WeTried Translations
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 159 : L’histoire des frères 【Classique des monts et des mers】 (11)
──────
Le grand frère frappait. Encore et encore.
Certains coups atteignaient la joue de son petit frère. D’autres ne faisaient qu’effleurer son épaule.
Le petit frère s’effondra dans la neige. Ses lunettes de travers, il vit son grand frère tenter de se jeter sur lui, mais, hum, celui-ci posa un genou à terre. Ce genou ne lui obéissait plus.
Le petit frère lui décocha un coup de chaussure. Floc. Le pied heurta ce genou. Floc. Un autre coup, cette fois sur le côté où il avait été blessé par balle. Le grand frère se plia en deux.
Les frères roulèrent dans la neige.
Ils se frappèrent à coups de poing. Ils attrapèrent de la neige et la leur jetèrent au visage comme de la terre. Ils roulèrent une fois et, Boum !, l’un d’eux percuta l’arbre du sanctuaire seonangdang, sans que ni l’un ni l’autre sache s’il s’agissait du grand frère ou du petit.
La neige tomba de l’arbre et les recouvrit tous les deux.
Ils se dégagèrent et s’agrippèrent de nouveau. Se tinrent l’un à l’autre. Le corps du grand frère, criblé de balles et secoué par une toux grasse mêlée de sang, et celui de son petit frère, habitué à rester derrière un bureau, étaient parfaitement équilibrés. Aucun ne parvenait à prendre le dessus.
Un long moment passa.
« Grand frère… »
Le petit frère parla. Il était étendu sur son aîné, le poing serré et levé.
« Moi, grand frère… »
Son souffle blanc se dispersa et s’évanouit. Une partie retomba, embuant ses lunettes déjà blanches comme la glace.
« Je déteste ce pays. Je déteste les gens de ce pays. Tout ce qui a deux jambes sur cette terre.
« Ces bêtes, grand frère. »
Le petit frère reprit :
« Ces bêtes… »
Le petit frère reprit :
« Je déteste qu’elles se prennent pour des humains. »
Depuis qu’il avait vu cette foule à Chuncheon, il n’avait pas compris.
Comment ils pouvaient être si nombreux.
« Des bêtes qui ne réagissent qu’aux stimuli. Des bêtes si avides qu’elles mordent et déchirent tout ce qu’elles voient.
« Ces bêtes mangeuses d’hommes me dégoûtent tellement. Je ne le supporte plus. »
C’était la première fois.
Le grand frère s’en rendit compte.
Son petit frère avait abandonné le sourire dont il s’était paré comme d’une couche depuis leurs retrouvailles. Il ne l’avait plus vu ainsi depuis qu’il avait dit : [Tout ira bien.] Puis il s’était mis à écrire : [Grand frère.]
Les véritables sentiments de son petit frère.
Pour la première fois depuis ses neuf ans.
« Ils oublient presque aussitôt ce qu’ils ont dit. »
Le petit frère n’avait pas compris, pendant très longtemps.
« Ils voient quelque chose et rient. Puis ils pleurent. Et soudain, ils se mettent en colère. Même contre ce qui les faisait rire à l’instant. Quand on leur demande pourquoi, ils répondent que ceci et cela, ce n’est pas pareil. Quand quelqu’un d’autre fait la même chose, ils lui jettent des pierres. Ils le montrent du doigt et chantent qu’ils savaient depuis le début que cette personne agirait exactement ainsi.
« Mais ce qui est encore plus glaçant, grand frère… Ce qui est vraiment le plus dégoûtant et le plus effrayant, c’est… »
Le petit frère toussa. Il y avait du sang dans sa toux.
« Il y avait aussi des gens. »
Le petit frère rit. D’un rire misérable.
« Beaucoup de gens… Des gens que tu connaissais, du moins. Monsieur Tono était gentil. Il voyait les gens comme des êtres humains. Shin Cheol-min, c’est ça ? Celui dont tu m’as parlé. Tu m’as dit qu’il avait essayé d’arrêter la guerre.
« Et il y en avait beaucoup d’autres… Cet étudiant de juin dont tu m’as parlé. Le jeune homme qui t’a apporté ce plan. Des gens qui savaient ce qu’ils faisaient. Des gens qui se souvenaient et agissaient. Il y avait des gens dans ce monde. Quelques-uns, au moins. »
La main du petit frère lâcha le col de son aîné.
« Mais même ces gens-là se font mordre les chevilles par les bêtes. Elles les déchiquettent jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus marcher. »
Pourquoi l’élection présidentielle de 1987[2] avait-elle tourné ainsi ?
Comme tous les autres Coréens, le petit frère avait sa propre réponse.
Depuis 1938, depuis qu’il avait vu ce troupeau répugnant de bêtes, le petit frère gardait cette réponse au fond de lui. En 1987, il avait enfin eu la confirmation qu’il avait raison.
« Toi aussi, grand frère. »
Le grand frère leva les yeux vers lui. Son petit frère montra les dents en le regardant de haut. Les verres de ses lunettes étaient blancs et dissimulaient ses yeux.
« Les bêtes t’ont rendu malheureux. »
Un murmure s’échappa des lèvres du petit frère, en un nuage de buée blanche.
« À dix-neuf ans, tu as sorti des corps de l’eau, ciré des bottes militaires et tu t’es fait traiter comme un chien. Ces salauds étaient des bêtes. À vingt-trois ans, tu t’es mis à genoux pour demander de l’aide et tu as reçu cinq wons. Ce salaud était une bête. »
« … »
« Tu as vécu toute ta vie au milieu de troupeaux de bêtes. Je déteste ça, grand frère. Je déteste ça. Je… »
Les joues du petit frère étaient mouillées. Quelque chose coulait de sous ses lunettes.
« Moi… »
Ce monde était une pièce de théâtre.
Une pièce abjecte et minable, pleine de bêtes.
Monsieur Tono avait voulu mener les bêtes vers un endroit meilleur. Vers l’eau, vers un lieu meilleur, quel qu’il soit.
Lui, il n’était pas comme ça. Il méprisait les bêtes et avait voulu s’asseoir à la place la plus élevée pour profiter de tout ce grotesque spectacle avant de partir.
Mais il y avait une personne.
« Grand frère, tu me rends pathétique. »
C’était pour ça que son grand frère lui barrait la route.
« Je veux seulement rester spectateur. »
Le petit frère savait combien il était pitoyable, pour un spectateur, de se laisser emporter par une pièce, d’en pleurer et de s’en indigner. Pourtant, lorsqu’il avait vu son grand frère au-delà de ce café de Gyeongseong, il avait failli faire exactement cela.
En vérité, il l’avait fait bien des fois.
Parce que je suis pitoyable.
Depuis le début, ces mots ne s’adressaient pas à son grand frère.
« Bada… »
Le grand frère ouvrit la bouche.
Il la referma, puis l’ouvrit de nouveau.
« Tout le monde souffre. »
Le grand frère leva le dos de la main et caressa la joue de son petit frère.
« Ils souffrent… Ils souffrent tous tellement. C’est si dur de supporter le présent, puis de devoir le supporter encore. »
Même s’ils survivaient à cette journée, le lendemain reviendrait.
« Ils ne les ont pas encore rencontrés. »
Le grand frère redressa les lunettes de son petit frère.
« La personne dont je dois prendre soin. Celle que mon cœur me commande de protéger, quoi qu’il arrive. »
Son petit frère, qui pleurait de faim.
La famille. La personne qui deviendrait un jour ta famille.
« Ils souffrent tellement, maintenant… Ils ne savent pas pourquoi ils doivent continuer. C’est pour ça qu’ils agissent comme ça. Pas parce que ce sont des bêtes… Ils ont tous mal, ils sont malheureux, ils sont perdus. »
« Ça… »
Le petit frère grinca des dents.
« En quoi est-ce une excuse ? »
« Toi aussi, tu es pareil. »
Le petit frère tressaillit.
Le grand frère le regarda.
« Tout ça… ce que tu fais en ce moment. Tu ne fais pas ton capricieux avec ton grand frère, là ? »
Le petit frère ne répondit pas.
Plus exactement, il ne le pouvait pas.
Le grand frère eut un sourire amer et leva la main. Il repoussa son petit frère, puis posa cette main sur son propre front.
« Alors, n’aggravons pas les choses… Les gens souffrent déjà assez. N’en rajoutons pas… Ne rendons pas leur vie encore plus dure. »
Un soupir creux flotta au-dessus de la neige.
« Cet homme chauve du temple, le Plan Cheongmyeong, tout ça. Au moins nous… Au moins, nous, les frères, ne devrions pas faire souffrir davantage ceux qui souffrent déjà.
« On a tous les deux eu une vie difficile. »
Le petit frère garda le silence un instant, puis répondit :
« … Je n’ai pas vraiment eu une vie difficile. »
« Ah bon ? »
Le petit frère ne répondit pas.
Cette fois encore, il ne le pouvait pas.
Le grand frère eut un petit ricanement.
Le petit frère ne rit pas. Il leva seulement sa main décharnée pour remettre ses lunettes en place.
« Grand frère, moi… »
Un coup de feu.
Le corps du petit frère fut projeté en arrière.
Le grand frère vit le sang jaillir.
L’instant d’après, il bougea.
Au moment où son petit frère jeta un regard à sa propre poitrine, le grand frère glissa la main sous son manteau, saisit le pistolet et le tira de là.
Il se retourna.
Frouf. Ses cheveux fouettèrent l’air et dispersèrent les flocons. Bam ! L’homme en costume blanc, qui avait tiré sur son petit frère depuis les arbres, fut atteint au front et s’effondra.
Le grand frère ne lui accorda pas un regard.
Il étreignit son petit frère.
« Bada ! »
Le petit frère toussa.
« Oui… »
Il toucha sa poitrine. Pas à l’endroit où se trouvait le pistolet, mais là où il avait été touché. Puis il marmonna :
« Enfin… Il est temps que le rideau tombe… »
« Bada, ne parle pas. Je vais… »
« Grand frère. »
Le petit frère parla. Sa voix était douce, mais claire.
« Comment étaient nos parents ? »
Le grand frère voulut répondre. Son petit frère lui couvrit la bouche.
« Notre père… notre mère… Ils étaient comment, déjà ? Je ne m’en souviens plus, grand frère. Je… »
Hum.
« Ils me manquent… »
« Bada. »
« Non… En fait, ils ne me manquent pas. J’ai dit ça comme ça. »
Le petit frère sourit dans les bras de son aîné.
« Monsieur Tono était… Monsieur Tono était un professeur. Je le respectais et je l’aimais bien, mais… ce n’était pas ma famille. Mademoiselle Su-jeong… enfin, juste Su-jeong. Il y avait une fille qui s’appelait comme ça. Est-ce que je t’en ai déjà parlé ? »
« Oui, Bada. Tu m’en as parlé. »
« Oui… Hum, cette fille… Comment dire… Elle est un peu différente. Un peu… pas tout à fait de la famille… Je… »
Hum.
« Pour moi, grand frère, tu étais ma seule famille… »
« Bada. »
Le grand frère serra les dents. Il resserra ses bras autour de son petit frère, mais, lorsque Bada toussa, il desserra aussitôt son étreinte. Il regarda son petit frère s’éloigner de plus en plus.
Je dois faire quelque chose.
Il le fallait.
« Notre père… Notre père était un homme peu bavard. »
Je dois me souvenir.
« Il avait beaucoup de barbe autour de la bouche. Quand il parlait, ça frémissait, mais il était si maigre qu’on distinguait à peine sa mâchoire. Quand il était jeune… Quand j’étais tout petit, on voyait sa mâchoire et ses joues, mais… »
Le grand frère fouilla désespérément sa mémoire. À soixante-quatorze ans, ses souvenirs s’étaient estompés, tout comme sa vue déclinante. Il tenta de raviver tant bien que mal ces souvenirs brouillés.
« Sa carrure… Quand j’étais petit, père était très robuste. Comme un ours. Quand il souriait, ce qui était rare, il ne relevait que légèrement les commissures des lèvres… »
Je dois me souvenir.
« Mère… Mère parlait avec l’accent de la province du Hamgyeong. Tu sais, ces expressions du Nord comme “fais ceci, fais cela”. Tu connais celle-là, “Le rire porte bonheur”[3], pas vrai ? Tu l’as déjà vue. La façon dont parlaient les humoristes ! Mère parlait comme ça… »
Je dois me souvenir. Je dois me souvenir.
« Mère… Et père… »
Je dois me souvenir.
« Grand frère… »
Le petit frère parla.
« J’ai froid… Grand frère, j’ai froid… »
Le grand frère le serra plus fort contre lui.
« Bada. »
« Grand frère… Je… je veux voir mère et père… »
« Bada ! »
« Grand frère… »
Puis son petit frère ne parla plus.
Le grand frère ouvrit la bouche.
Aucun son n’en sortit. Le vieil homme hurla sans voix.
La neige tombait.
Il leva la tête. L’arbre du sanctuaire seonangdang se dressait devant lui. La Vieille Wangdae y avait autrefois accompli un rite d’exorcisme… Elle avait installé un autel à offrandes devant lui… Cette immense vieille femme, qui priait pour quelque chose.
Le ciel.
Han San ouvrit la bouche. Pourtant, aucun son n’en sortit.
… S’il y avait
un paradis en ce monde,
si un être immense
existait au-dessus de lui,
« Donnez-moi une chance. »
Les mots sortirent.
« Je vous en prie, donnez-moi juste une chance de revivre. »
Des mots.
« Juste une fois… »
Des mots inutiles. Des mots qui ne servaient à rien. Des mots sans aucune valeur.
« Je vous en prie… »
Il voulait parler de leur père à son petit frère. Il voulait lui parler de leur mère.
Il voulait les lui montrer. Leur père. Leur mère. Lui dire qu’il n’était pas un monstre né de travers, qu’il était bien son petit frère, né du ventre de leur mère et porté dans les bras de leur père.
Et il voulait montrer à son petit frère toutes les qualités que devait avoir un grand frère idéal. Quelqu’un qui était préparé à tout, qui avait toujours un plan. Quelqu’un que personne ne pouvait vaincre.
« Je vous en prie. »
Les mots devinrent un murmure, puis se brisèrent et s’éparpillèrent.
Le corps de son petit frère refroidissait. Le sien aussi.
Trop de choses s’étaient déjà écoulées hors d’eux. Après que son petit frère eut cessé de parler, davantage encore s’en échappa.
Le grand frère le savait.
Pourtant, il ne le lâcha pas.
Jetant un dernier regard à l’arbre du sanctuaire seonangdang,
Je dois me souvenir.
Il le pensa une dernière fois.
Père. Mère. Son petit frère. Baechil, son grand frère. Les cinq wons de Ham Byeong-cheol. Les cigarettes Haetae. L’homme en durumagi blanc. La Vieille Wangdae. Go Tae-chon. Go Jin-dong. Shin Cheol-min. Sawada Kazuo, le commandant du détachement de la police militaire d’Inje. Kim Mal-ja. Kannoizuna Toono.
Au moment où il pensa à tout, son temps prit fin.
Et puis.
Han San ouvrit les yeux.
Notes :
[1] Le Classique des monts et des mers est un ancien recueil chinois mêlant géographie mythique, créatures et légendes.
[2] L’élection présidentielle sud-coréenne de 1987 eut lieu après des manifestations en faveur de la démocratisation ; la division des voix de l’opposition contribua à la victoire de l’ancien général Roh Tae-woo.
[3] « Le rire porte bonheur » était une émission comique coréenne dont les humoristes employaient le parler du nord évoqué ici.
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>