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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 156 : L’histoire des frères 【Classique des montagnes et des mers】 (8)
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14. 1980, le grand frère a soixante-cinq ans, le petit frère cinquante-cinq
Cette année-là, le printemps fut terriblement court.
La loi martiale d’urgence fut étendue à tout le pays. Beaucoup de gens moururent, et beaucoup furent arrêtés.
Monsieur Han Bada fut lui aussi arrêté.
L’homme qui s’était le plus enrichi illégalement dans le pays en abusant de son pouvoir.
Han San suivit du doigt l’article du journal.
« … »
Le grand frère plia le journal et se leva.
Il prit la direction de Séoul. Il y avait bien quelques barrages sur la route, mais ils réussirent à s’en arranger. Après tout, la péninsule était un pays montagneux.
Le corps qu’il avait malmené dans sa jeunesse perdait à présent de sa vigueur, maintenant qu’il avait passé la soixantaine. Mais on ne gravissait pas les montagnes avec la seule force physique.
Le grand frère se rendit au Commandement de la sécurité[1]. À Seobinggo. On lui avait dit que son petit frère s’y trouvait.
« Est-ce que je peux lui rendre visite ? »
Le policier militaire ne répondit pas. À la place, il prit une radio et fit un rapport à quelqu’un.
Avant que ce rapport n’attire du monde, Han San fit aussitôt demi-tour.
Évidemment.
C’était le Commandement de la sécurité. Ce n’était pas un hôtel, même si on l’appelait l’hôtel Binggo.
« Qu’est-ce que je suis censé faire ? »
Le nom de son petit frère ne lui était d’aucune utilité ici. C’était précisément à cause de ce nom qu’il avait été arrêté.
« Franchement… »
Le grand frère en avait assez. À l’époque où le nom de son petit frère avait tant de poids, les colporteurs et les pétitionnaires envahissaient les lieux. Mais maintenant qu’il en avait désespérément besoin, il ne pouvait pas s’en servir.
Il prit une chambre dans une auberge des environs.
Pendant plusieurs jours, il rôda autour du Commandement de la sécurité. Avec l’œil d’un montagnard, il repéra l’emplacement des murs, les endroits où ils étaient bas et ce qui les entourait. Il apprit à quelle heure les lumières s’allumaient et s’éteignaient. Il mémorisa tout, des visages des gardes à ceux des chiens.
Puis il franchit le mur.
Il était minuit lorsque le petit frère, assis seul et silencieux, entendit la voix de son grand frère.
« Ça va ? »
Le petit frère peina à comprendre ce qui se passait.
Il leva la tête et se tourna vers la voix. Là, il vit son grand frère.
« Comment tu es entré ici ? »
« Ça prendrait trop de temps à expliquer. »
« Alors laisse tomber. »
Le petit frère savait aussi bien que quiconque qu’ils n’avaient pas le temps.
Les frères s’assirent face à face.
À vrai dire, ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Et cela ne fit qu’embarrasser davantage le petit frère.
« Pourquoi tu es venu ? »
Le grand frère ne sut pas bien quoi répondre.
« C’est juste que… »
Le grand frère savait lui aussi qu’il ne pouvait pas sortir son petit frère de là.
D’abord, il n’y avait aucun moyen d’y parvenir. Son petit frère se déplaçait plus lentement que lui, alors qu’il avait pourtant plus de dix ans de moins.
Et même s’ils parvenaient à s’enfuir, cela poserait problème. Dès qu’ils prendraient la fuite, la nouvelle junte militaire ne manquerait pas de le faire rechercher ; et si son petit frère se faisait reprendre, on ne le ramènerait pas ici.
Malgré tout, s’il devait expliquer pourquoi il était venu…
« Je voulais voir si tu allais bien… »
Le petit frère eut un rire à la fois vide et limpide.
« Je vais bien. »
« Vraiment ? »
« Oui, vraiment. »
C’est ce que répondit le petit frère.
Et c’était vrai. Il était détenu, les journaux proclamaient qu’il était l’homme qui s’était le plus enrichi illégalement dans le pays en abusant de son pouvoir.
La pièce avait changé.
Comme un prince déchu qui aurait pu tenir un rôle secondaire assez important du vivant du roi Taejong, mais qui serait devenu un méchant de troisième ordre après la mort du roi Munjong. L’acte suivant avait commencé, de nouveaux acteurs étaient montés sur scène et un nouveau public allait arriver avec du pop-corn.
Pourtant.
« Grand frère, je peux te demander une faveur ? »
Le grand frère se raidit et se redressa aussitôt.
« Demande-moi ce que tu veux. »
« Monsieur Tono est mort. »
Han San se figea.
Il avait lui aussi appris la nouvelle. Dans le journal.
Le 12 juin 1980.
Un homme qui s’était emparé à plusieurs reprises du poste de secrétaire général du Parti libéral-démocrate, avant d’occuper les fonctions de soixante-huitième puis de soixante-neuvième Premier ministre. Selon les informations, il s’était effondré d’une angine de poitrine au cours d’une campagne électorale et était mort subitement.
Kannoizuna Toono.
Han San l’avait vu pour la première fois à Chuncheon, en 1938. Ensuite, il avait entendu parler de lui dans les lettres de son petit frère, dans les journaux, puis de nouveau dans les récits de son petit frère.
[Pas assez.]
Il ne l’avait rencontré qu’une fois.
[Nous parlerons quand tu ne manqueras plus de rien.]
Ce moment n’était finalement jamais venu.
« Même après la Libération, monsieur Tono et moi sommes restés en contact. Tu le sais. »
Il le savait.
« En 1962, nous avons rédigé un mémorandum. Il est devenu le traité sur les relations fondamentales entre le Japon et la République de Corée[2]. »
L’accord sur les revendications[3].
Un touriste japonais venu une fois à Seorak avait dit :
« Pourquoi vous êtes encore comme ça ? Vous avez eu l’argent. Ça ne vous suffit pas ? Si vous n’en vouliez pas, il ne fallait pas l’accepter. Une fois que vous l’avez accepté, c’était terminé. Arrêtez de revenir là-dessus. Essayez de vivre dans le présent. »
Han San, qui avait entendu la conversation, n’avait rien répondu. Il avait simplement pensé aux cinq wons que Ham Byeong-cheol lui avait rendus.
[Je t’ai tout remboursé. Vis bien.]
Han San ferma les yeux, puis les rouvrit.
Son petit frère parlait.
« Va lui rendre hommage, s’il te plaît. »
Le grand frère regarda son petit frère.
« Je ne peux pas y aller maintenant. Je suis ici. Si Su-jeong était encore en vie, j’aurais pu l’envoyer à ma place, mais elle est morte. À présent, tu es le seul qu’il me reste, grand frère. »
Le grand frère ferma de nouveau les yeux.
Pendant quarante-deux ans, Han San n’avait pensé qu’à une seule chose. À la lettre de son petit frère : « Je trouve que c’est une chose lâche à dire. » Au sourire de son petit frère lorsqu’ils s’étaient retrouvés : « Parce que c’est tellement pitoyable. » Au nom de son petit frère dans le journal. Han Bada, premier directeur de l’Agence centrale de renseignement de Corée.
Le grand frère ouvrit les yeux.
Il prit la parole.
« Ce salaud t’a détruit. »
Le petit frère sourit.
Il répondit :
« J’ai toujours été comme ça. »
Han San ne put accepter ces paroles.
Il ne protesta pas davantage. Ce n’était pas comme s’il pouvait un jour gagner une dispute contre son petit frère, et les mots n’avaient de toute façon que peu de valeur.
« Tu vas y aller, hein ? »
Le grand frère accepta sa demande.
« J’irai. »
Le petit frère sourit de nouveau, puis baissa la tête.
« Merci, grand frère. »
Japon.
Lorsqu’il arriva, les funérailles étaient déjà terminées. On lui dit qu’il s’agissait d’obsèques nationales.
Han San se rendit à la résidence de la famille endeuillée.
À la mesure de la noble famille à laquelle avait appartenu le baron de l’Empire, la demeure des Kannoizuna était somptueuse. Des bambous s’y dressaient partout, et des statues de pierre représentant des renards en sortaient la tête pour observer le monde.
« Monsieur Han Bada vous envoie… Entrez, je vous en prie. Soyez le bienvenu. »
La famille endeuillée accueillit Han San.
Han San se tint devant le portrait funéraire et brûla de l’encens.
Le portrait du Renard d’Argent représentait une photographie de sa jeunesse. Han San ignorait quel âge il avait exactement, mais le sourire au coin de ses lèvres était exactement le même que celui qu’il avait vu à Chuncheon, en 1938.
Un sourire qui lui allait comme un vêtement taillé sur mesure.
Ou peut-être était-ce tout simplement son visage au naturel.
Han San n’en savait rien.
Quarante-deux ans.
L’homme qui avait envoyé son petit frère à l’école. Celui dont son petit frère parlait sans cesse, en disant : « Monsieur Tono a dit… » ou « Si monsieur Tono avait été là… » Celui que son petit frère avait décrit comme quelqu’un de pas pitoyable.
Han San s’inclina.
Il ne dit rien en s’inclinant. Il n’avait rien à dire. Ou peut-être trop de choses.
[Nous parlerons quand tu ne manqueras plus de rien.]
Cette phrase lui traversa simplement l’esprit une nouvelle fois.
La nuit tomba.
Alors que Han San contemplait le portrait funéraire en silence, quelqu’un s’adressa à lui.
« Le défunt a passé très longtemps en Joseon, n’est-ce pas ? Ça me rappelle des souvenirs. »
La voix était enjouée.
Han San jeta un coup d’œil de côté. Quelqu’un dont il ne parvenait pas à deviner l’âge était assis là.
« Vous étiez aussi en Joseon ? »
« Oui ! Vous voulez boire un verre ? »
On apporta de l’alcool japonais.
Han San tendit la main et prit la coupe. Son interlocuteur but également.
« Comment va Bada ? » demanda la personne.
« Vous connaissez mon petit frère ? »
« Hum, on a un passé commun ! Il va bien ? Je n’ai aucun moyen d’avoir de ses nouvelles, là-bas ! »
« Il est emprisonné. »
« Hum, c’est regrettable. La politique politicienne ! C’est si ennuyeux, mais impossible à éviter. »
La personne claqua la langue, but une gorgée, puis remua un doigt fin.
« Mais ne vous inquiétez pas ! Bada ira bien. Il ne se laisse pas tracasser par ce genre de choses ! »
« … Comment le savez-vous ? »
« Disons que je l’ai appris du défunt. »
« Comment l’avez-vous appris ? »
« Bada est un spectateur. Même quand la pièce change, un spectateur reste un spectateur. »
Han San but.
L’instant d’après, il serra les dents.
« C’est à cause de ce salaud. »
Son souffle s’échappa. Un souffle brûlant. Ce n’était pas l’alcool. La chaleur montait de son cœur. Une colère bouillonnante l’habitait depuis qu’il avait reçu la première lettre de son petit frère.
« C’est à cause de ce salaud que Bada est devenu comme ça. »
« Hum. »
Son interlocuteur ne le blâma pas.
La personne savait bien que « ce salaud » ne désignait pas le défunt.
C’est pourquoi elle dit :
« Ne vous en voulez pas trop. »
Han San leva la tête. Sa vue avait peut-être baissé après soixante ans, mais le visage de la personne lui semblait flou.
La personne appuyait le menton sur sa main en regardant le portrait funéraire.
« Le défunt, voyez-vous… »
Elle poussa soudain un soupir.
Un long, très long soupir.
« Il l’a compris peu après sa naissance. La première fois qu’il a vu son reflet dans le lac du jardin. »
« Qu’a-t-il compris ? »
« Que j’étais jolie. Contrairement aux autres. »
« Ha ! »
Han San lâcha un rire sans joie. Son interlocuteur rit aussi.
« Ensuite, il a tout de suite compris une autre chose. »
« Et quoi donc ? »
« Il y a un lac dans le jardin de ma famille. Contrairement aux autres. »
Han San ne rit plus.
La personne souriait toujours.
« Je suis intelligent. J’apprends vite. Moi, moi, moi. Avec le temps, le défunt l’a compris.
« Qu’il était différent des autres.
« Il ne pouvait pas ne pas s’en rendre compte.
« Et comme il le savait, il ne pouvait pas s’empêcher d’y penser. »
Il faut que je fasse quelque chose.
« Les gens capables doivent aider ceux qui ne le sont pas. Les chanceux doivent aider ceux qui ne le sont pas. Les instruits doivent aider ceux qui ne le sont pas. Il pensait qu’il devait faire ce genre de choses. »
Han San fit claquer sa langue contre ses dents.
« Quelle arrogance ! »
« Ah, ça pique un peu… Il aimait bien qu’on l’admire !
« Mais le défunt devait bien trouver quelque chose qui lui plaise dans la vie, non ? »
Han San renifla, et la personne laissa échapper un petit rire, en tapotant ses lèvres du doigt.
« Puis le défunt a compris une autre chose. »
« Quoi, cette fois ? »
« Que rendre service et aimer, ce n’est pas la même chose. Il a compris qu’il avait aidé les gens, mais qu’il ne les avait pas aimés. »
L’aide descendait d’en haut vers le bas, mais l’amour allait de pair à pair.
Kannoizuna Toono avait passé sa vie au-dessus des autres.
Il l’avait été.
« Bada l’a compris quand il avait treize ans. Le défunt n’était donc pas si exceptionnel, après tout. Du moins, pas par son intelligence. »
« … »
« Vous vous demandiez pourquoi le défunt avait aidé Bada. »
Avait-il posé cette question ?
Han San n’en savait rien. Il avait beaucoup bu.
Il reprit une coupe, et son interlocuteur lui répondit.
« Ceux qui souffrent du même mal se reconnaissent. »
Silence.
« Mon petit frère souffre du même mal que le défunt ? »
« Les symptômes sont différents ! Le défunt essayait d’aider les gens, mais Bada… Hum, je ne devrais peut-être pas dire ça ! »
C’était vrai. Han San ne voulait pas que d’autres se permettent de juger son petit frère.
Pourtant, il demanda :
« Est-ce que ce mal se soigne ? »
« Qui sait ? Le défunt ne s’en est pas remis. »
La personne répondit ainsi, puis sourit largement à Han San.
« Mais Bada, lui, il vous a. »
Le grand frère entrouvrit les lèvres.
Puis les referma.
Il les rouvrit, puis les referma encore. Son interlocuteur sourit.
« Transmettez un message à Bada, s’il vous plaît. »
« … »
« Bada, tu m’entends ? C’est moi !
« J’ai perdu ! Waouh, je n’avais aucune chance de gagner !
« Les gens oublient ! Tout !
« Ils oublient ce qu’ils ont dit ! Ils oublient même ce qu’ils ont fait, alors évidemment qu’ils oublient tout des autres ! Ils oublient tout sans même sourciller ! »
Sans la moindre rancune, la personne sourit, appuya le menton sur sa main et regarda Han San.
« Mais Bada sera peut-être différent ! Après tout, il a un bon grand frère ! »
Un bon grand frère.
« Alors, descends de la salle maintenant. Arrête aussi d’être un personnage secondaire.
« De toute façon, il ne te reste plus beaucoup de temps à vivre.
« Amuse-toi. À fond ! »
La personne leva sa coupe et but.
« Je t’attendrai. »
Le grand frère leva la tête.
La place en face de lui était vide. Seule une coupe vide y reposait.
Le lendemain, la famille endeuillée affirma qu’il n’y avait eu personne de ce genre.
« Personne n’est entré dans la pièce où se trouve le portrait funéraire. Vous étiez notre seul invité. »
Han San s’apprêtait à répondre, puis s’arrêta. Il se tint devant le portrait funéraire.
En silence, il contempla ce visage souriant, brûla un dernier bâton d’encens, puis quitta la demeure.
À son retour, après avoir attendu quelque temps, il vit son petit frère sortir du Commandement de la sécurité.
Sur ses deux jambes.
C’était le prix à payer pour abandonner tous ses biens. On disait qu’il ne lui restait que sa demeure de Sindang-dong.
Le grand frère lui tendit du tofu[4].
« Tu as encore déniché ça quelque part. »
« Kim Tae-yang. »
« Cet homme… Dis-lui de faire attention à lui. De toute façon, il ne t’écoutera pas. »
Bien qu’il en eût visiblement assez, le petit frère prit le tofu et le mangea.
Quand Han San lui raconta sa conversation devant le portrait funéraire, son petit frère cessa de mâcher.
« On m’a dit de m’amuser. »
« Oui. C’était une expérience vraiment étrange. »
« C’est vrai. »
Le petit frère marmonna :
« Ils vont m’attendre… »
Il mâcha le reste du tofu, puis l’avala.
Ensuite, il hocha la tête.
« D’accord. »
Le silence retomba.
Le petit frère leva la tête et regarda son grand frère.
« Grand frère. »
« Oui ? »
« Ça te dirait de travailler avec moi ? »
Tout commença ainsi.
Notes :
[1] Le Commandement de la sécurité de la défense était le service de renseignement militaire sud-coréen et un rouage central de la prise de pouvoir militaire de 1979-1980. Son centre de détention de Seobinggo était tristement célèbre pour les interrogatoires et la torture.
[2] Le traité de 1965 sur les relations fondamentales entre le Japon et la République de Corée normalisa les relations diplomatiques entre les deux pays après la domination coloniale japonaise en Corée.
[3] L’accord sur les revendications, signé la même année, déclarait réglées les revendications financières et patrimoniales entre les deux États en échange de subventions et de prêts japonais à la Corée du Sud.
[4] En Corée, on offre traditionnellement du tofu à quelqu’un qui sort de prison, en lui souhaitant de prendre un nouveau départ.
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