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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 25 : Fabrication (2)
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« Waouh… Je ne sais même pas quoi dire. C’était juste incroyable… »
Si Kim Tae-yang avait une vertu, c’était bien son culte de la force. Il y croyait jusqu’au plus profond de ses cellules.
« Va chercher l’oiseau. »
« Mm. »
Kim Tae-yang s’éloigna en traînant les pieds et ramassa le pigeon ramier comme s’il était ensorcelé. Sur le chemin du retour, une question lui traversa l’esprit : « Hein, pourquoi je joue les larbins ? » Mais son corps, plus honnête que son esprit, avait déjà tendu le pigeon à Han San.
Han San prit l’oiseau comme si c’était la chose la plus naturelle du monde et saisit une faucille de l’autre main.
Il lui brisa le cou, lui ouvrit le ventre et en retira les entrailles. En observant ces mains expertes, Kim Tae-yang en salivait presque.
« Waouh, sérieux. Regarde comme ses mains savent quoi faire. Comment un gars dont le père n’est pas chasseur est censé vivre avec ça ? »
Han San eut un petit rire.
Il n’en avait jamais soufflé mot, mais Kim Tae-yang avait tout bonnement supposé qu’il l’avait appris de son père. Et voilà que quelques jours plus tôt, ce même gamin méprisait son père, le traitant de « colon estropié qui cultive sur brûlis » ; maintenant, il le contemplait avec envie. Ces deux choses le faisaient rire.
Ce n’était pas désagréable.
« Alors, il sert à quoi, ce sac ? »
Il désigna du menton le sac posé dans la cour, et le gamin se redressa aussitôt.
« Ah ! J’ai complètement perdu la tête. » Kim Tae-yang se frappa le front, puis prit un air suffisant et attrapa le sac. « Allez ! Prépare-toi à en prendre plein les yeux ! »
Froufrou, crac !
Sur un tapis de poussière, toutes sortes de rebuts se déversèrent dans la cour.
Han San resta sans voix.
Des tuiles fêlées, une corde de paille pourrie, un sac troué, un bout de balai…
« Hé. »
« Alors ? Y en a, hein ? »
« Y en a, oui. T’es venu déverser tes ordures dans la cour de ma famille ? »
Devant la réaction glaciale de Han San, Kim Tae-yang se gratta l’arrière de la tête.
« Non, c’est que… Les seules choses que mon oncle ne remarquerait même pas si elles disparaissaient, c’était des vieilleries comme ça. Alors, qu’est-ce que tu voulais que je fasse… »
« Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Je vais devenir fou, sérieux. »
Han San donna un coup de pied dans le tas avec dégoût. Il râlait, mais il avait déjà commencé à réfléchir à ce qu’il allait en faire.
« Hé, mets ça de côté. Et ça aussi. Celui-là, aussi, et… ah, celui-là également. Et ce truc. »
« Celui-là ? »
« Oui, celui-là. Et celui à côté… non, pas celui-là, celui sous ton pied ! Voilà. »
Chaque fois que Han San désignait un objet, Kim Tae-yang le ramassait et le mettait de côté sans comprendre pourquoi.
Un disque cassé en deux, un morceau de tôle galvanisée rouillée, une bouteille d’huile de cuisson noircie dont on ne savait plus l’âge, un bout de grillage du poulailler de Go Tae-chon que le blaireau avait saccagé, et ainsi de suite…
« Ça sert à quoi ? »
« Comment ça, à quoi, idiot ? Non, sérieusement, pourquoi t’as amené tout ça ? Tu voulais pas échanger ça contre de l’huile de blaireau ? »
« Si, enfin, c’est vrai, mais… qu’est-ce que tu peux bien faire avec tout ça ? »
Le colporteur autoproclamé, qui ne croyait pas lui-même à la valeur de sa marchandise, affichait une mine perplexe.
Han San n’avait pas envie de s’expliquer, mais une idée lui vint et il sourit.
« Tu veux savoir ? »
« …Et si je te disais que oui ? »
Han San glissa négligemment le lance-pierres dans sa ceinture, se dit qu’il devrait vraiment s’en fabriquer une un de ces jours, puis désigna du menton le sac de ciment.
« Prends ça et suis-moi. »
« Et si, maintenant que j’y pense, j’avais pas tellement envie de savoir ? »
Kim Tae-yang recula d’un pas. Pour une raison ou une autre, la conversation prenait une direction aussi louche que le jet de pisse d’un cabot du village.
Han San prit un air parfaitement indifférent.
« Alors, va-t’en. Mais sache que tu ne sauras jamais ce que je vais faire de tout ça. Jamais. »
« Euh, euh… »
Kim Tae-yang hésita. L’angoisse se lisait sur le visage de l’ancien gamin de Gyeongseong.
Han San comprit alors pourquoi les vendeurs de remèdes sortaient toujours un serpent avant de commencer leur boniment. Rien n’attise mieux l’impatience que de faire naître l’anticipation.
Han San enfonça le clou.
« Si tu regardes jusqu’au bout, je te donnerai deux fois plus d’huile de blaireau. »
« Ah, sérieux ? Tu m’en donneras le double ? »
Difficile de ne pas se laisser tenter par une pareille offre.
Bien sûr, il n’avait pris que des choses que son oncle ne remarquerait pas, mais il n’était pas non plus complètement à l’abri des regards. Et rien ne garantissait qu’il pourrait en rassembler autant à nouveau de sitôt.
Et maintenant, son butin allait être doublé.
Je satisfais ma curiosité et je double la mise… c’est tout bénéfice, non ?
Une fois son calcul fait, Kim Tae-yang retroussa ses manches.
« D’accord ! J’ai juste à porter ça et à te suivre, c’est ça ? »
Malheureusement, Kim Tae-yang ignorait une chose.
Si Han San avait décidé d’emblée de ne lui donner qu’une quantité équivalente à une larme de poussin, le double ne représentait au bout du compte que deux larmes de poussin.
Han San s’étira de tout son long.
Un idiot qui joue les malins.
Puisqu’il avait maintenant de la main-d’œuvre gratuite, il était temps de rafistoler la maison.
Le terrain vague à côté de la source de la famille Han.
« Aaaah ! Mon dos ! Hé, je vais me le casser ! »
Les cris de Kim Tae-yang résonnaient.
Il piétinait la terre et le ciment pieds nus pour les pétrir, la douleur peinte sur le visage.
« Piétine bien. Si ça fait des grumeaux, le mur va se fissurer. »
« Mais pourquoi on n’utilise pas du sable ? Ah ! Quel genre de ciment on fait avec de la terre ? C’est tellement dur que je vais crever ! »
« Pour rapporter du sable, il faudrait aller jusqu’à la vallée de Meokbawi. Puis le déterrer, le tamiser et tout ramener ici… Tu comptes faire tout ça ? »
« Non, pourquoi j’irais faire ça, bordel ? »
« Si tu comptes pas le faire, alors piétine en silence. Et, idiot, la terre permet d’en avoir davantage avec la même quantité de ciment. »
Un sac de ciment mélangé à du sable suffisait à peine à couvrir un côté d’un mur.
Pour l’instant, l’essentiel était d’obtenir quelque chose d’assez correct pour régler les problèmes les plus urgents.
Han San suivait la même logique. Il transformait les « ordures » apportées par Kim Tae-yang en « outils suffisamment bons pour les travaux urgents ».
« Hé, hé. Quand tu piétines, fais attention à ne pas en faire déborder sur les côtés. Le ciment est précieux. »
« Ah, merde, ah, j’ai compris ! »
Prenons le tas de ciment que Kim Tae-yang piétinait avec tant d’ardeur.
Ils le mélangeaient sur un morceau de bâche que le gamin avait apporté. Han San en avait étalé et superposé plusieurs morceaux pour fabriquer une sorte de « planche à gâcher » improvisée.
« Hop là. »
Pendant ce temps, Han San découpa la tôle rouillée et pelée pour en faire un rectangle. Il en lima les angles tranchants contre une pierre.
Il s’occupa ensuite des morceaux de disque cassé. Lorsqu’il approcha une branche enflammée, le disque, autrefois dur, se ramollit et se mit à pendre comme un bâton de tire sous un soleil brûlant.
Pour remplacer la colle, c’est bien mieux que la résine de pin.
Il utilisa le disque fondu comme adhésif pour coller un bloc de bois à l’arrière de la tôle qu’il venait de découper. En un rien de temps, il avait fabriqué une « truelle » tout à fait convenable.
Puis vint l’huile de cuisson rance.
« Hé, Tae-yang. Quand tu auras fini de mélanger, verse-en un peu pendant que tu pétris. »
« Ça ? Ah, merde, c’est poisseux et gluant, ça sert à rien et ça met le bazar partout… »
« C’est un imperméabilisant. Mélange-la au ciment et l’eau s’infiltrera moins facilement. »
« Ah, sérieux ? »
« Ah, sérieux. »
À moitié convaincu, à moitié sceptique, Kim Tae-yang versa l’huile. Le mélange raide de boue et de ciment l’absorba et prit bel et bien une texture plus souple et collante.
« Ah, c’est vrai. Même si, d’une façon ou d’une autre, ça ressemble de plus en plus à de la merde sous mes pieds… »
« Quand tu l’étaleras sur le mur, ça collera aussi bien qu’un tas de merde. »
Impossible de savoir combien de fois on l’avait réutilisée ni depuis combien de temps elle croupissait dans un entrepôt, mais cette vieille huile de cuisson trouva elle aussi un nouvel usage entre les mains de Han San.
Tac, tac. Toc, toc.
En voyant Han San assembler deux ou trois rebuts pour en tirer sans peine un outil de fortune, Kim Tae-yang ne put s’empêcher de demander :
« Mais où est-ce que t’as appris tout ça ? »
« À ton avis ? »
« Où d’autre… Ah, attends ! Me le dis pas. Je vais deviner… Ah ! C’est ton père qui t’a appris, pas vrai ? Pas vrai ? »
Après s’être posé la question et avoir trouvé lui-même la réponse, Kim Tae-yang prit un air satisfait de sa perspicacité.
« Waouh, ton père, sérieux… Je le respecte. Faut croire qu’un chasseur du mont Baekdu sait tout faire, hein ? »
Han San se contenta de sourire sans le détromper. Le gamin semblait considérer son père comme une sorte d’esprit tout-puissant de la montagne ; ce n’était pas une si mauvaise image.
C’est alors que cela arriva.
« San ! Tu as de la visite ! »
C’était la voix de sa mère.
Quand elle lui avait demandé ce que deux hommes adultes fabriquaient à faire tant de bruit si tôt le matin, et si elle pouvait aider, Han San lui avait tendu le pigeon ramier qu’il avait attrapé en lui disant : « Maman, prépare-nous juste quelque chose à manger. »
Elle était ensuite partie déterrer des racines de kudzu. On aurait dit qu’elle avait rencontré quelqu’un sur le chemin du retour et l’avait accompagné jusqu’ici.
« Hein ? Baechil, grand frère ? »
Han San interrompit son travail, sortit par la cuisine et aperçut Im Baechil, trempé de sueur, un porte-charge sur le dos qui croulait sous un énorme chargement.
« Ah, bonjour… »
« Qu’est-ce qui t’amène, grand frère ? »
« Euh… Tu te souviens que tu m’as donné du riz et de la viande, l’autre fois ? Ma mère l’a vu et elle m’a dit que je devrais t’apporter quelque chose en retour… »
Im Baechil posa son porte-charge. Il était plein à ras bord de charbon de chêne luisant.
« Le charbon que j’étais en train de faire était justement presque prêt alors… Euh, bien sûr, ça ne vaut pas ce que tu m’as donné, mais… »
« Aigo, mais qu’est-ce que tu racontes ! C’est tellement précieux ! » s’exclamèrent Ham Ssang-sim et Han San d’une même voix.
Ham Ssang-sim et Han San se regardèrent, puis éclatèrent de rire, sans que l’un entraîne l’autre. Leurs réactions de mère et de fils s’étaient parfaitement confondues, jusque dans l’intonation et la posture.
Quelques décennies ne suffisent pas à tromper le sang.
Se réjouissant en silence de cette ressemblance, Han San passa la main sur le charbon apporté par Im Baechil.
« Pas mal. Il a un bel éclat et il est bien dur. »
Ce charbon aurait été jugé de première qualité même par ces génies du pillage de la coopérative. On sentait le soin apporté à chaque morceau, même dans une maisonnée pauvre.
Et puis… le charbon ne sert pas qu’à faire griller de la viande.
Les yeux de Han San brillèrent.
« Baechil, grand frère, tu arrives à point nommé. »
« Hein ? »
« La base de la maison. Elle pourrit, et j’allais justement m’en occuper. Avec ça… »
Han San prit quelques morceaux de charbon et les apporta à l’un des endroits qu’il avait repérés. Comme il l’avait dit, la base de la maison était noircie d’un côté et d’un blanc maladif de l’autre, rongée par la pourriture.
Im Baechil, qui avait suivi Han San sans rien y comprendre, n’y comprit toujours rien une fois arrivé là-bas.
« Qu’est-ce que tu peux faire avec ça ? »
« Le charbon absorbe l’humidité, non ? Tu le broies, tu l’étales, puis tu le recouvres de ciment. Ça empêche l’humidité de pénétrer, donc ça protège le bois de la pourriture. Et ça limite aussi un peu les termites. »
« V-vraiment ? »
Im Baechil cligna des yeux. À bien y réfléchir, l’endroit où le charbon avait reposé semblait effectivement moins humide.
La Vieille Wangdae l’a dit aussi : si tu veux éloigner les mauvais esprits, suspends du charbon…
Tandis qu’Im Baechil y songeait, Han San sourit et lui prit la main.
« Mais il y a un problème, grand frère. »
« Quel problème ? »
« Le charbon, c’est pas facile à broyer, hein ? Surtout celui-là. Ta famille l’a préparé avec beaucoup de soin. Regarde comme il est dur. Waouh. Le broyer à la seule force de mes bras, ce serait vraiment… »
À ce stade, Im Baechil avait compris ce que Han San attendait de lui.
Il se frappa la poitrine et s’avança.
« Je vais le faire ! Je suis bon pour les gros travaux… »
« Je t’en serais reconnaissant. »
Han San lui tapota l’épaule d’un air approbateur, mais Ham Ssang-sim semblait inquiète.
« Baechil, ça ira ? Si tu as autre chose à faire après, tu n’es pas obligé de te forcer… »
« Ça va, madame ! Je vous l’ai dit, l’autre fois, non ? N’hésitez pas à m’appeler dès que je peux aider San… »
Surtout, cela soulagerait Im Baechil. Sinon, cette affaire lui reviendrait sans cesse en mémoire, comme un souvenir honteux, et lui rongerait la conscience.
Han San connaissait bien la nature d’Im Baechil, et c’était précisément pour cela qu’il avait proposé son aide. Passant un bras autour de ses épaules, Han San sourit.
« Bon, maman, ton fils repart au travail. Prépare-nous quelque chose de bon. »
« Oya ! Kkokko vient aussi de pondre un œuf, alors je vais faire mijoter ton pigeon ramier jusqu’à ce qu’il soit bien tendre. Attends un peu ! »
Han San retourna donc à la source avec Im Baechil.
Im Baechil s’étonna en arrivant.
« Tae-yang ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
Kim Tae-yang, qui continuait à mélanger frénétiquement la boue et le ciment, ouvrit de grands yeux en voyant surgir Im Baechil. Mais cela ne dura qu’un instant. Il lui lança un regard noir.
« Ah, merde, Im Baechil, t’as vraiment des cailloux dans la tête ? À ton avis, je fais quoi ? Hein ? Tu vois pas que je mélange du ciment ? »
« Ah… P-pardon… »
« Ha, merde, sérieux. C’est quoi ce travail de chien dès le petit matin… Enfin, t’es là, tant mieux. Hé, dépêche-toi de prendre ma place… »
Kim Tae-yang lui fit signe d’approcher, puis s’interrompit en pleine phrase.
Han San le fixait sans un mot.
Au bout d’un moment, Kim Tae-yang s’éclaircit la gorge.
« Qu… quoi, San ? »
Han San répondit sèchement :
« Baechil, grand frère, a autre chose à faire. »
« Ah, sérieux ? Ah… t’aurais pu le dire, j’étais en train de… Enfin, je vais continuer, moi ! »
Avec un rire gêné, Kim Tae-yang se remit à mélanger le ciment.
Ce n’est qu’alors que Han San détourna son regard du gamin et sourit à Im Baechil.
« Bon, grand frère. Broyes-moi un peu de charbon, comme je te l’ai dit. »
« Euh… euh, oui ! D-d’accord, San ! »
Im Baechil, qui s’était recroquevillé, se ressaisit et se mit à broyer le charbon.
Ainsi, les trois fainéants de la vallée de Sebeom se mirent au travail, chacun à sa tâche.
L’un mélangeait le ciment, l’autre fabriquait des outils, et le troisième broyait le charbon.
À trois, ils préparèrent tout le nécessaire en un rien de temps. Han San ramassa le mélange de boue et de ciment, l’étala sur une planche de support qu’il avait fabriquée à la va-vite, puis s’approcha du mur extérieur de la maison.
Une cabane en rondins se construit en empilant des troncs et en bourrant les interstices de boue, qu’on laisse durcir. Avec le temps, la terre s’effrite naturellement et la charpente de bois se retrouve à découvert.
Han San plaqua le grillage rouillé du poulailler contre la charpente apparente et en examina l’angle. Kim Tae-yang lui demanda à voix basse :
« Ça va tenir, ce grillage ? »
« Un vêtement et un bandage, c’est pas la même chose. »
Han San plaça le grillage découpé sur un interstice entre les rondins, là où la terre s’était particulièrement enfoncée, puis le fixa avec une cale. Comme il ne servirait que provisoirement, inutile de gaspiller un clou de fer, qui était précieux. Une cheville de bois taillée à la hâte ferait l’affaire.
Il étala ensuite une épaisse couche de boue et de ciment avec sa truelle ; même une petite quantité suffisait à combler parfaitement le trou.
« Oh… pas bête. »
Kim Tae-yang était impressionné, mais Han San claqua la langue. Il faudrait vraiment qu’il construise une vraie maison de briques un de ces jours.
Tandis qu’il y réfléchissait, Kim Tae-yang baissa la voix et chuchota :
« … Hé, San. »
« Quoi ? »
« Pourquoi tu l’appelles toujours “grand frère Baechil” ? C’est nul. »
Han San lui jeta un regard en coin.
« Il est plus âgé. »
Kim Tae-yang écarquilla les yeux, comme un lettré confucéen qui venait d’apprendre la signature du traité d’Eulsa[1].
« Hé, mais… non, être plus âgé, ça fait de lui ton grand frère ? Ça a un sens, ça ? »
« Hum… Tae-yang. »
Han San aurait voulu se masser le front. Mais sa main était un peu trop sale pour ça, alors il n’eut d’autre choix que de la poser sur le front de Kim Tae-yang. Il en profita aussi pour s’essuyer la main.
« Parfois, quand je te parle, j’ai du mal à suivre le fonctionnement de ton cerveau, tu sais ? Non, à vrai dire, je le comprends. Quel type serait plus facile à comprendre que toi ? C’est juste que j’ai pas envie de gaspiller mes neurones à essayer. Comment dire… En fait, j’ai pas envie de comprendre. Tu pourrais me traduire ça en termes simples ? »
« Mais qu’est-ce que tu racontes ? »
« C’est exactement ce que tu viens de dire. Qu’est-ce que tu racontes ? »
Kim Tae-yang cligna des yeux, puis comprit et s’écria, indigné :
« Il est ton grand frère juste parce qu’il est plus âgé ?! Faut se comporter comme un grand frère pour en être un !? »
« Hum… Tae-yang. Si j’ai parlé aussi longtemps, c’était dans l’espoir que tu enchaînes en disant : “Alors, se comporter comme un grand frère, ça veut dire…” Tu pourrais aussi nous donner la suite ? »
« Se comporter comme un grand frère, ça veut dire… Ah, tu vois ! Être fort, avoir la classe ! Et puis, avoir de l’allure, ce genre de choses, hein ? Voilà ce qui fait un grand frère. »
Comment cette conversation aurait-elle pu échapper à Im Baechil, qui broyait le charbon juste à côté d’eux ?
N’y tenant plus, Im Baechil baissa la tête.
« Ç-ça va ! Tae-yang a raison aussi… c’est vrai que j’ai pas la classe, et… »
Sa voix s’éteignit, si bas qu’on l’entendait à peine. Un homme grand comme un ours, mais courageux comme une souris.
Han San réfléchit un instant.
Est-ce que je fais un peu vieux ronchon ?
Un vieillard de soixante-quatorze ans s’en prenait-il un peu trop à ce gamin parce qu’il ne pouvait pas le voir en peinture ?
C’est possible.
Han San acquiesça, en même temps qu’il poussait un soupir.
Kim Tae-yang, voyant cela, s’apprêtait à reprendre du poil de la bête quand…
« Cela dit, Tae-yang, appelle-le grand frère. Et arrête de faire le gamin. »
Han San trancha. Kim Tae-yang lui lança un regard noir.
« Ah, pourquoi ?! »
« Parce que, Tae-yang, moi, j’appelle Baechil “grand frère”. Si tu le traites comme ton égal, ça va embrouiller les liens de parenté. »
Han San frotta le mur avec sa truelle en parlant d’un ton égal.
« Et puis, Tae-yang, je suis de mauvaise humeur. Ça te suffit pas comme raison ? »
« Hum… »
Kim Tae-yang se tut.
Il réfléchit sérieusement.
Encore une fois, si Kim Tae-yang avait une vertu, c’était bien son culte de la force.
« Ça… me paraît être une raison suffisante. »
« Pas vrai ? Alors, finissons ça et au boulot. D’accord ? »
« Ouais… »
[1] Le traité d’Eulsa, signé en 1905, a privé la Corée de sa souveraineté diplomatique et en a fait un protectorat de l’Empire du Japon. Sa signature a provoqué l’indignation et entraîné des suicides de protestation parmi les lettrés confucéens et les fonctionnaires.
Notes :
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