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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 23
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L’étoile de mauvais augure
Le temps est une notion relative.
Face à la terreur, un instant devient une éternité. Une scène trop incroyable pour être comprise arrache quelqu’un au « maintenant » et à l’« ici ».
« … Hein ? »
Quelqu’un laissa échapper un son hébété. Probablement. Ou plutôt, sûrement.
Une ombre noire passa devant leurs yeux. Elle écrasait un compagnon de travail avec qui ils s’étaient chamaillés au fil de longues journées de labeur partagé. Et quand un homme voit pareille scène, puisqu’un être humain est le genre de bête à pousser un tel cri, quelqu’un avait forcément émis ce son.
Mais ce son, après tout,
était trop faible pour réveiller les autres.
Crac, craaac.
Le bruit grotesque de la chair déchirée retentit en premier. Puis un liquide tiède jaillit en fine bruine.
Sur la joue de quelqu’un, sur les vêtements de travail d’un autre, des gouttes rouges s’éparpillèrent.
« Euh… euh… »
Une odeur métallique et poissonneuse, une puanteur animale qui leur piquait le nez.
Et pourtant, les hommes restèrent figés. Ils se contentèrent de regarder, les cigarettes toujours aux lèvres, les pioches à la main, la chair déchiquetée de leur compagnon de travail.
Ce qui brisa ce temps suspendu fut un rugissement.
« Aouuuuuuu ! »
Ce n’est qu’après que ce rugissement les eut secoués jusqu’à la moelle que le monde recommença enfin à tourner.
« U-un loup !? »
À l’instant où le contremaître hurla…
« Grrrrrr ! »
« Krrr… grrrr ! »
« Kyaaaang, kyareung ! »
De là-bas, d’ici, puis de ce côté et encore de l’autre, de toute la forêt qui encerclait le chantier, des loups surgirent. Des loups, encore des loups, puis l’un après l’autre.
« Aaaah ! À l’aide, quelqu’un ! »
« Des loups ! C’est une meute ! »
En un instant, le chantier sombra dans le chaos.
Les ouvriers tentèrent désespérément de faire volte-face, mais — boum — chaque fois qu’ils se retournaient, les loups leur barraient le passage, un loup par homme, puis un autre. Comme des yakuzas qui se plantent exprès devant quelqu’un pressé.
Comme une organisation formée par ces yakuzas.
Ils frappèrent le sol du pied une fois, deux fois, puis, après leur avoir ainsi barré la route…
« Krrang ! »
… bondirent sur eux.
« Aah ! »
Un ouvrier bascula en arrière. Un loup lui sauta dessus, bavant, et balaya le sol de ses pattes avant. Paf. « Gah ! » Un cri lui échappa, et les loups, ivres du sang qui giclait, poussèrent un long hurlement : « Aouuuuu ! »
« R-reculez ! Reculez, bon sang ! »
« Je suis mordu ! Je suis mordu, aaah ! »
Les ouvriers brandirent leurs pelles au hasard et abattirent leurs pioches. Ils ne fendirent que l’air. Les loups esquivaient leurs coups comme s’ils s’en amusaient, bondissaient comme pour jouer, frappaient, cognaient, déchiraient.
« Gah ! »
« A-à l’aide ! Sauvez-moi, aaah ! »
Les cris et le bruit de la chair lacérée, l’odeur du sang humain et la puanteur animale s’entremêlèrent en un enfer.
Au beau milieu de tout cela, Hajama Tsuchimaru, l’arpenteur, restait hébété.
Il le vit.
Au-delà du massacre, perché sur un haut rocher et dominant la scène, se tenait un être.
« Cette chose. »
Il dépassait les autres loups d’une bonne tête. Son pelage argenté luisait au soleil couchant, et une cicatrice violacée lui barrait nettement chaque joue.
Mais ce qui glaçait le plus le sang, c’étaient ses yeux.
Les cris qui résonnaient sur le chantier, les ouvriers étendus, agenouillés et se débattant : ses yeux contemplaient tout cela comme s’ils en savouraient le sens.
« Ce n’est pas une bête ordinaire, pensa Hajama. C’est un monstre… »
Sirius…
Au-delà du loup argenté assis sur le rocher, Hajama aperçut l’Étoile du Chien[1], levée de bonne heure, qui traversait le ciel du couchant.
« L’étoile de mauvais augure qui annonce le malheur… »
À son insu, Hajama glissa la main dans son manteau.
Ses doigts rencontrèrent un contact froid.
Un pistolet — mais pas un qui tirait des balles réelles.
Un Hebel M1894 de fabrication allemande.[2]
Un pistolet lance-fusées à un coup, qu’il s’était acheté en partie par précaution au cas où il se retrouverait isolé pendant ses relevés, en partie comme passe-temps.
« Même si je tire… »
La main de Hajama trembla.
C’est alors que…
« Qu’est-ce que vous faites ! »
Une main rugueuse le poussa violemment. C’était le contremaître.
« Courez, bon sang ! Vous êtes idiot ou quoi ? »
La pioche à la main, le contremaître hurla, les yeux injectés de sang.
« Bon sang, maudite soit ma destinée ! Aigo, merde, vraiment ! Bande de bâtards de la péninsule, bâtards des îles, vous tous ! Crève, allez tous crever ! »
Vlan, vlan ! La pioche brandie à la volée repoussa un loup qui s’approchait. Il revint aussitôt ; le contremaître le frappa de nouveau et le chassa encore. Son souffle devint vite rauque, de l’écume lui monta aux lèvres, mais il continua.
« Mais sortez d’abord de ma vue, et après vous pourrez crever ! Merde… Ah, c’est sacrément dur… Ah, bon sang, pourquoi vous ne courez pas non plus, bande de fils de pute ! »
Cette lutte désespérée rendit les loups furieux et fit hésiter les ouvriers.
Elle ramena aussi Hajama à lui.
Un faible sourire se dessina au coin de ses lèvres. Il se sentit un peu plus serein, sans savoir lui-même pourquoi.
Hajama fit un pas.
Il s’avança d’un pas devant le contremaître haletant.
« Courez. »
« Quoi ? »
« J’ai dit : courez ! »
Une pointe d’agacement se glissa dans le sourire de Hajama.
Ah… Jusqu’à cet instant, les gens avec qui il avait vécu ne lui avaient finalement causé que des ennuis.
Ils ne pouvaient que se gêner les uns les autres, et rien d’autre.
Peut-être était-ce tout ce qui était possible entre des gens vivant à la même époque.
Mais, après tout, peut-être que cela suffisait.
Derrière l’éclat de ses verres, les yeux de Hajama ne reflétaient désormais plus seulement de l’agacement. Ils se tournèrent vers le chef perché sur le rocher, le loup argenté.
« Ce n’est pas un simple signal de retraite. C’est un ordre : survivez et allez rendre compte de la situation au Gouvernement général ! »
« E-espèce de cinglé… »
Le contremaître serra les dents. Mais l’ordre était clair, et il avait déjà été donné.
Il devait y obéir.
« Debout, bande de crétins ! Vite, que tous ceux qui peuvent tenir debout se dépêchent… »
Les survivants, les ouvriers légèrement blessés, titubèrent jusqu’au contremaître et se rassemblèrent à ses côtés.
« C-contremaître… monsieur l’arpenteur… »
« M-mais qu’est-ce qu’on est censés faire, maintenant… »
Les loups avaient presque entièrement encerclé le chantier, et leur cercle se resserrait.
Il ne semblait y avoir aucun passage où se faufiler. Et même s’ils parvenaient à en ouvrir un, comment pourraient-ils semer ces bêtes dans les montagnes ?
Et pourtant… pouvaient-ils simplement baisser les bras pour autant ?
Hajama leva son pistolet lance-fusées d’une main tremblante.
Il ne visa pas le ciel, mais le chef au pelage argenté luisant, juste entre les yeux.
« Il n’y a pas de balle réelle, mais ça suffira peut-être à nous ouvrir une brèche, même infime… »
À l’instant où cette pensée traversa l’esprit de Hajama, quelque chose d’incroyable se produisit.
« Yip ! »
Le chef argenté, qui contemplait tranquillement le massacre comme un invité de marque, bondit en arrière en poussant un cri proche du hurlement dès qu’il vit le canon pointé sur lui.
« Il connaît les armes à feu. »
Hajama comprit aussitôt.
« Il connaît les armes à feu ! »
La puissance destructrice d’une arme à poudre, la mort crachée par ce trou noir… Cette bête connaissait tout cela !
« Hm. »
Le sourire au coin des lèvres de Hajama s’élargit.
On considère généralement qu’une bête qui connaît les armes à feu est plus dangereuse qu’une bête qui les ignore. Elle flaire la poudre et déguerpit avant que le canon ne crache ses flammes. Puis elle attend le moment où le tireur ne peut absolument pas faire feu pour se jeter sur lui.
Mais cette ruse venait de devenir une faille dans leur défense !
Hajama ne baissa pas son arme. Il continua de tenir le loup argenté en joue avec obstination.
« Krrr… grrrr. »
« Grrr… »
Quand le chef, effrayé, recula, la discipline de ses subordonnés se désagrégea. Certains reculèrent à petits pas vers le loup argenté, comme pour protéger leur chef, tandis que d’autres s’approchaient prudemment de Hajama.
Une brèche s’ouvrit dans l’encerclement.
« Maintenant ! »
« Hoooouaaah ! »
Au cri du contremaître, les ouvriers s’engouffrèrent dans la brèche.
Après s’être assuré qu’ils avaient disparu dans l’obscurité, Hajama maintint son arme braquée. Il savait que dès qu’il la détournerait, cette confrontation prendrait fin.
Mais aucun spectacle ne dure éternellement.
« Grrr… »
Le doute commença à gagner les yeux du loup argenté. Un bâton qui ne crachait pas de flammes, même après tout ce temps — et qui était petit, en plus.
Et la main qui le tenait tremblait.
« Krrr ! »
À l’instant où le loup argenté montra les dents, clic : Hajama pressa enfin la détente.
Une détonation retentit.
« Yip ! »
Le loup argenté recula de nouveau, terrifié. Les autres loups s’arrêtèrent net.
Au beau milieu du chantier, devenu rouge sombre là où le coucher du soleil se mêlait aux ombres, un soleil écarlate jaillit de biais.
Tsssssk !
Mais la chaleur et la lumière dégagées par le magnésium ne durèrent pas ; elles s’éteignirent mollement.
Puis le monde retomba dans un profond silence.
« Grrr… »
Ce qui brisa ce silence, bien sûr, fut le loup argenté.
Il avait compris qu’on s’était joué de lui.
Après avoir balayé les environs du regard, la bête montra les dents aux regards que ses subordonnés posaient sur elle. Grrrrr ! Un grondement grave, qui ébranlait jusqu’au fond du cœur, fit se recroqueviller les loups subalternes et trembler la forêt.
Les loups s’écartèrent. Un passage s’ouvrit entre Hajama et le loup argenté.
Le loup argenté s’avança, ses pas résonnant sourdement : boum, boum.
« Hm. »
Hajama lâcha le pistolet lance-fusées.
L’arme vide tomba avec fracas.
Derrière ses lunettes rondes, Hajama sourit au loup argenté qui grandissait à mesure qu’il approchait.
« L’humain que vous allez tuer n’est pas un homme ordinaire, déclara Hajama Tsuchimaru, l’arpenteur. C’est un fonctionnaire de l’Empire. »
Il s’efforça de regarder droit dans la gueule béante du loup.
« L’Empire vous tuera. »
Un instant plus tard, les crocs engloutirent tout.
Quelque temps plus tard, le rapport suivant fut transmis à la section de la Sécurité du Bureau des affaires policières du Gouvernement général de Joseon.
[ Une meute de loups sauvages a attaqué le chantier de la section 17 de la nouvelle route, dans le comté d’Inje, au Gangwon. ]
[ Au total, 6 personnes ont péri et 10 ont été blessées plus ou moins gravement, dont le gisu, l’arpenteur Hajama Tsuchimaru. ]
[ D’après les témoignages des survivants, le chef de la meute serait un loup de grande taille au pelage argenté. ]
[ Cet individu est désormais désigné comme le loup anthropophage mutant « Ginsei »[3]. Chaque juridiction devra prendre sans délai toutes les mesures nécessaires à son élimination. ]
Cet incident emprunta les lignes télégraphiques et secoua Busan, remit Gyeongseong en émoi, puis fit sentir ses répercussions jusque dans le Gangwon.
[1] L’Étoile du Chien est Sirius (천랑성, 天狼星), l’étoile la plus brillante du ciel nocturne. Dans l’astrologie classique d’Asie de l’Est, elle était considérée comme un mauvais présage annonçant la guerre, l’invasion et le malheur.
[2] Le Hebel M1894 était un pistolet lance-fusées allemand à un coup, à bascule. Il tirait des cartouches éclairantes au magnésium, et non des projectiles mortels.
[3] « Ginsei » (銀星) est la lecture japonaise des caractères signifiant « étoile d’argent », appellation officielle attribuée par les autorités coloniales au loup au pelage argenté.
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