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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 158 : L’histoire des frères 【Classique des montagnes et des mers】 (10)
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Le document que le jeune homme avait apporté à Han San, le Plan Cheongmyeong, omettait un élément essentiel.
Il décrivait tout ce qu’ils comptaient faire, et avec tant de détails que cela en devenait presque excessif.
Mais il ne disait pas pourquoi ils voulaient le faire. Pourquoi ils proclameraient la loi martiale, ce qu’ils feraient des personnes arrêtées, ce qu’ils feraient après la loi martiale… rien de tout cela.
Les deux frères se faisaient face dans la demeure plongée dans l’obscurité, à Sindang-dong.
L’aîné posa de nouveau la question. C’était la troisième fois.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Cette fois, le cadet répondit.
« Tu connais ce chauve. »
Le grand Sima.
« Celui qui se cache dans le temple près de chez toi, grand frère. »
Le temple de Baekdamsa.
« Je vais remettre ce chauve sur le trône. »
Han San en eut le souffle coupé.
« Pourquoi ? »
Monsieur Han Bada se leva du canapé. Les mains jointes derrière le dos, il regarda par la fenêtre, où la pluie ruisselait.
« À ton avis ? »
Crac !
Un éclair déchira le ciel.
« Il y a sûrement un tas de raisons. Ce plan est passé entre bien des mains. Chacun avait les siennes. Comme tous ceux qui sont allés voter il y a deux ans. »
Nous seuls.
« Ceux qui croyaient qu’il fallait gagner pour que ce soit une vraie victoire. Ceux qui pensaient que tout compromis était une défaite. Ceux qui faisaient encore davantage confiance aux soldats. Ceux qui étaient furieux à l’idée que des salauds de communistes puissent ruiner le pays.
« Les raisons ne manquent pas. Choisis celle qui te plaît. Enfin, grand frère, toi… »
« Hé. »
Han San l’interrompit.
Les dents serrées, il força les mots à sortir.
« Tu m’as dit qu’on devait le faire. »
Ses joues étaient mouillées.
« Tu m’as dit qu’on devait renverser ce chauve et son ami. Que tu avais besoin de l’aide de ton grand frère, de mon aide, pour y arriver. Tu m’as demandé de t’aider. »
Toi.
« Bada, toi… »
Ce jour-là.
Après que j’avais brûlé de l’encens à ta place devant le portrait de Tono, après mon retour en Corée, après que tu avais mangé du tofu à Seobinggo, après que tu avais entendu tout ce que j’avais à te dire.
« Tu m’as demandé… de faire quelque chose avec toi… »
Les gouttes de pluie martelaient la fenêtre.
Toujours tourné vers l’extérieur, le cadet répondit :
« C’est vrai. »
« Alors je l’ai fait. »
L’aîné serra les dents.
« Je suis allé là où tu me l’as dit. J’ai apporté ce que tu m’as demandé, j’ai fait tout ce que tu m’as dit… tout ce que je pouvais faire. »
Parce que tu le voulais, j’ai fait tout ça.
Dictature militaire. Mouvement démocratique.
En tant qu’homme vivant sur cette terre, Han San ne pouvait pas n’avoir aucune opinion ni aucune position sur ces questions.
Il avait des idées bien arrêtées sur l’homme aux lunettes de soleil, le grand Sima et le petit Sima, et sur bien d’autres choses encore.
Mais ses sentiments personnels n’avaient aucune importance.
La crue de l’année Gap-sul avait emporté l’époque où il considérait ses propres sentiments comme absolus et croyait que le monde devait s’y conformer.
Tout simplement parce que son petit frère le voulait.
Son petit frère, si intelligent, lui avait dit qu’il avait besoin de son aide, qu’il voulait faire du bien dans le monde. En grand frère ordinaire, Han San en avait simplement éprouvé de la joie.
Et maintenant, voilà.
Pour un projet sur lequel ils avaient travaillé ensemble pendant sept ans.
« Tu me détestais à ce point ? »
La voix de l’aîné se perdit dans le bruit de la pluie.
« C’est pour ça que tu as fait ça ? Tu as prétendu avoir besoin de mon aide, alors qu’en réalité, tu comptais tout faire s’écrouler comme ça. Ou bien je n’ai jamais été qu’un pion ? Tu t’es servi de moi parce que c’était pratique, puis tu es passé à la partie suivante ? »
« Grand frère. »
Le cadet se tourna vers lui.
« Ni toi ni moi n’avons beaucoup de temps devant nous. Autant finir en beauté, dans un grand feu d’artifice. »
« Mettre le feu à tout ce qu’on a fait ensemble, tous les deux… »
« Ça suffit. »
Monsieur Han Bada leva la main pour interrompre Han San.
Han San se tut à son tour. De toute façon, les mots n’avaient plus aucune valeur.
Un instant plus tard, l’agréable sourire de monsieur Han Bada reparut.
« Bref, voilà ce que j’ai l’intention de faire. Qu’est-ce que tu vas faire, grand frère ? »
Cheongmyeong.
« Tu vas m’arrêter ? Ou tu vas encore exaucer le souhait de ton petit frère ? »
Le visage de son petit frère, lorsqu’il avait parlé devant Tono à Chuncheon en 1938, traversa l’esprit de l’aîné.
À toi de décider, grand frère.
« Grand frère, c’est toi qui décides. »
Son petit frère avait dit cela, et l’aîné avait donc pris sa décision.
Sept années passées auprès de son petit frère.
Deux années que son petit frère avait vécues dans le secret.
Han San ne savait plus lequel des deux il devait faire passer en premier.
Il se détourna.
« Grand frère, tu savais ? »
La voix de Han Bada le suivit tandis qu’il s’éloignait.
« On dit que lorsqu’on commet un meurtre, on fait vingt-cinq erreurs. Et si on arrive à en repérer quinze à l’avance et à les corriger, on est un génie. »
Han Bada demanda :
« Jusqu’où peux-tu prévoir les choses, grand frère ? »
Han San continua d’avancer en répondant :
« Comme si les choses se déroulaient jamais exactement comme prévu. »
Il passa la porte d’entrée.
« Pas avec quelqu’un comme moi. »
Han San sortit dans la pluie battante et le vent violent.
18. 31 décembre 1989, le dernier jour
Il ne restait qu’un jour avant les années 1990.
Han San quitta la maison.
Il enfila un gilet pare-balles qu’il avait fabriqué lui-même. Il s’attacha des ceintures de cuir autour du corps. Il emporta tout ce qu’il pouvait porter, des pierres de chasse aux lances de jet. Un poignard. Une petite hache. Il s’attacha tout ça sur lui.
Puis il passa un fusil d’infanterie Type 38 en bandoulière.
Quoi ? Enregistrement volontaire des armes à feu ?
Les civils sud-coréens n’avaient pas le droit de posséder librement des armes ?
Ha ha ha.
Il emporta des cartouches Arisaka. Des munitions qui n’étaient plus fabriquées depuis 1945 et qu’on ne pouvait pas importer.
Il ne lui restait que dix-sept balles. Impossible de savoir si leur poudre était encore bonne, ni si le fait qu’un coup parte garantissait que le suivant partirait aussi.
Elles lui allaient bien, pensa Han San.
Il gravit ensuite la montagne.
La neige tombait sur Seorak.
Une silhouette vêtue de blanc, chaussée de blanc et presque invisible sur le champ de neige, lui barra la route.
« Rebrousse chemin, vieux. Ce n’est pas un endroit où tu peux venir comme ça. »
Han San avança.
« J’ai dit de ne pas approcher. »
Il avança.
« Une affaire d’importance nationale va bientôt avoir lieu. Tu es prévenu. »
Il continua d’avancer.
Bang !
Le vieil homme s’arrêta.
Tenant toujours son pistolet, l’homme en blanc le regarda.
« Je t’avais prévenu.
Hé. Vous, ceux qui avez les mains libres, venez par ici. Apportez un sac.
Ici ? Ah, merde. On avait réparti les postes de chacun avant le début de l’opération. Alors, c’est… »
Bang !
L’homme en blanc s’effondra.
Han San reprit sa marche. Hum. Le sang coulait de ses lèvres et de son flanc, mais il continua d’avancer.
Des grésillements s’échappaient de la radio abandonnée, mêlés aux gouttes de sang.
« Songo-mae Trois, répondez. Que se passe-t-il ? Songo-mae Trois… »
Coup de feu.
Des pas.
« Nous avons perdu le contact à trois endroits ! Il se passe quelque chose ! »
« Restez calmes. Vous pensiez qu’il n’y aurait aucune résistance pendant l’opération ? Tenez vos positions et réagissez sans paniquer. »
Coup de feu.
Des pas.
« Ils sont combien ? »
« Impossible à déterminer ! Ils sont peut-être plus de dix, ah ! Attendez, c’est quoi ce bordel… »
« Songo-mae Sept ! »
Coup de feu.
Des pas.
« Plus aucun Faucon ne répond. »
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« Appelez l’Aigle. »
« Ces fossiles ? Non, on ne peut pas les maîtriser… »
« Appelez-les ! Vite ! Tous, du Un au Trois ! Sinon, tout de suite… Aaah ! »
Coup de feu.
Des pas.
« Ah… franchement. Personne n’est fichu de se débrouiller. Les jeunes d’aujourd’hui, alors. Depuis que Su-jeong-noona est partie, c’est le chaos complet. »
« Oh, allez. Pourquoi tu nous parles de Su-jeong-eonni maintenant, vieux schnock ? On va quand même pas parler de quelqu’un qui est parti il y a vingt ans. »
« Elle m’est venue à l’esprit, alors j’en ai parlé. Quoi ? J’ai pas le droit ? »
« Comment ça pourrait être permis ? Sunbae, tu es d’accord avec moi, pas vrai ? Hein ? »
« Silence, tout le monde. Il est temps de travailler. »
« Oui, oui. Le travail, c’est le travail. »
« Bien reçu~ »
Coup de feu. Coup de feu. Coup de feu. Des pas, puis un coup de feu. Un coup de feu. Ensuite, des pas, encore des pas, le clic d’une cartouche qui s’enclenche, un coup de feu, puis un autre coup de feu.
« Ah… ça… »
Un dernier coup de feu.
« Je vous ai déçu, monsieur Han Bada… »
La neige tombait.
L’aîné entra à l’endroit où la vallée de Sebeom s’était autrefois trouvée.
Le hameau du Milieu avait disparu. Pendant quelque temps après la guerre, des réfugiés s’étaient rassemblés sur le site abandonné du hameau supérieur et avaient formé quelque chose qui ressemblait au hameau du Milieu, mais cela n’avait pas duré. La vallée de Sebeom était trop difficile d’accès.
Comment les gens avaient-ils pu vivre dans un endroit pareil ?
Parce que certains n’avaient nulle part où aller. Han San se souvint du jour où ils n’avaient même plus pu vivre ici.
Au centre, il se dressait toujours.
L’arbre du sanctuaire seonangdang.
Il était épais. Plus épais qu’il ne l’avait été cinquante-cinq ans plus tôt. Bien plus encore que lorsqu’il l’avait revu, quarante-quatre ans auparavant.
La neige s’était accumulée sur ses branches. Quand le vent soufflait, une poudreuse en tombait en tourbillonnant.
Son petit frère se tenait là, sous la neige qui tombait, une radio à la main.
Il était seul. Il portait un pardessus. Un homme de soixante-quatre ans. Des lunettes. Ses cheveux plaqués en arrière avaient encore plus blanchi sous la neige.
« Grand frère. »
Floc.
Son petit frère laissa tomber dans la neige la radio qui n’émettait que des grésillements, puis se tourna vers lui.
« Tu es venu. »
« Je suis venu. »
L’aîné haletait. Hum. Du sang éclaboussa la neige.
Son petit frère compta les taches rouge sombre qui avaient durci sur ses vêtements.
« Trois balles ? »
« Cinq. Les quatre dernières venaient de ces trois salauds. » Hum. Il cracha du sang. « Ils étaient coriaces, ces salauds. Ils auraient pu bouffer tout cru un chef d’escouade des forces spéciales de l’Armée populaire. »
« À soixante-quatorze ans. »
Son petit frère éclata d’un rire incrédule.
« Et tu prétends encore être un homme ordinaire. »
L’aîné ne répondit pas. Il toussa encore une fois. Il n’avait plus le temps.
Le temps de parler.
« Ce que tu voulais faire. Cheongmyeong… Tu ne peux plus le faire. »
« Mm. »
Son petit frère rajusta ses lunettes en regardant sa montre.
« On peut toujours remplacer les rouages, grand frère. C’est pour ça que ce sont des rouages. Si une machine s’arrêtait de tourner parce qu’on en avait retiré quelques-uns… »
L’aîné toussa.
« Kim Mal-ja. »
Son petit frère le regarda.
« Cette vieille dame du Pavillon de Jade du Sud ? »
« Ouais. » Il toussa. « Je lui ai dit… de tout faire sortir. Tous les documents. Ce que j’ai apporté. Tout ce que j’ai enquêté. Tout. »
Son petit frère ne répondit pas.
Il garda longtemps le silence.
« Tu leur fais confiance ? Ce sont des sorcières qui ont bâti leur pouvoir en profitant des douceurs de la dictature. Les trois sœurs de la nuit. »
« Kim Tae-yang. »
À l’évocation du gangster envoyé à Samcheong[2] après l’arrivée au pouvoir de la nouvelle junte militaire, Han Bada pinça les lèvres comme pour dire : « Ah. »
« Je t’avais demandé de lui dire de faire attention. Quand je suis sorti de Seobinggo. »
« Je l’ai fait. »
« Alors, voyons… ce n’est la faute ni de toi ni de moi… Je comprends. Ce chauve et son ami vont devoir porter le chapeau.
Hum. Mais ces frères et sœurs n’étaient pas particulièrement proches, non ? Surtout madame Mal-ja et ce type, Kim Tae-yang. »
« Ils ont vieilli. »
L’aîné toussa.
« Quand on vieillit… on se met naturellement à penser à davantage de choses. »
Son petit frère rit. Cette fois à voix haute. Il éclata d’un rire profond, venu du ventre.
Après avoir ri un moment, son petit frère leva la main. Il caressa l’arbre du sanctuaire seonangdang.
« Grand frère, tu te souviens ? »
« Bada. »
« J’étais encore un gamin, à l’époque. Tu sais, il y avait ce type, Jin-dong. Il venait du hameau inférieur ? Celui qui portait toujours une salopette. »
L’aîné garda le silence.
Les yeux levés vers l’arbre du sanctuaire seonangdang à travers ses lunettes givrées, son petit frère reprit :
« Je voulais lui donner une leçon. Ça ne me suffisait pas. Je voulais le faire pleurer. Je voulais devenir policier, gendarme, n’importe quoi, et le faire appeler sa mère en pleurant.
Hum, elle était comment, sa mère ? Je ne m’en souviens plus. En revanche, je me rappelle que son père était un sacré numéro. »
Madame Go.
Go Tae-chon.
« C’est drôle, non ? Je ne me rappelle même pas à quoi ressemblaient ses parents, mais je me souviens de lui. À l’époque, je pensais que si je le faisais appeler sa mère, j’aurais gagné. »
Son petit frère sortit une cigarette de son manteau. Clic. Elle s’alluma et, dans ce monde blanc, seule son extrémité brûla vivement.
« Qu’est-ce qui lui est arrivé, déjà… Ça aussi, je ne m’en souviens pas.
Tu t’en souviens, grand frère ? »
« Il est mort. »
L’aîné prit une profonde inspiration.
« Dans la crue. Ils ont tous été emportés. Au hameau inférieur, il ne restait que Taeyang et Pi Sun-dae, ce vrai salaud de voyou… Tous les autres sont morts. »
« Je vois. »
Son petit frère souffla la fumée de sa cigarette et caressa une nouvelle fois l’arbre du sanctuaire seonangdang.
« C’est vrai. »
C’était bien ce qui s’était passé.
« Bada. »
Han San toussa. Des gouttelettes de sang s’éparpillèrent sur la neige.
Lorsqu’il s’approcha et se tint devant lui, monsieur Han Bada prit la parole.
« Tu m’as demandé pourquoi j’avais fait ça. »
C’était vrai.
« Tu veux toujours entendre la réponse ? »
Han San releva la tête.
Les lèvres de monsieur Han Bada s’étirèrent en un sourire.
« C’est pas drôle, de les voir tous se déchirer ? »
Han San poussa un rugissement et abattit son poing.
Sous l’arbre du sanctuaire seonangdang recouvert de neige, les bruits de deux vieillards en train de se battre retentirent dans la nuit.
Notes :
[2] Le Corps d’instruction de Samcheong était un programme de « purification sociale » mis en place par le régime militaire sud-coréen en 1980. Les détenus étaient envoyés dans des camps gérés par l’armée.
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