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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 20
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Dépecer le gibier (1)
Près du feu de camp, le pantalon étendu sur une pierre chauffée par le soleil séchait en crépitant doucement.
En contrebas, au bord du ruisseau, le dépeçage des blaireaux battait son plein.
Deux petits étaient morts étranglés dans le collet placé devant le terrier, et un mâle avait péri dans le piège de Han San en abandonnant ses petits pour s’enfuir.
« La menace à l’arrière est écartée, je suppose. »
Tout en laissant vagabonder cette pensée inutile, Han San mania son couteau.
Père et fils unirent leurs forces, et le travail avança vite. Ils dépouillèrent les bêtes, puis plongèrent les carcasses dans l’eau de la vallée. Han San fit ses comptes de tête.
« Rien que l’huile, ça doit faire environ six wons ? »
Les deux petits valaient deux wons à eux deux, et le mâle, quatre. De quoi remplir une bouteille entière de soju, à vue de nez.
« On peut manger la viande ou l’échanger dans la vallée de Sebeom. Je peux la donner à maman pour les provisions. Quant aux peaux… Hum, si papa et moi les tannons ensemble… et il y a aussi celle de la femelle qu’on a attrapée avant… »
Mais même les quatre peaux réunies ne rapporteraient que quelques wons. Le mal qu’ils s’étaient donné pour les vendre n’en valait pas la peine.
« Autant les garder pour la maison ? Les mettre à l’intérieur des chaussures en caoutchouc ou doubler des vêtements… Ah, je pourrais faire des coussins pour papa et maman. Ou les tailler en moufles pour que maman puisse attraper plus facilement les choses chaudes… »
Tout en faisant clapoter les entrailles du blaireau qu’il venait de retirer et qu’il rinçait, Han San réfléchit à ces idées, puis laissa échapper un petit rire.
« Pourquoi est-ce que je me creuse la tête tout seul ? Je n’ai qu’à en parler avec papa. »
Après avoir vécu seul plus de soixante-dix ans, comme un vieil homme, il avait pris l’habitude de tout décider par lui-même. Mais maintenant qu’on le reconnaissait comme quelqu’un qui apportait sa part de travail, il était temps de se débarrasser de cette vieille habitude de veuf.
Avant qu’il ait pu demander l’avis de son père, quelqu’un d’autre prit la parole.
« Beurk, c’est dégoûtant… »
C’était Kim Tae-yang, accroupi en attendant que son pantalon sèche. Il avait regardé Han San laver les entrailles et se risqua à parler, hésitant.
« Et tu mets la main là-dedans, dans ces boyaux pleins de merde… Hé, ça ne te dégoûte pas ? »
Han San n’avait pas envie de lui répondre, mais le laisser faire signifiait qu’il continuerait à jacasser, ce qui était encore plus pénible.
« Ils sont sales, alors je les lave. Remplis-les de nourriture plutôt que de merde et tu obtiens du sundae[1]. »
« Attends, sérieux ? Le sundae, c’est fait avec un tube à merde ? »
Kim Tae-yang afficha d’abord une incrédulité totale, puis son visage s’éclaira. « Ah ! Ça explique tout ! Ça s’appelle bien du sundae, après tout… » marmonna-t-il.
Puis, avec une expression qui pouvait signifier que son dégoût s’était dissipé ou, au contraire, qu’il avait empiré, il baissa les yeux vers les entrailles et demanda :
« Même lavées, elles sentent sacrément mauvais… On peut vraiment manger ça ? »
« Oui. »
Han San n’en dit pas plus. Il comptait seulement les rincer ici ; une fois rentré, il les frotterait énergiquement avec du sel.
« Heureusement que j’ai acheté une bonne quantité de sel. »
Les entrailles d’un omnivore comme le blaireau, qui mangeait beaucoup de viande, devaient être lavées avec un soin particulier. Mais si on les préparait correctement, on en faisait un mets délicieux à part entière.
« Hum… »
De son côté, Kim Tae-yang semblait s’être servi des entrailles comme prétexte pour engager la conversation. Il se rapprocha petit à petit, les fesses à l’air, puis lança :
« Hé, au fait… »
« Quoi ? »
« Ah, allez, tu pourrais me parler un peu plus gentiment… comme à un ami. »
Kim Tae-yang le dit d’un air gêné, mais Han San se contenta de le fixer froidement.
« Un ami, mon œil. »
Un moulin à paroles incapable de comprendre ce qu’il fallait dire ou non, une brute épaisse qui cognait dès que le sang lui montait à la tête. Faible avec les forts et fort avec les faibles, un beau spécimen de déchet humain, digne d’une illustration.
« Et en plus, il débarque comme ça pour gâcher ma première chasse avec papa. Il l’oblige à enlever lui-même ce pantalon dégueulasse… »
Qu’aurait-il pu avoir à raconter à un type pareil ?
Rien. Pas un seul sujet à partager. Han San voulait juste que ce pantalon sèche, et vite. Une fois qu’il le lui aurait fait enfiler, il le renverrait en bas de la montagne et ils n’échangeraient plus jamais un mot. Dans sa vie, ce type n’avait jamais existé.
Il n’y avait rien, absolument rien à partager avec ce gamin !
« Ton père, tu sais… »
Rien…
« Quoi, mon père ? »
« Sa jambe, euh… elle va vraiment si mal ? En le regardant tout à l’heure, j’ai… »
« En le regardant tout à l’heure, tu as quoi ? »
« C’est… je ne sais pas trop comment l’expliquer, mais… »
Kim Tae-yang hésita longuement, puis jeta un coup d’œil à Han Man-seok, qui lavait un peu plus loin les entrailles du blaireau mâle. Il poussa un long soupir — Hooo… — avant de parler.
« Il est impressionnant… »
Hum.
« Pourquoi tu dis ça ? »
Han San posa les entrailles du blaireau.
Kim Tae-yang ne remarqua pas le léger changement dans sa voix et hocha la tête.
« D’abord… il est incroyablement fort. »
« Il est fort. »
« Et ce n’est pas seulement ça. Euh, il m’a mis un onguent… Ah, pas étonnant que ça marche quand il l’applique, son truc, là, avec les herbes et tout. Pour être honnête, je pensais que c’était complètement dépassé, tu vois ? Mais ça a marché mieux que n’importe quel médicament occidental, alors que je m’étais écrasé par terre de toutes mes forces, tout à l’heure. »
« C’est de l’énergie intérieure[2]. »
« C’est quoi, l’énergie intérieure… Enfin, bref, et puis le pantalon aussi… Ah, merde… C’était tellement gênant, vraiment, je… »
Kim Tae-yang enfouit le visage dans ses mains.
Han San lui jeta un regard — juste un instant.
Après s’être frotté le visage à plusieurs reprises, Kim Tae-yang — à cause du frottement, du temps ou de cette « gêne » — reprit la parole, le visage rouge.
« Il était chasseur… ? »
« Oui. »
« D’où ? »
« De la province du Hamgyeong. Du mont Baekdu. »
« Ah bon ? Le mont Baekdu… C’est bien celui qui est incroyablement haut, hein ? Waouh… Pas étonnant. »
Kim Tae-yang claqua la langue, admiratif.
Han San hocha la tête. Il devait reconnaître que le gamin n’était pas complètement idiot.
Peut-être y avait-il finalement quelque chose à lui dire. Et puis, il avait soixante-quatorze ans ; se montrer aussi froid avec un jeune, c’était un peu excessif. C’est alors que Kim Tae-yang lâcha :
« Mais dis-moi, San, pourquoi tu as fait ça ? »
?
« Fait quoi ? »
« Pourquoi tu as dit tant de saloperies sur ton père ? »
Ah.
Han San… eh bien.
Han San jeta un regard en arrière vers son père. Celui-ci lavait tranquillement les entrailles du blaireau. Vu le bruit de l’eau et la distance, il ne devait sans doute pas entendre. Il avait intérêt à ne pas entendre, autrement dit…
« Quand est-ce que j’ai dit du mal de mon père… ? »
Han San marmonna et détourna le regard.
Kim Tae-yang ouvrit de grands yeux.
« Ah, qu’est-ce que tu racontes ? Le mois dernier, tu disais encore que c’était une mule bornée qui ne te comprendrait jamais, que s’il devait boiter, il n’avait qu’à le faire dans son coin, pourquoi il boitait devant son fils en pleine forme et lui barrait la route comme une charrette déglinguée… Quand on était seuls, dès que tu ouvrais la bouche, tu… »
« AH !! Hé ! Hé, toi, la ferme ! Hé, Kim Tae-yang !! »
Han San cria, rouge de honte. Depuis son retour, c’était rare. Non… c’était déjà arrivé quelques fois.
Il s’était enorgueilli d’avoir le cœur dur comme du fer, mais face à son propre passé, il ne trouvait aucun moyen de garder son calme !
Han San se prit le visage entre les mains. Les triangles de souvenirs sordides que les paroles de Kim Tae-yang avaient fait surgir lui piquaient le cœur, encore et encore.
On disait que les angles d’un triangle s’arrondissaient si on le faisait rouler assez longtemps. Mais avec la mémoire inutilement aiguisée qu’il avait acquise depuis son retour, ces triangles avaient achevé leur évolution en équerres de fer. Si l’arpenteur Hajama avait été là, il aurait même déclaré : « Ce n’est pas une simple équerre. C’est un instrument de torture pour une vieille âme. »
« J’ai envie de me mordre la langue sur-le-champ ! »
Mais se mordre la langue, est-ce que ça tue ? Pourquoi faut-il que mourir soit si compliqué ? On ne pourrait pas simplement dire « Ah, je veux mourir » et demander à Yama[3] de tamponner l’autorisation : « Oui, allez-y, mourez » ?
« Non, je ne dois pas mourir… J’ai eu tant de mal à obtenir une deuxième chance… »
Si l’on a des regrets, on les corrige. Si l’on a mal vécu, eh bien, on vit mieux la deuxième fois.
« De toute façon, je n’ai jamais été un grand homme. »
Il suffisait de ne pas trop s’en demander, de corriger ses erreurs et de passer à autre chose.
C’était tout…
« Non, pourquoi tu te mets à crier tout d’un coup… Merde, tu m’as fait peur… »
Tandis qu’il reprenait son souffle, son regard tomba sur Kim Tae-yang, le cou rentré dans les épaules et les yeux baissés vers le sol.
Han San poussa un soupir.
« Hé. »
« Hein ? »
Han San regarda les blaireaux qu’il avait fini de dépecer. Un mâle et deux petits.
La majeure partie de l’huile viendrait du mâle. La viande des petits était tendre et moins forte en goût, donc plus facile à manger. Chacun avait ses avantages et ses inconvénients.
Quant aux peaux, celles des petits étaient un peu plus souples, même sans tannage. Elles seraient peut-être légèrement plus adaptées pour confectionner des gants ou des chaussettes.
Han San lui exposa l’essentiel, puis lui demanda :
« Il y a quelque chose qui t’intéresse ? »
« Hein ? »
Kim Tae-yang releva brusquement la tête.
« Ouah, sérieux ? Tu me les donnes ? »
Han San fronça les sourcils.
« T’es fou ? Qui a parlé de te les donner ? Je te demande s’il y a quelque chose que tu veux m’acheter. »
Kim Tae-yang fronça à son tour les sourcils.
« Ah, quoi… J’ai pas d’argent ! Je suis justement monté dans la montagne pour en gagner… »
Il s’en doutait, mais l’entendre le laissa une nouvelle fois sans voix. Un bleu qui montait dans la montagne pour se faire de l’argent… Quel beau rêve, bien dodu !
« Il faut forcément payer en argent ? Ton oncle prête de l’argent, non ? »
Han San songea à Pi Sun-dae.
Si cet homme s’était installé dans le Hameau inférieur, loin de tout, plutôt qu’au centre d’une ville respectable, c’était pour une raison simple : il se livrait à des affaires qu’on ne pouvait pas mener au grand jour.
Il ne se contentait pas de saigner les gens avec ses taux d’intérêt ; il les dépouillait jusqu’à l’os en les faisant jouer. Ce n’était pas un hasard si plusieurs des joueurs de cartes les plus réputés après la libération venaient du Seorak.
Grâce à cela, l’entrepôt de cet homme débordait de marchandises qui avaient toutes une histoire.
« C’est justement ça. »
Actes de propriété, titres fonciers, reconnaissances de dette… Les gens ne mettaient pas seulement ce genre de choses en gage. Ceux que le désespoir acculait rassemblaient tout ce qu’ils avaient à la maison, n’importe quoi, et le confiaient à Pi Sun-dae.
C’était là-dessus que Han San comptait.
« Il doit bien y avoir des gages dont le délai est expiré. Échange-moi ça contre mes blaireaux. »
« Comme si ces gages m’appartenaient… Et puis, la dernière fois qu’on est descendus en ville, je me suis fait prendre à piquer une boîte d’aspirine et je me suis fait passer un sacré savon… »
Han San fronça les sourcils en entendant Kim Tae-yang se plaindre.
« Un type qui sait si bien distinguer ses affaires de celles des autres voulait faire passer mon fil de fer pour le sien ? »
« Ah, ça n’a rien à voir ! On est amis. Les amis peuvent se faire des coups en douce… » Comme Han San prenait un air sombre, Tae-yang se hâta d’ajouter : « E-et la dernière fois qu’on est allés en ville, j’ai payé toute la nourriture… »
Han San porta une main à son front. Il aurait voulu lui dire qu’il n’avait aucun intérêt pour les calculs étranges du benjamin d’une famille de gangsters, mais il s’apprêtait justement à profiter de cette même logique.
« Bref, il doit bien y avoir des trucs que tu peux récupérer sans que ton oncle y voie d’inconvénient. Par exemple… »
Han San énuméra quelques objets qu’il fallait aller chercher jusqu’à Chuncheon ou faire venir en gros.
Le visage de Kim Tae-yang s’illumina à l’un d’eux.
« Oh, sérieux ? Ça vaut de l’argent ? »
Les yeux de Han San brillèrent à leur tour.
« T’en as ? »
« Oui. Ces salauds du mont-de-piété, en ville, m’ont dit que c’était juste des déchets… »
« Tu prends le problème à l’envers. Ça vaut de l’argent pour toi parce que j’en ai besoin. »
« Ah, d’accord… Compris. Je te l’apporterai la prochaine fois. »
Son humeur devait s’être nettement améliorée, car une étrange assurance s’insinua dans la voix de Kim Tae-yang. Il bomba le torse comme pour se vanter et ajouta :
« Hé, en plus de ce que tu viens de citer, il y a peut-être d’autres trucs dont mon oncle se fiche, tu vois ? Tu veux que je rassemble tout ça pour toi ? Ça prend la poussière, de toute façon. »
Une réplique digne d’un vrai petit gangster. Il savait jouer les gros bras avec les affaires des autres.
Mais l’affaire n’était pas mauvaise pour Han San non plus.
« D’accord, fais ça. Je vérifierai leur état et je prendrai ce qui est encore utilisable. »
« Entendu ! Attends un peu. Je ne suis pas le petit-fils aîné de la famille Kim, moi ? »
En regardant Kim Tae-yang bavarder, tout excité, Han San vit son sourire ironique s’élargir.
« Si tout ça n’est que de la camelote, je n’aurai qu’à refuser sur-le-champ. »
Celui qui évaluait les marchandises gardait entièrement la main.
Alors, où était le problème ?
Il y avait peut-être vraiment un trésor là-dedans. Lui avait vécu le futur ; quoi qu’il en soit, il en savait davantage que la plupart des gens de son époque.
Tandis que Han San réfléchissait, Kim Tae-yang, de bonne humeur, se mit à parler de sa famille sans qu’on lui ait rien demandé.
« Ma sœur va bientôt ouvrir un club dans le centre d’Inje, tu sais ? Je me suis dit qu’il valait mieux que j’apporte un cadeau pour faire bonne figure. Je suis le petit-fils aîné de la famille, après tout ; je ne peux pas débarquer les mains vides. »
« Un club ? »
« Ouais. On y joue au mah-jong, aux cartes occidentales, au billard… Il s’appelle le Pavillon de Jade du Sud. Ça en jette, hein ? »
Le centre d’Inje. Un club. Le Pavillon de Jade du Sud.
Un souvenir s’éclaira dans l’esprit de Han San.
[1] Le sundae (순대) est une saucisse coréenne traditionnelle préparée en faisant cuire à la vapeur des intestins d’animal farcis d’ingrédients comme des nouilles de verre, du sang et des céréales.
[2] L’énergie intérieure (내공, neigong) est un concept des récits wuxia et des arts martiaux. Cultivée par l’entraînement, elle est censée conférer une force et une vitalité extraordinaires.
[3] Yama (염라대왕, 閻羅大王) est le seigneur bouddhiste et est-asiatique des Enfers. Il juge les morts et décide de leur sort.
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