec un peu plus de lucidité.
« Ce Han San. Ce fils de pute. »
Pi Sun-dae posa sèchement sa tasse de soju sur le bord de la véranda et claqua les cartes de hwatu entre ses grosses mains.
La tête du loup que « le jeune maître » avait rapportée l’autre jour lui revint à l’esprit.
[Ah, à ce moment-là, j’ai fait signe à San, tu vois ! Avec les yeux. « C’est maintenant, San ? » Et San m’a répondu du regard : « C’est maintenant, Yang. » Pendant que ce grand Baechil restait là, hébété, nos deux bâtons ont fendu l’air en se croisant…]
Pi Sun-dae avait connu bien des épreuves. Un homme qui tenait un réseau de prêts usuraires, ouvrait des maisons de jeu et servait de bras gauche au chef des gangsters de toute la péninsule ne pouvait pas être aussi dodu et tendre que son nom.[3]
Bien entendu, Pi Sun-dae ne croyait pas un traître mot des vantardises de ce gamin.
Mais la tête qu’il avait rapportée n’était certainement pas celle d’un chien, et Pi Sun-dae, qui connaissait bien les combats, vit que le crâne avait été fracassé d’un seul coup par une force prodigieuse.
Quant au gamin qui avait pris cette tête et essayé de la faire bouillir tout seul dans une marmite, répandant partout dans la cour une puanteur de poisson et de sang et dérangeant tout le monde… Enfin, c’était encore une de ses idioties habituelles ; autant laisser couler.
« Han San, donc. »
Pi Sun-dae grava ces deux syllabes dans sa mémoire.
« Je trouverai peut-être un moyen de l’utiliser. »
Ainsi, tandis que le hameau du Milieu et le hameau inférieur bruissaient de rumeurs, seul le hameau supérieur demeura relativement calme.
À la forge de monsieur Baek, le clang, clang des coups de marteau résonnait ; la bande de Deok-tae traînait autour de Meokbawi Valley ; et devant la maison de la Vieille Wangdae, un chauve aux lèvres épaisses se tenait immobile comme une divinité gardienne de temple, tandis que les trois bandes de tissu et les grelots de bébé qui pendaient derrière lui restaient silencieux. Comme tous les autres jours.
« Oh là là ! Je suis vraiment désolée. La dent du loup que mon fils a attrapé est encore tombée par terre… »
Seule la maison d’Im Baechil était un peu bruyante, mais elle était à la fois au cœur de la rumeur et, de toute façon, considérée comme une sorte d’exception dans le hameau supérieur.
Ou plutôt, c’était la mère d’Im Baechil qui faisait exception.
Mais ce n’était pas le plus important pour le moment.
L’atmosphère de la vallée de Sebeom avait changé. Voilà ce qui comptait.
L’indifférence avait cédé la place à la reconnaissance ; la pitié et le mépris, à l’admiration.
Que la famille Han l’ait voulu ou non, la force produisait des résultats, et là où les résultats apparaissaient, la bienveillance des gens se faisait plus généreuse.
Han San, à l’origine de tout ce remue-ménage, s’était tenu à l’écart de l’agitation.
Dans la cour de la famille Han, sous les rayons printaniers qui commençaient enfin à réchauffer l’air, le père et le fils passaient leurs heures à enseigner et à apprendre.
« Il ne faut pas brusquer la peau. »
Han Man-seok étala la peau de loup.
Séchée à l’ombre, elle dégageait une odeur animale particulière, forte et tenace.
« Oui, père. »
Dans sa vie passée, Han San avait déjà travaillé des peaux. Bien souvent. Une vie entière passée dans les montagnes lui avait appris toutes sortes de choses.
Mais il avait encore des leçons à recevoir de son père.
Après avoir gratté jusqu’au dernier reste de graisse avec une lame de bois — frotte, frotte —, Han Man-seok prit le matériau suivant.
De l’urine ? De la lessive ? De l’eau de tabac ?
Non. C’était la cervelle qu’il avait retirée à l’avance, avant de remettre la tête du loup à Kim Tae-yang.
« Pour assouplir une peau, rien ne vaut ça. »
Han Man-seok délaya la cervelle écrasée dans de l’eau, ajouta quelques autres ingrédients et prépara une solution de tannage.
Han San, qui avait soixante-quatorze ans d’expérience dans les montagnes, connaissait bien le principe du tannage à la cervelle. Mais la recette précise de son père, et sa manière de mélanger la solution, recelaient encore un détail qui lui fit écarquiller les yeux.
« Beurk, cette odeur… »
En le regardant faire, Han Bada se pinça le nez. Le nez de Han San le piquait aussi. Une odeur de poisson et de moisi, à laquelle s’ajoutait une étrangeté indéfinissable, puisqu’il s’agissait tout de même de cervelle.
« Maintenant, frotte-la par l’intérieur. Fais bien pénétrer. Imagine que c’est la peau de ton visage, celle dont Ssang-sim prend tant soin. »
« Pardon ? »
Han San cligna des yeux. Son père continuait simplement à travailler en silence, comme s’il n’avait jamais prononcé ces paroles.
Han San se racla la gorge et plongea les mains dans la solution à la cervelle. Puis, doucement et avec précaution, comme une mère qui étale de la crème sur le visage de son fils, il en enduisit la peau.
« Ça me rappelle le bon vieux temps. »
Han Man-seok lança ces mots comme en passant.
« Le bon vieux temps ?
— Oui. Je faisais ça avec ton grand-père, exactement comme ça. »
Les mains de Han San s’immobilisèrent.
Le père de son père.
Un grand-père qu’il n’avait jamais rencontré, dont il n’avait même jamais vraiment entendu parler dans sa vie passée.
« Grand-père… quel genre d’homme était-il ?
— Un homme sévère. Chaque fois que je m’y prenais mal, il me tapait sur la tête avec sa pipe à tabac. »
Han San cligna des yeux. Il n’arrivait pas à imaginer son père dans une telle scène…
Han Bada, qui se bouchait le nez, s’illumina.
« Papa aussi, il se faisait taper dessus ?! »
Ah. Voilà que, soudain, il parvenait un peu mieux à se l’imaginer.
Bien sûr que son père aussi avait été enfant. Après tout, le maître Han Bada était, pour l’heure, un petit garçon assis là, les yeux brillants et grands ouverts.
Han Man-seok acquiesça d’un air bourru.
« Je me faisais souvent taper. J’avais les mains maladroites. »
Mais Han San eut encore du mal à se le représenter.
« Vous, maladroit ? Avec un tel savoir-faire…
— Il y a toujours un trappeur meilleur qu’un autre, et encore un autre meilleur que lui. Comme ton grand-père. »
Han San leva les yeux vers son père, qui parlait longuement pour une fois. Il réalisa une fois de plus que son père avait lui aussi été le fils de quelqu’un.
À cet instant, le coin des lèvres de Han Man-seok se releva à peine.
« Tes mains sont plus habiles que les miennes. »
À ces quelques mots de louange bourrus, Han San se figea. Même l’odeur âcre de la cervelle disparut d’un coup.
Ce geste, ce savoir-faire, s’étaient transmis de génération en génération.
Les chemins qui, dans sa vie passée, avaient été interrompus et qu’il avait dû parcourir seul à tâtons, commençaient seulement maintenant à se rejoindre comme il fallait.
« Je ferai de mon mieux. »
Han San frotta la peau avec plus de vigueur, comme pour faire pénétrer ces années en lui, ajouter plus vite ces années à ses soixante-quatorze ans.
« Allez, hop ! »
Les jours paisibles du tannage se poursuivirent.
La peau enduite de cervelle reposa une nuit, puis on la ressortit. On la saisit, on la relâcha et on la frotta de toutes ses forces, encore et encore, pour l’assouplir.
La peau rigide s’amollit peu à peu.
« Fume-la bien. Ne laisse pas la flamme la toucher.
— Oui. »
La dernière étape consistait à la fumer.
Le principe ressemblait beaucoup au trempage dans l’eau de lessive : on l’enveloppait de fumée pour fixer l’odeur et la rendre résistante à l’eau.
Roussie d’un brun doré par la fumée âcre, la peau de loup fut enfin prête.
« C’est terminé. »
Des journées de travail s’achevèrent. Han Man-seok souleva la peau terminée.
Douce, résistante, elle ne pourrirait pas même mouillée.
« Dommage qu’il ait été vieux. »
« On n’y peut rien. »
Han San répondit la même chose, tout en éprouvant lui aussi des regrets.
La tête était encore attachée, et la peau ne présentait pas le moindre trou, puisqu’il avait été abattu avec une arme contondante. Si seulement son pelage avait été plus imposant, il aurait pu en faire une peau entière.
« C’est toi qui l’as attrapé, alors fais-en ce que tu veux. »
« Oui, père. »
Entre-temps, il avait ramassé des herbes sauvages avec sa mère, fait un tour au ruisseau et dans la vallée avec Bada, et, sans qu’il s’en rende compte, le jour était arrivé.
Le dix-huit avril.
Dix jours après son premier voyage en ville.
« Voyons un peu. »
Han San dressa le porte-charge dans la cour et vérifia son chargement.
D’abord, l’huile de blaireau. Comme la dernière fois, il en avait mis l’équivalent d’une demi-bouteille de biche et l’avait glissée sous son manteau.
« Ça, ça vaut environ trois wons et demi. »
Et sur le porte-charge, à côté de la peau de loup, se trouvait une peau de blaireau mâle préparée.
« Cinquante jeon, à peu près un won. »
Elle était de belle taille ; il devrait pouvoir en tirer cette somme.
« Au total, entre quatre et quatre wons et demi… »
S’il attrapait deux ou trois serpents en chemin, il pourrait s’assurer environ six wons.
Mais Han San avait un autre plan en tête, au-delà de ce genre de bénéfice.
*La peau…*
Le regard de Han San parcourut les autres peaux suspendues le long de la véranda.
La peau de la femelle blaireau et celles de ses deux petits avaient été mises de côté pour la maison. La peau de la femelle, en particulier, avait servi à découper une pièce pour fabriquer le lance-pierres ; elle n’était plus en état d’être vendue.
La peau de loup qu’il avait tant peiné à préparer avec son père…
*La rumeur du loup a encore enflé le mois suivant, n’est-ce pas ?*
Han San n’avait pas oublié les événements de sa vie passée qui lui étaient revenus en mémoire devant le panneau d’affichage de la sous-station.
*Étoile d’Argent, c’était ça ?*
Les histoires que Go Tae-chon avait débitées dans sa vie passée. Une fois que ce loup au nom fameux aurait mis Inje en émoi, la suite était facile à deviner.
*Je peux en tirer deux fois plus.*
Les gens accordaient leur attention à ce qui faisait du bruit, et ils lui donnaient davantage de valeur.
Le prix des peaux de loup allait forcément grimper.
*Mais pour ça, je dois conclure un marché avec un marchand de peaux.*
À l’avance. Dès maintenant. Avec un coup d’avance.
Voilà pourquoi il emportait cette peau de blaireau mâle.
*Cette peau va me servir d’éclaireur.*
Il l’apporterait en ville et conclurait un marché avec le marchand de peaux. Il en profiterait aussi pour mettre à jour toutes sortes d’informations et faire quelques achats au marché.
À peine Han San eut-il arrêté son plan pour ce voyage en ville que Ham Ssang-sim sortit de la cuisine et lui demanda :
« San, tu es prêt ?
— Oui, maman. J’y vais. »
Ham Ssang-sim hocha la tête.
« Oya. Fais attention à toi, tu m’entends ! Et ne rentre pas aussi tard que la dernière fois.
— Ne t’inquiète pas. Cette fois, je serai de retour en un rien de temps. »
Han San sourit et sortit par le portail en broussailles.
Porté par la brise printanière, enfin devenue chaude et douce, il prit la route de la ville d’Inje.
[1] Le cadastre (토지조사사업) était le projet colonial de recensement foncier mené entre 1910 et 1918. L’enregistrement des titres de propriété déposséda de nombreux petits propriétaires et métayers coréens de terres qu’ils cultivaient depuis longtemps.
[2] L’« insurrection de Manse » désigne le Mouvement du Premier Mars (3·1 운동) de 1919, une protestation nationale pour l’indépendance de la Corée. « Manse » (« dix mille ans », 만세) était le cri de ralliement, et la répression dispersa de nombreuses personnes loin de leur région natale.
[3] Le prénom de Pi Sun-dae est un homophone de sundae (순대), un boudin coréen préparé en farcissant des intestins. La pique du narrateur sur son côté « dodu et tendre » joue sur ce plat.
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