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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 24
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Fabrication (1)
Le lendemain, lundi 10 avril.
« Hngggh ! »
Dans la cour, Han San s’étira jusqu’à sentir son corps tout entier près de se disloquer. Du bout des doigts à celui des orteils, chaque veine se tendit, et la raideur qui l’engourdissait se dénoua d’un coup.
Le souvenir de la veille lui revint.
Le fusil d’infanterie Type 38 que son père avait astiqué à la main.
Pas mal.
Rien que d’y penser, il se sentait rassuré.
Sa portée efficace était de trois cents mètres. Entre des mains expertes, c’était une belle arme, capable d’abattre un ennemi à quatre cents mètres.
Un cerf ou un loup tombait d’un seul coup, sans difficulté. Même un sanglier à la peau épaisse succombait d’une balle en plein dans un point vital ; deux tout au plus si le tir était mal ajusté. Quant à l’ours, roi de la montagne, il suffisait de garder ses distances et de lui loger calmement trois ou quatre balles dans le corps pour l’envoyer dans l’autre monde.
Rien à voir avec ce fusil de chasse Murata, une vulgaire arme à grenaille.
Les fusils de chasse Murata vendus aux civils à cette époque avaient été modifiés pour tirer des plombs. Leur portée efficace ne dépassait pas trente mètres.
Le fusil d’infanterie Type 38, lui, allait dix fois plus loin.
Bon, un fusil à pompe a sans doute une plus grande puissance d’arrêt.
Mais ça ne compensait pas l’avantage tactique d’une portée écrasante. Han San sourit, satisfait.
Hélas, son sourire ne dura pas.
Le problème, c’est les munitions…
Il repensa aux cartouches que son père lui avait données la veille et claqua la langue.
[Il reste 7 cartouches.]
Sept cartouches, pas une de plus.
Le fusil d’infanterie Type 38 était une arme réglementaire. Il ne tirait qu’avec ses cartouches spécifiques, des 6,5 mm Arisaka.
En fabriquer soi-même ?
Des plombs pour un fusil de chasse, à la rigueur. Mais fabriquer des munitions militaires à la main ? C’était presque impossible, tant sur le plan technique que social. En soixante-quatorze ans de vie, il n’y était jamais parvenu.
Un coup tiré, une cartouche en moins.
Une épée démoniaque au nombre de coups limité : voilà ce qu’était le fusil d’infanterie Type 38 que Han San tenait désormais.
À bien y réfléchir, si chaque soldat japonais portait une telle épée démoniaque et pouvait la manier sans aucune limite, c’était précisément ce qui faisait de l’Armée impériale japonaise une véritable armée de roi démon. La péninsule coréenne de cette époque était un monde de fantasy noire où existaient pour de bon des bandits des forêts, des guildes et une armée de roi démon.
Comment ces idiots ont-ils bien pu perdre leur pays avec une telle puissance militaire ?
La bêtise de l’Empire du Japon était vraiment légendaire. Han San sentit de nouveau sa poitrine se gonfler de fierté.
Enfin, il me reste sept cartouches.
Han San fit le calcul dans sa tête.
Au moins cinq. Je dois en garder cinq en réserve jusqu’à ce que j’aie traversé la Grande Inondation de l’année Gap-sul, l’an prochain.
Han San, qui avait vécu une régression, avait ses raisons.
Ça veut dire que je n’ai que deux coups à tirer avant ce jour-là ?
Dans sa vie précédente, Han San avait manié un fusil d’infanterie Type 38. Après sa régression, ses souvenirs s’étaient eux aussi aiguisés, et le fusil avait même été ajusté pour lui convenir parfaitement.
Mais il faudra quand même que j’appuie plusieurs fois sur la détente avant de bien le prendre en main…
La sécurité qu’il avait ressentie s’en alla comme une marée qui se retire.
Il faut que je trouve d’autres munitions.
Comme il l’avait déjà compris, fabriquer des munitions militaires était presque impossible. Mais cela ne voulait pas dire qu’il était impossible de s’en procurer dans le civil.
Le marché noir.
Les garnements des bases militaires qui jouaient à cache-cache avec leurs réserves n’étaient pas moins nombreux que les vauriens des chantiers qui faisaient de même avec leur matériel.
Le problème, c’est qu’on ne pouvait pas en trouver à Inje.
Inje était une ville beaucoup trop petite, tout simplement.
Un petit marché impliquait peu de choix. Et même si des munitions s’y trouvaient, la nouvelle se répandrait vite. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle n’arrive aux oreilles de la police militaire.
Il faudrait au moins que j’aille à Chuncheon, voire à Gyeongseong si j’y arrive, pour espérer refaire mon stock.
Et là se dressait un autre obstacle.
Han San se gratta l’arrière du crâne. On aurait pu lui dire : « Tu n’as qu’à prendre une charrette d’Inje à Chuncheon, puis une diligence jusqu’à Gyeongseong. » Mais les choses n’étaient pas si simples.
À cette époque, aller quelque part ne consistait pas seulement à parcourir une certaine distance.
Il fallait avoir une certaine position.
Avoir de l’argent, bien sûr, ne suffisait pas : il fallait aussi avoir le statut, le rang ou les relations de la pègre qui permettaient de dépenser autant dans une ville sans éveiller les soupçons.
Han San se rappela sa visite à Inje.
La plupart des cultivateurs sur brûlis cédaient leurs marchandises à la coopérative forestière pour une bouchée de pain. Était-ce vraiment parce qu’ils se trouvaient par hasard à Inje à ce moment-là ?
Même Ma Jong-sung, le marchand d’herbes de la petite ville d’Inje, lui avait dit de dégager dès leur première rencontre. Il l’avait pris pour un type qui ne faisait pas le poids.
C’était pareil partout. Pour aller à Chuncheon, il fallait avoir la position qui permettait d’y circuler. Pour aller à Gyeongseong, celle qui permettait d’y fréquenter les bonnes personnes.
Et pour une marchandise illégale comme des munitions militaires, la barre était encore plus haute. Un jeune va-nu-pieds du village de culture sur brûlis qui débarquerait sur le marché noir de Gyeongseong en disant : « Filez-moi une caisse de cartouches de 6,5 mm », se ferait escorter sous les applaudissements jusqu’aux cellules de torture du sous-sol du commissariat de Jongno[1].
Cette péninsule de fantasy noire sortait vraiment tous les tours du sac, aurait-on pu croire. Mais c’était la réalité. Une réalité écrasante.
Han San poussa un soupir.
Quand j’aurai un peu de marge, j’essaierai de passer par Chuncheon. Mais combien de temps ça va prendre ?
D’ici là, ce fusil serait littéralement une arme de bataille décisive. Pas question de l’utiliser pour chasser.
Il me faut une arme à distance dont je puisse me servir sans compter.
Et il lui en fallait une, de toute urgence.
Au corps à corps contre une bête, l’homme était désavantagé. Ce n’était pas pour rien que l’humanité avait commencé par lancer des pierres.
La force de l’homme résidait dans les choix que lui offrait son intelligence. Et plus sa portée efficace était grande, plus les possibilités se multipliaient de façon exponentielle.
Si j’avais eu un arc plutôt qu’un gourdin quand j’ai affronté ce blaireau hier…
Il aurait pu l’achever dès qu’il était sorti de son terrier et, quand il avait détalé, lui décocher une flèche dans le dos.
Il devait allonger sa portée.
Un arc ou une arbalète… ça ferait l’affaire aussi, mais c’est trop tôt.
De toute façon, il n’avait pas les matériaux nécessaires.
Un arc grossièrement taillé dans du bois aurait du mal à tuer un lapin. Mieux valait attendre d’avoir trouvé de bons matériaux.
Autre chose.
Han San avait déjà une idée de ce que pouvait être cette autre chose.
Il ne devrait plus tarder à arriver.
C’est alors qu’une voix lui parvint de l’autre côté de la porte en branchages.
« Hé ! Han San ! »
C’était Kim Tae-yang.
Il avançait d’un pas lourd, un pneu en caoutchouc noir dans les bras et un grand sac sur l’épaule.
« Je l’ai apporté, je l’ai apporté ! Ah, bon sang, qu’est-ce qu’il est lourd ! »
En gémissant, Kim Tae-yang laissa tomber son chargement dans la cour. Un nuage de poussière s’éleva et — « Cot, cot ! » — la poule dans un coin de la cour faillit avoir une crise tant le choc l’avait surprise.
« Hé, tu vas vraiment me donner de l’huile de blaireau en échange, hein ? J’ai trimé comme un fou pour te l’apporter, alors si tu me mens, je te tue… » En une seule journée, il avait déjà recommencé à parler trop librement, mais il se ravisa en croisant le regard de Han San. « … Je serai tellement triste que j’aurai envie de me tuer, mon ami. »
Han San désigna le pneu du menton.
« Laisse-moi d’abord voir la marchandise. »
« Oh, ça va. C’est un pneu de vélo ! Il vient bien de… comment ça s’appelle ? Enfin, d’un pays de l’autre côté de l’océan. C’est un pneu de vélo de là-bas. »
Sans un mot, Han San souleva le pneu. Il était tellement usé qu’on ne pouvait même plus le réparer, mais ce qui l’intéressait se trouvait à l’intérieur.
« Celui-là, il est comme ça à l’extérieur, mais, euh, il y a un truc dedans… de la résine de pin, peut-être ? Enfin, si tu le colmates bien avec un truc du genre, tu pourrais sûrement l’adapter à une charrette ou quelque chose comme ça. Il n’y a pas de rayons, mais tu pourrais en tailler dans du bois ou… »
Pendant que Kim Tae-yang débitait ses explications d’une voix qui ne le convainquait visiblement pas lui-même, Han San prit une faucille et fendit le pneu.
« Hé ! Pourquoi tu t’attaques à ça avec une faucille, tout à coup ?! »
Kim Tae-yang sursauta. Han San tira silencieusement sur la chambre à air pour la mettre à l’épreuve.
La tension bien ferme se transmit jusqu’au bout de ses doigts.
Alors seulement, Han San se détendit et hocha la tête.
« Ça ira. »
« Ça ira ? Pour quoi faire ? Non, je te demande pourquoi tu t’acharnes sur le pneu avec une faucille. »
« Mieux vaut voir une fois qu’entendre cent fois. »
Han San sortit de sous l’auvent de la cuisine une branche de frêne en forme de Y. Il l’avait ramassée près du terrier du blaireau la veille. Après l’avoir passée au feu pour en chasser l’humidité, huilée et séchée à l’ombre, elle était devenue dure et résistante.
« Elle sert à quoi, cette branche ? »
« Regarde. »
Han San répondit tout en découpant habilement la chambre à air en longues bandes.
Il prit ensuite la peau de la femelle blaireau qu’ils avaient attrapée chez Go Tae-chon. Han Man-seok s’en était occupé pendant ses moments libres et, au bout de trois jours, elle était désormais assez sèche pour servir. Han San y découpa un morceau ovale dans la partie la plus souple.
Il attacha les bandes de caoutchouc aux deux extrémités de la branche et fixa au milieu la pièce de peau de blaireau.
À ce stade, même Kim Tae-yang comprit ce qu’il fabriquait.
« Oh, bon sang, c’est un pachinko ? »
Han San leva les yeux. Il ne s’y attendait pas vraiment.
« Tu connais ça ? »
Kim Tae-yang le contempla, les yeux brillants.
« Bien sûr que je connais ! Ha ! Ça me rappelle des souvenirs. J’ai parcouru Gyeongseong en cassant toutes les fenêtres avec ça. »
Ah oui, c’est vrai, ce type avait vécu à Gyeongseong. Le visage de Han San l’exprima un instant, avant de se figer dans l’incrédulité.
« Espèce de cinglé, pourquoi casser des fenêtres comme ça, sans raison ? »
« Non, j’en ai cassé seulement quelques-unes parce que j’en avais envie… Il y avait un oiseau, alors je lui tirais dessus ; l’oiseau esquivait et ça mettait un sacré bazar. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, bon sang ? Il fallait bien que la fenêtre casse. »
« Comment ça, qu’est-ce que tu veux y faire ? Tu t’entends parler… Non, sérieusement, tu vois le rapport entre tout ça ?! »
Le voyou de Gyeongseong prit un air penaud. À bout de patience, Han San acheva son ouvrage.
Comme l’avait dit le voyou, Han San venait de fabriquer un lance-pierre.
À cette époque, les Japonais appelaient le lance-pierre « pachinko ». Le nom venait du bruit qu’il faisait : on le tendait, on lâchait, et la pierre partait avec un « pachin ».
Plus tard, une machine de jeu du même nom deviendrait célèbre.
Han San ne savait pas vraiment d’où venait le nom de cette machine de jeu. Peut-être que le professeur Han Bada, qui avait trempé dans ce milieu, le saurait.
« Mais tu vas en faire quoi ? Chasser des oiseaux ? »
Ayant vite surmonté son embarras, Kim Tae-yang examina le lance-pierre, les yeux pétillants.
Han San acquiesça.
« Des oiseaux, des lapins. Et même une bête comme un blaireau, si tu l’atteins en plein dans l’œil, tu peux l’abattre. »
« Ah ouais, vraiment ? Eh bien… ouais, ça a quand même de la force. Mais toucher la cible, c’est une autre histoire. »
« Qu’est-ce qui t’en empêche ? »
Han San prit une pierre, l’un des petits cailloux qu’il avait ramassés la veille à Meokbawi Valley. Une balle naturelle, polie par l’eau pendant des dizaines de milliers d’années, au fil de sa descente le long des arêtes osseuses de la montagne, vint se loger dans la poche de peau de blaireau.
Kim Tae-yang éclata de rire.
« Hé, bon sang, tu crois que c’est aussi simple que ça ? Les oiseaux ont des réflexes aiguisés. Dès que tu les vises, ils se sont déjà envolés. Je le sais, j’ai essayé… »
Han San lui répondit en levant les deux bras.
La main qui tenait la fourche s’avança ; celle qui agrippait la poche et le caillou recula, les deux bras s’écartant d’un mouvement long et régulier.
Il lâcha.
La pierre jaillit de la poche dans un « pang » qui fendit l’air.
« Cui ! »
Un pigeon ramier perché sur une branche de pin à une quinzaine de pas de là fut fauché net. Il toucha le sol presque en même temps que le projectile et mourut sur le coup, sans le moindre tressaillement.
Boum.
Le lance-pierre retomba de la main de Han San. Il s’assit au bord de la véranda et se pressa les tempes.
« Tu vois ? Je l’ai touché. »
Kim Tae-yang regarda tour à tour l’oiseau mort et Han San, assis de travers. Sa bouche s’ouvrit et se referma comme celle d’une carpe.
[1] Le commissariat de Jongno (종로 경찰서), à Keijō/Gyeongseong, était tristement célèbre à l’époque coloniale : les cellules de son sous-sol étaient connues pour les tortures infligées aux militants indépendantistes coréens comme aux simples suspects.
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