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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 21 : Dépouiller la prise (2)
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[Je n’en savais rien. Alors, le professeur Han Bada avait un grand frère.]
[Et qui plus est, un ami de Tae-yang… Quelle coïncidence.]
[Ah, pas un ami, vous dites ? Eh bien, évidemment. Quel genre d’amis ce garçon pourrait-il bien avoir ?]
Kim Mal-ja.
À l’époque où les intrigues de coulisses faisaient rage, elle était la propriétaire du Pavillon de Jade du Sud, le ryotei qui régnait sur tout le Gangwon.
Une femme dont le nom ne rendait justice ni à l’allure majestueuse ni à l’éclat rayonnant lui traversa l’esprit.
[Vous savez pourquoi je m’appelle comme ça ? « Kim Mal-ja », la dernière, qu’on n’ait surtout plus de filles.]
[Wol-ja, Seong-ja, puis Mal-ja… La première fille, c’était Wol, la lune. La deuxième, Seong, l’étoile. Après ça, ils n’avaient plus d’idée, alors ils se sont dit : « Bon, qu’on en finisse avec ces filles »… Mal-ja.]
[Tae-yang n’a pu s’appeler Tae-yang que parce qu’il a eu la chance de naître garçon. S’il était né fille, il se serait appelé Kim Mal-mal-ja.]
C’était une histoire banale pour l’époque. À vrai dire, jusqu’à la fin de sa vie précédente, Han San avait vu cette préférence pour les fils rester profondément enracinée dans le pays.
Dans un monde pareil, les trois sœurs Kim et l’ascension fulgurante qu’elles avaient connue n’en ressortaient que davantage.
Wol-ja, Seong-ja, Mal-ja.
Les trois sœurs de la nuit.
Ces femmes s’étaient frayé un chemin jusqu’aux portes du pouvoir : à la frontière du régime de mobilisation générale nationale, dans le chaos qui avait suivi la libération, sous les tirs de la guerre et les bottes de la dictature. Plus l’époque devenait sauvage, plus leur influence s’étendait comme un champignon vénéneux.
Si Kim Tae-yang avait pu rester gangster jusqu’à un âge avancé dans sa vie précédente, c’était en partie grâce à ses redoutables sœurs, qui l’avaient protégé.
Les sœurs n’avaient pas grand-chose à faire de leur petit frère, mais les liens du sang étaient profonds, et leur karma l’était encore plus.
« Les liens du sang, hein… »
En repensant à Han Bada et à lui-même dans sa vie précédente, Han San secoua la tête, amer. Il chassa vite cette pensée parasite et reporta son attention sur le nigaud devant lui.
« Hé. Mais si tu veux offrir un cadeau à ta sœur, est-ce vraiment la peine de t’y prendre comme ça ? »
« Hein ? »
« Tu prends les marchandises, tu les échanges contre un blaireau, puis tu échanges le blaireau contre de l’argent. À quoi rime tout ça ? »
En le disant, Han San n’en revenait toujours pas.
S’il y avait juste un million de types comme lui en plus, l’humanité pourrait vivre des seuls frais de distribution. Dans un tel monde, il y aurait bien une grande entreprise dont l’unique activité consisterait à transporter la nourriture des autres, non ?
« Et puis, gamin, tu sais seulement comment vendre un blaireau à son juste prix ? »
« Eh bien, ça… Je me suis dit que mon oncle, ou les types qui lui doivent quelque chose, sauraient comment faire… »
Kim Tae-yang laissa sa phrase en suspens. Han San se frappa la poitrine, comme s’il était à bout de ressources.
« Tae-yang. Réfléchis un peu. À ton avis, pourquoi ton entrepôt est-il plein de trucs dont personne ne veut ? Parce que c’est pénible, ou difficile, de les transformer en argent, alors on les a simplement fourrés là, pas vrai ? Et un blaireau, en plus, c’est un animal vivant. Ça pourrit. La peau, la viande, tout. Si tu ne t’en occupes pas à temps, ça finit en tas de merde. »
« Ah… »
Son fameux « Réfléchis un peu », qu’il lançait à Im Baechil dès qu’il en avait l’occasion, lui revenait en pleine figure.
Kim Tae-yang s’emporta et voulut répliquer, mais ravala ses mots. Après les avoir passés au crible dans sa tête, il dut reconnaître qu’aucun n’était faux. Il bouda.
« Alors, qu’est-ce que je suis censé faire ? Je finis par en parler et tu me dis de ne même pas l’apporter ? »
« Non. Ce que je dis, c’est qu’on va supprimer les étapes intermédiaires. »
« Voilà comment on va faire », dit Han San en baissant la voix comme s’il lui confiait un secret.
« Quand tu reviendras, apporte une petite bouteille vide. Si tu peux, choisis-en une jolie et propre. Je ferai fondre la graisse du blaireau et je te la remplirai. »
« De l’huile ? »
« Oui. On s’en sert comme médicament, et les dames de Gyeongseong en raffolent aussi, tu sais ? Paraît que c’est bon pour la peau. »
En levant le pouce, Han San comprit du même coup pourquoi les colporteurs passaient pour des beaux parleurs. Dans ce métier, si on ne savait pas vendre, on ne survivait pas.
« Toi aussi, Tae-yang, au lieu d’offrir un cadeau banal acheté en ville, imagine : “Grande sœur, voilà de l’huile naturelle tirée d’un blaireau que mon ami, son père, un chasseur du mont Baekdu, et moi avons traqué dans tout le mont Seorak.” Tu lui tends ça et, comme tu l’as dit toi-même, ça aurait bien plus d’allure, non ? »
Kim Tae-yang ouvrit de grands yeux. Ses pupilles roulèrent à toute vitesse, comme s’il faisait ses comptes dans sa tête, puis son visage hâlé s’empourpra.
« Ah, sérieux ? Tu diras qu’on l’a chassé ensemble ? »
« Qu’est-ce qui m’en empêcherait ? »
Après tout, ça ne lui coûtait rien. Si ça lui rapportait quelque chose de concret, c’était tout bénéfice, non ?
L’idée de laisser un étranger prendre part à la chasse de son père et de lui-même le gênait, en vérité, mais Han San repensait à ce que son père avait montré à ce gamin.
*Il a joué l’épouvantail à merveille… le moins que je puisse faire, c’est de mettre son nom tout en bas de la liste.*
Kim Tae-yang, qui ignorait tout de ce qui se passait dans la tête de Han San, se contenta de rire, ravi. Un cadeau d’huile de blaireau, chassé avec un père et son fils, tous deux chasseurs du mont Baekdu ? Rien que d’y penser, il se rengorgeait déjà.
« Compris ! À plus tard, mon ami ! »
Par chance, son pantalon avait séché. Kim Tae-yang enfila ses vêtements et dévala la montagne sans un regard en arrière. Sa silhouette s’éloignait avec tant de légèreté qu’on aurait eu du mal à croire qu’il s’était pissé dessus et avait tremblé de peur quelques instants plus tôt.
La vallée fut de nouveau rendue au père et au fils.
« Enfin parti, ce fichu gamin. »
Han San secoua la tête. Il n’avait fait que parler, et pourtant une profonde lassitude mentale s’était abattue sur lui.
Han Man-seok, qui avait fini de tout ranger entre-temps, se contenta d’une remarque :
« Tu sais bien t’y prendre avec lui. »
« Laissé là, le fumier, ce ne sont que des tripes. Bien nettoyées et farcies de quelque chose à manger, elles deviennent du sundae… Tout dépend de ce qu’on met dedans, voilà tout. »
Bien sûr, il y avait des choses qu’on ne pouvait pas manger, même après les avoir lavées. L’expérience de ses soixante-quatorze années avait appris à Han San que ce genre de choses existait en ce monde.
Kim Tae-yang, lui, était-il du genre comestible ?
*Quoi qu’il en soit, ça m’est égal.*
S’il était mangeable, on le mangeait. Sinon, on le jetait. Pour un chasseur, c’était le quotidien.
Quant au temps perdu à le laver, eh bien, il fallait l’accepter.
Il l’accepterait.
Han San chargea les prises nettoyées sur le porte-charge à armature en A.
« Allons-y, père. »
« Mm. »
Le père et le fils, qui étaient montés les mains légères, redescendirent la montagne, chargés d’un lourd butin.
Quand ils arrivèrent à la maison, le soleil avait dépassé son zénith.
« Omani ! Qu’est-ce que c’est que tout ça ? »
Ham Ssang-sim accourut. Devant l’énorme prise entassée sur le porte-charge, elle en resta bouche bée.
« Des blaireaux ! Un, deux… oya, il y en a trois ! Vous avez vidé tout le terrier ? »
« Oui. Père a trouvé leur tanière. »
Han San sourit. Ham Ssang-sim, qui l’appelait « omani », posa sur son mari un regard attendri.
Ce dernier resta silencieux, le menton levé, six bonnes secondes. Han San posa alors son porte-charge.
« Il y en a deux petits, mais celui-ci est gros, alors il a beaucoup de graisse. Mère, tu peux le mettre directement dans la marmite, non ? »
« Oya ! Je vais allumer le feu tout de suite. Aigo, quel trésor… Les petits aussi, bouillis entiers pour en faire du suyuk[1], seront tendres et délicieux. Père, tu as déjà mal à la jambe, et tu as tant travaillé ! »
Ham Ssang-sim épousseta la manche de son mari en souriant de toutes ses dents. Le menton de Han Man-seok se releva un peu plus.
Le plus jeune fils, qui déboula en ouvrant la porte à la volée, interrompit leur petit moment à deux.
« Ouah ! »
Han Bada poussa un cri de joie. La mâchoire si grande ouverte qu’on aurait cru qu’elle allait se décrocher, il se mit à sautiller sur place à la vue du butin entassé au milieu de la cour.
« C’est quoi, tout ça !? Grand frère ! Père, c’est un bébé ours !? Vous avez attrapé un ours !? »
Avec trois blaireaux empilés les uns sur les autres, un enfant de huit ans pouvait bien croire qu’il s’agissait d’un ours.
Han San laissa échapper un rire et posa la main sur sa tête.
« Un ours, mon œil. Un ours est dix fois plus gros que ça, gamin. »
« Vraiment !? Grand frère, tu as déjà vu un ours, toi aussi !? »
Oui, et pas qu’un. Mais c’était dans sa vie précédente, alors Han San se contenta d’éluder la question.
« Je t’en montrerai un la prochaine fois que j’en attraperai un. D’ici là… ah, mais même si j’en attrape un, comment le ramènerais-je jusqu’ici… »
« Je t’aiderai ! »
« Essaie donc. Tu pourrais tirer de toutes tes forces, tu n’arracherais même pas un seul poil à un ours. »
« Kkokko. »
Ce dernier son, bien sûr, ne venait pas de Han Bada.
En plein jour, dans un village de culture sur brûlis, quoi de plus terrifiant qu’un petit garçon en train de bavarder tranquillement qui se mette soudain à pousser le cri d’une poule ?
Heureusement, pareil événement à vous glacer le sang ne s’était pas produit chez les Han. C’était la poule Leghorn que Han San avait ramenée pour la somme rondelette d’un won. La volaille, dont les plumes blanches traînaient comme une robe, s’avança avec grâce devant le tas de blaireaux.
« Cot… »
La poule poussa un cri en contemplant les cadavres des blaireaux. On aurait dit une jeune noble pleurant avec mélancolie la chute d’un ennemi juré, déplorant l’impitoyable rotation des cieux et les vagues déchaînées du monde martial, auxquelles nul ne pouvait se soustraire.
Ou alors, elle avait simplement faim.
Sans doute faim.
Sinon, elle ne se serait pas mise à picorer le crâne d’un blaireau inerte : pic, pic, pic.
« Hé ! Kkokko, qu’est-ce que tu fabriques ? »
Bada se précipita vers elle, horrifié. Depuis la veille, on avait imposé le nom de « Kkokko » à la poule ; elle esquiva Bada d’un mouvement rodé et se mit à tourner autour de la cour.
« Aigo, franchement. San, je ne sais pas de qui ton petit frère tient ! Toi, quand tu étais petit, tu n’étais pas aussi turbulent… »
Han San sourit à la plainte de sa mère.
« Je suis plutôt turbulent, même maintenant, tu sais. »
« À t’entendre, le cœur de ta mère va se mettre à s’agiter, lui aussi. Ça suffit, va te laver ! »
« Ah, mais je me suis déjà lavé de fond en comble au ruisseau. Tu sais à quel point j’ai été vexé, la dernière fois, quand tu m’as dit de ne pas entrer dans la cuisine dans cet état ? Je suis propre, alors je vais t’aider en cuisine. Ne m’en empêche pas. »
« Toi, toi, toi ! Aigo, Bada, et de qui ton grand frère peut-il bien tenir… »
Ham Ssang-sim claqua la langue en riant. C’est alors que cela arriva.
Han Man-seok prit soudain la parole. Son menton, à un moment, était redescendu à sa place.
« Ssang-sim. »
« Mm ? Qu’y a-t-il ? »
« Donne-moi l’un des petits. »
Ham Ssang-sim prit un air perplexe.
Mais cette femme qui avait partagé toute une vie avec cet homme le regarda un instant dans les yeux, puis acquiesça.
« Prends celui-là. »
Ham Ssang-sim tendit un petit blaireau à son mari. Han Man-seok le prit et se dirigea d’un pas décidé vers le portail de branchages.
« Père, où vas-tu ? Laisse-moi venir avec toi… »
« Reste ici. » Han Man-seok agita une main sans s’arrêter. « Je serai bientôt de retour. »
Han San n’eut d’autre choix que de ravaler le pas qu’il s’apprêtait à faire. La silhouette de son père s’éloigna, le petit blaireau avec lui.
*Où peut-il bien aller… ?*
Pour la première fois depuis sa régression, curieusement, il n’avait aucune idée de ce qui se tramait.
Alors qu’il s’apprêtait à y réfléchir davantage, paf ! Une vive douleur lui cingla le dos.
Il se retourna et vit sa mère sourire.
« Allez, au travail ! Quoi, ne me dis pas que tu as déjà décidé de ne plus aider ta mère ? »
Han San, qui était resté un instant planté là sans comprendre, finit par rire avec elle. Rien ne pouvait rivaliser avec la confiance que sa mère plaçait en son père.
« Je m’y mets. »
La maison s’anima rapidement.
Pendant que Ham Ssang-sim installait la marmite et allait chercher de l’eau, Han San s’accroupit devant le foyer de la cuisine et alluma le feu.
Crépite, crépite.
Le bois prit et la vapeur commença à s’élever des deux foyers.
La petite marmite à gauche du foyer, c’était là que l’argent se faisait.
« San, ne fais pas trop fort le feu ! L’huile va brûler ! »
« Oui, mère ! »
Han San modéra les flammes. Dans la marmite se trouvaient les morceaux de graisse blanche prélevés sur le blaireau.
« Regarde-moi la couleur de cette huile. Ta mère a de bonnes mains, hein ? »
« C’est du beau travail. »
Ce n’était pas de la flatterie. Han San était impressionné. Il avait passé sa vie dans la montagne et connaissait lui aussi ces gestes par cœur, mais pour ce genre de travail, sa mère semblait plus douée que lui.
« Ma cuisine aussi, elle est fameuse ! »
Dans la grande marmite, à droite du foyer, les tripes de blaireau sautaient avec du doenjang. Une fois rentré, il les avait encore lavées soigneusement, coupées en petits morceaux et mises à frire.
« Ça sent bon, mon fils ! »
« Ha, ça aurait pu être encore meilleur. S’il y avait eu de l’ail, des oignons verts et des piments… »
« Le problème, c’est que ton cœur est devenu aussi avide que celui d’un voleur, mon fils. Hé ! Une maison qui pourrait se permettre de jeter toutes ces choses à pleines mains, on ne l’appellerait pas la maison du Seigneur des Saveurs[2] ? »
« Alors, notre maison sera la maison du Seigneur des Saveurs. »
« On ne devient pas une maison de seigneur du jour au lendemain ! Pour l’instant, vise Maître des Saveurs… non, Écuyer des Saveurs. »
Ainsi, la mère faisait fondre la graisse tandis que le fils, visant le titre d’Écuyer des Saveurs, se préparait à son examen de cuisine. C’est alors que cela arriva.
Le portail de branchages s’ouvrit et un vent froid s’engouffra dans la cour.
« Père, tu es de retour ? »
« Mm. »
Une réponse brève. Han San tendit le cou pour regarder et vit effectivement son père qui venait de rentrer.
Le blaireau qu’il avait emporté avait disparu, et il tenait deux objets métalliques inconnus.
*Une lime et une scie ?*
Han San plissa les yeux.
*Il est allé chez l’oncle Baek ?*
Tandis qu’il imaginait l’atelier du forgeron du Hameau supérieur, Han Man-seok hocha la tête, comme pour confirmer son intuition.
« Je les ai empruntées au Hameau supérieur. Il faudra les rendre ce soir. »
Han San marqua une pause. Il avait donné un petit blaireau entier juste pour les emprunter un petit moment ?
Les outils en fer avaient beau être rares dans un village de culture sur brûlis, les rapines avaient beau être monnaie courante et les familles avaient beau dépouiller leurs voisins pour nourrir les leurs, là, c’était tout de même exorbitant.
*Les gens du Hameau supérieur comme ceux du Hameau inférieur… Leur talent pour plumer les autres…*
Il grinça des dents malgré lui, mais Han Man-seok, comme s’il avait lu dans ses pensées, répondit d’un ton calme :
« N’y pense pas. Je les ai utilisées parce qu’il le fallait. »
« Oui, père… »
« Entre. »
La main de Han San s’immobilisa.
Han Man-seok entra dans la pièce. Han San hésita, les yeux rivés au dos de son père, tandis que Ham Ssang-sim lui pétrissait l’épaule pour le pousser à avancer.
« Entre vite. Laisse le reste à ta mère. »
« …Oui. »
Han San s’essuya les mains à la va-vite sur son pantalon et sortit de la cuisine.
Glissement.
Quand la porte de la pièce intérieure se referma, les bruits du dehors s’assourdirent.
Han Man-seok se tenait au fond de la pièce. La scie à métaux et la scie empruntées au Hameau supérieur reposaient par terre.
Et dans ses mains se trouvait ce bâton enveloppé dans du tissu.
Han San sentit sa bouche s’assécher.
*C’est enfin le moment ?*
Han Man-seok s’assit et défit le tissu.
Froufrou.
Le tissu jauni se détacha, révélant la crosse, sombre et luisante d’huile imprégnée.
La crosse était longue. La monture en bois qui s’y prolongeait d’un seul tenant s’étirait tout aussi loin.
Le canon noirci reposait sur la monture comme une pièce d’artillerie sur son affût. Sur sa face supérieure, le chrysanthème impérial était nettement gravé.
【Fusil d’infanterie Type 38 (Type 38 Infantry Rifle)】
Près de quinze ans auparavant, son père l’avait pris pendant ses années dans l’Armée des Justes, dans la province de Hamgyeong, puis l’avait caché comme s’il y allait de sa vie !
Han Man-seok serra le fusil dans ses deux mains et se tourna vers son fils.
« J’ai vu l’huile que tu as achetée en ville. »
« …Ah, oui. Ça… On m’a dit que c’était bon pour les lames, alors je l’ai prise pour la faucille et ce genre de choses… »
« C’est de l’huile pour nettoyer un fusil, n’est-ce pas ? »
Han San retint son souffle.
Son père savait déjà ce que son fils préparait, ce qu’il désirait.
*Dès qu’il a vu l’huile pour machines ?*
Non. Peut-être l’avait-il remarqué dès la première fois, quand ils étaient allés ensemble chez Go Tae-chon et que son père avait jeté un coup d’œil au fusil.
Quoi qu’il en soit, son père n’avait rien dit et son fils n’avait rien demandé ; cette affaire ne serait donc jamais évoquée.
Han Man-seok s’avança simplement. Un pas, et il se rapprocha d’autant de son fils.
À son fils agenouillé par terre, le vieux tireur tendit le fusil.
« Prends-le. »
Han San prit le fusil, les mains tremblantes.
Boum.
Une main se posa sur le canon, l’autre sur la crosse.
Le métal était glacial ; le bois, lisse comme la peau d’un animal.
Les yeux de Han San s’embuèrent.
Le poids des années portées par son père, et celui de la responsabilité qui lui incombait désormais, remontèrent enfin le long de ses doigts, franchissant les soixante-quatorze années qui les séparaient.
Son père prit la parole.
« Il est lourd. »
Han San serra le fusil contre sa poitrine. Une fois encore, dans cette étreinte, le vieil homme de soixante-quatorze ans et le garçon de dix-huit ans se confondirent.
Les yeux rougis, il regarda son père droit dans les yeux.
« Je le porterai. »
Il n’y avait rien d’autre à dire.
Han Man-seok hocha la tête.
« Donne-moi ta main. Je vais l’ajuster pour toi. »
[1] Le suyuk est une viande bouillie, cuite entière ou en gros morceaux dans de l’eau nature, puis tranchée. C’est une méthode traditionnelle coréenne de préparation sans assaisonnement.
[2] « Seigneur », « maître » et « écuyer » des saveurs reprennent, sur le ton de la plaisanterie, les rangs de l’époque Joseon daegam, saengwon et jinsa : des titres de rang attribués aux hauts fonctionnaires et aux hommes ayant réussi les examens littéraires de premier et de second degré. Ici, ils désignent la capacité d’un foyer à se payer des condiments.
Notes :
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