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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 151 : L’histoire des frères 【Classique des monts et des mers】 (3)
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3. 1940, le grand frère a vingt-cinq ans, le petit frère quinze
En 1940, l’Empire du Japon se mit à réfléchir sur lui-même.
Sur le fait de chercher des noises au monde entier ?
Non. Sur sa façon de considérer ses propres citoyens.
Les registres de famille ? À bien y réfléchir, n’était-il pas négligent de laisser des gens vivre sur son territoire sans les inscrire sur ces registres ? L’éducation ? N’était-ce pas une joie de pouvoir tant enseigner à ceux qui ne savaient rien ?
Après cette réflexion, l’Empire du Japon supprima toutes les conditions requises pour servir la Nation impériale. Désormais, il suffisait d’avoir ses quatre membres et de comprendre le langage humain pour être reçu.
On allait même de porte en porte distribuer soi-même les certificats de réussite.
Han San en reçut un, lui aussi.
Kim Gang-cheol, le policier complètement fou dont Inje était si fière, le lui apporta.
« Écrivez votre nom ici, jeune homme !!! »
« Euh… Monsieur l’agent. Et si je ne sais pas écrire ? »
« Alors, mettez-y votre empreinte, jeune homme !!! »
Et s’il ne voulait pas non plus laisser son empreinte ? Inutile de poser la question. Deux auxiliaires coréens tenaient le voisin par les bras et l’aidaient à remplir les formalités pour accepter son certificat de réussite.
« Aaaah ! Non ! Je ne veux pas aller à la mine de charbon !! »
« Nous remercions sincèrement les sujets de la Nation impériale[1] pour leur participation volontaire à la réquisition de main-d’œuvre[2] !! »
Ainsi, par sa volonté entièrement libre et sans la moindre contrainte de qui que ce soit, le voisin devint une pierre d’angle du développement de la Nation impériale.
Han San décida de laisser lui-même son empreinte.
Il ne posa qu’une seule question.
« Vous pouvez envoyer à mon frère l’adresse de l’endroit où je vais ? Il faut qu’on puisse s’écrire. »
« Bien sûr, jeune homme !!! Vous partez ouvertement gagner de l’argent, alors pourquoi ne pourrait-on pas envoyer l’adresse, jeune homme !!! »
« D’accord. »
Son petit frère avait sauté des classes et terminé l’école primaire à Buyeo. Il était à présent à Gongju. Han San lui laissa une lettre, puis se rendit à l’endroit indiqué sur le certificat de réussite.
Là, il retrouva Im Baechil.
« S-San ! C’est bien toi, San ?! »
Les gens faisaient la queue pour passer l’examen et attendaient leur tour. Au son de son nom, Han San se retourna et aperçut Im Baechil.
« Baechil ? Tu pars aussi ? »
À présent, Han San n’appelait plus Im Baechil « grand frère ». Im Baechil se gratta l’arrière de la tête.
« O-oui… Ça fait longtemps. »
« Oui. »
Depuis la Grande Inondation de l’année Gap-sul, Han San s’était installé à Inje. Il ne s’approchait presque jamais de la vallée de Sebeom, à part pour aller sur la tombe de ses parents.
Il lui arrivait de croiser ce salaud de Kim Tae-yang, qui descendait souvent à Inje, mais c’était la première fois qu’il revoyait Im Baechil depuis l’inondation.
« O-oui. Ils sont venus demander des volontaires à la vallée de Sebeom, et moi… Enfin, tu sais, je suis costaud… »
« Tu pars tout seul, Baechil ? Il n’y avait pas quelques jeunes du hameau supérieur aussi ? Hyeok, ou Cheol-min, ou je ne sais plus qui ? »
En énumérant ces noms qui lui échappaient, Han San claqua la langue. Im Baechil se contenta de se gratter l’arrière de la tête et de sourire, embarrassé.
« E-en tout cas, ça me fait plaisir de te revoir. Tiens, prends ça. »
Im Baechil fouilla dans son paquetage et lui tendit quelque chose.
C’était un précieux injeolmi[3], un gâteau de riz saupoudré de poudre de soja. Il avait sans doute été préparé depuis quelque temps, mais il était encore tendre.
Han San l’accepta avec gratitude. Il était moelleux et avait un goût de noisette.
« Merci. C’est bon. »
« P-pas vrai ? C’est ma mère qui l’a fait. »
À ces mots, la gorge de Han San se serra un peu.
Les gâteaux de riz avaient tendance à rester coincés dans la gorge.
« Ta mère est veuve, non ? Qu’est-ce qu’elle va faire si tu pars ? »
Im Baechil se gratta de nouveau l’arrière de la tête. Puis il répondit :
« L-les villageois prendront bien soin d’elle. Yun Cheom-ji, l’oncle Baek… Le père Cho est là aussi. La Vieille Wangdae… Et l’oncle Park Il. »
« Hum. »
Han San avala son injeolmi.
Sa gorge se serra davantage encore.
« Je vois. »
« E-en tout cas, ça me fait plaisir de te revoir. Pour être honnête, je suis vraiment inquiet et j’ai peur… »
« Hé. »
Han San passa un bras autour des épaules d’Im Baechil et lui tapota le dos. Il ne l’avait jamais fait quand il vivait dans la vallée de Sebeom, mais peut-être était-ce parce qu’ils se retrouvaient après si longtemps, ou parce qu’ils étaient dans un endroit pareil. Le geste lui vint naturellement.
Peut-être était-ce à cause de l’injeolmi.
Quoi qu’il en soit.
« Ça ira. »
Im Baechil releva brusquement la tête.
« T-tu crois ? »
« Bien sûr. »
À vrai dire, Han San n’en savait rien. Mais on pouvait toujours prononcer ces mots.
Bien sûr, les mots n’avaient pas grande valeur.
Han San et Im Baechil montèrent dans le même train. Après plusieurs arrêts et redémarrages, ils arrivèrent à Gyeongseong, où leurs chemins se séparèrent.
Baechil partit vers le sud et Han San vers le nord.
« Prends soin de toi, Baechil. Tiens bon. »
« O-oui ! Toi aussi, San ! »
Han San fut réquisitionné sur le fleuve Yalu.
Sur le chantier du barrage de Sup’ung[4].
L’Empire du Japon construisait le barrage depuis 1937, sous prétexte qu’il produirait 700 000 kilowatts et pourrait fournir de l’électricité à toute la péninsule coréenne. Sa mise en service était prévue pour 1941.
Les travaux prenaient du retard, alors il fallut y broyer des hommes. Han San devint l’un d’eux.
« Ça peut vraiment marcher ? »
« Il le faut. »
Pour que ça marche, il fallait fabriquer du béton.
On mélangeait du ciment, du sable, du gravier et de l’eau. Han San avait travaillé sur des chantiers pour survivre à Inje ; il s’adapta donc rapidement.
Puis, un jour, quelque chose attira son attention.
« Pourquoi ont-ils empilé ces pierres comme ça ? »
Des cages de fil remplies de pierres étaient empilées en couches. Des gabions.
Le contremaître jeta un coup d’œil et répondit :
« Ça retient l’eau. »
« Mais elle fuit par les interstices. »
« J’ai dit que ça la retenait. Pas que ça la bloquait. Quand l’eau passe entre les pierres, elle accélère ou elle ralentit ? »
Pour retenir l’eau, il fallait d’abord casser son élan.
Han San se remémora soudain cette journée de l’année Gap-sul, puis les pluies torrentielles survenues deux ans plus tard, l’année Byeongja. Ensuite, il repensa à l’année Gap-sul.
Sawada avait dit que les pluies de l’année Byeongja avaient été pires, et Inje avait effectivement été dévastée. Bada lui avait même lu un article de journal racontant qu’un certain Hitler avait envoyé des secours. Mais, chaque fois que Han San pensait aux inondations, il ne pouvait oublier ce mois de juillet de l’année Gap-sul, où la pluie n’avait cessé de battre le toit.
« Si seulement ils avaient eu quelque chose comme ça à l’époque… »
Han San marmonna sans s’en rendre compte, puis retourna travailler.
4. 1942, le grand frère a vingt-sept ans, le petit frère dix-sept
Le barrage de Sup’ung fut achevé.
Le fleuve devint un lac. Encerclé de montagnes, celui-ci transforma les sommets en îles. Ce fut un immense chantier qui marquerait l’histoire de la péninsule.
Au cours de ce gigantesque chantier…
Les hommes réquisitionnés et amenés sur place furent littéralement broyés et, comme tout ce qui était broyé, finirent écrasés à mort.
Han San ne mourut pas.
« Tu as de la chance. »
Il avait vraiment eu de la chance, rien de plus.
Pour une raison ou une autre, Han San sentait que la chance qui l’avait jusque-là préservé des catastrophes décisives avait disparu l’année où commença la réquisition forcée pour les travaux.
L’homme qui avait survécu grâce à la chance apprit qu’un autre n’avait pas eu cette chance.
Un homme venu d’Inje avec lui lui demanda :
« San. Tu m’as dit que tu venais de la vallée de Sebeom, dans le Gangwon, pas vrai ? »
« Oui. Pourquoi ? »
« Le gars de là-bas. Le grand costaud. Celui qui a pris le même train que nous jusqu’à Gyeongseong. Celui qui ne te lâchait pas d’une semelle. »
Im Baechil.
« Oui. Qu’est-ce qu’il a ? »
« Il paraît qu’il est mort. »
Han San se figea.
L’homme se gratta vigoureusement l’arrière de la tête en parlant.
« Apparemment, ils l’ont envoyé outre-mer, sur le continent. Dans une mine de charbon de Kyushu[5], ou quelque part par là. Un tunnel s’est effondré et il a été enterré vivant. Ils n’ont même pas retrouvé son corps. »
« Je vois. »
Han San dit cela. Je vois.
Je vois.
« Il n’a pas eu de chance. »
Han San retourna travailler. Même le barrage achevé, il restait beaucoup à faire.
C’est pour ça que c’était une chance, pensa Han San.
« J’ai vraiment de la chance. »
Dix jours plus tard.
L’homme qui avait eu la chance de survivre et qui s’efforçait de chasser ses pensées apprit la nouvelle d’un homme encore plus incroyablement chanceux que lui.
Un autre homme venu d’Inje avec lui lui lança :
« Hé, San ! Tu es venu avec moi, pas vrai ? Du Gangwon ? »
« Oui, pourquoi ? »
« Tu sais, le grand gaillard de là-bas. Celui dont tu as reçu les gâteaux de riz. Il m’en a donné un aussi. »
Im Baechil.
« Oui. Qu’est-ce qu’il a ? »
« Il paraît qu’il est rentré chez lui ! »
Han San cligna des yeux.
« Quoi ? »
« Un tunnel s’est effondré pendant qu’il travaillait à la mine, mais ce gars-là a fait “Wouhou !” et a sauvé tout le monde ! Il est bâti comme une montagne, tu sais. Il a sauvé à lui seul près de dix personnes, dont un haut fonctionnaire japonais qui était là pour inspecter les lieux ! »
L’homme claqua la langue, envieux, puis poursuivit :
« Du coup, il a reçu une grosse récompense et une décoration. Et ce n’est pas tout. On lui a même proposé une maison sur le continent, en guise d’exemple pour les autres. Mais il a répondu que ça lui allait, qu’il devait rentrer s’occuper de sa mère. Alors ils lui ont dit : “Très bien, partez”, l’ont aussitôt libéré de la réquisition et renvoyé chez lui. »
« Comment on peut avoir une chance pareille ? C’est une légende. Une légende. »
Une légende.
« Où as-tu entendu ça ? »
« Qui sait ? Je ne me souviens plus où. Enfin, je l’ai entendu, c’est tout. »
Han San mit les deux récits côte à côte.
- Im Baechil était mort, enseveli dans l’effondrement d’un tunnel de mine.
- Im Baechil avait sauvé dix personnes et était rentré chez lui.
Il ne savait pas laquelle de ces versions était vraie. Kyushu se trouvait de l’autre côté de la mer, mais il ignorait où exactement sur l’archipel japonais. Et il en savait encore moins sur l’emplacement de cette mine de charbon de Kyushu.
Han San n’avait aucun moyen de vérifier.
Les deux récits avaient autant de poids l’un que l’autre. Han San ne devait pas prendre parti.
Mais il voulait croire le second.
Cette semaine-là, il reçut une lettre de son petit frère. Celui-ci était toujours à Gongju, en deuxième année au collège public de Gongju.
[ Grand frère. ]
Depuis qu’il était entré au collège, son petit frère ne l’appelait plus « grand frère-ah ».
[ J’ai lu un livre qui s’appelle Gatsby le Magnifique. Monsieur Tono me l’a envoyé. Dans le premier paragraphe, il y avait une phrase comme celle-ci. ]
« Se garder de juger, c’est s’ouvrir à l’espoir infini. »
[ Grand frère, je trouve que c’est une chose très lâche à dire. ]
C’était lâche.
Mais ces mots frappèrent Han San comme une révélation.
Im Baechil n’est pas mort.
Im Baechil, le simplet du village, cet idiot du hameau supérieur, celui qui ne s’entendait pas avec les enfants du hameau supérieur et jouait plutôt avec lui, venu du hameau du Milieu, et Kim Tae-yang, du hameau inférieur ; ce célibataire qui vivait avec sa mère veuve.
Grand frère Baechil.
On ne sait pas où est grand frère Baechil.
Voilà ce que décida Han San.
Un jour, il découvrirait où se trouvait Baechil.
Se garder de juger, c’est s’ouvrir à l’espoir infini.
Ou peut-être ne voulait-il pas savoir.
Le grand frère répondit à son petit frère.
[ Il doit y avoir des gens qui sont obligés de s’accrocher à ces mots pour continuer à vivre. ]
Son petit frère lui répondit :
[ Est-ce vraiment vivre ? ]
Quel sale gamin, pensa Han San en souriant.
Il pouvait sourire. On ignorait seulement où se trouvait grand frère Baechil. Peut-être avait-il sauvé dix personnes, reçu une grosse récompense et était déjà rentré chez lui. Peut-être vivait-il heureux en prenant soin de sa mère veuve.
Il pouvait sourire.
5. 1945, le grand frère a trente ans, le petit frère vingt
Le 15 août 1945. Il faisait sans doute jour.
Des mots japonais sortirent du haut-parleur. Des mots japonais difficiles à comprendre.
Han San les comprit.
Bientôt, la diffusion japonaise fut interrompue et des voix coréennes enthousiastes retentirent dans le haut-parleur. Alors, tout le monde comprit.
« C’est fini. »
Quelqu’un le dit.
« C’est fini. »
Quelqu’un d’autre le dit.
« C’est fini. » « C’est terminé. » « La fin. » « C’est fini. » « C’est fini. »
C’était aussi simple que ça.
La moitié des gens environ abandonna son travail. L’autre moitié observa la situation, puis la moitié de ceux-là posa discrètement ses outils à son tour.
Le soir venu, même la dernière moitié de ceux qui restaient avait quitté son poste.
Han San était déjà en route pour rentrer quand la première diffusion prit fin.
Rentrer chez lui… si l’on pouvait appeler cela chez lui. Le Gangwon. Inje. En tout cas, l’endroit où il avait vécu si longtemps.
Inje se trouvait au nord du 38e parallèle[6].
Chuncheon. Cheorwon. Inje. Sokcho. La région du mont Seorak. Tout se trouvait au nord du 38e parallèle. La vallée de Sebeom aussi. Lorsque la péninsule fut coupée en deux, la vallée de Sebeom se retrouva du côté nord.
Enfin, cela ne signifiait pas grand-chose.
C’était une époque où tout le monde se débrouillait comme il pouvait. Juste après la libération, les gens se montraient particulièrement insouciants.
On disait que l’Union soviétique administrerait cette région et l’Amérique l’autre, mais tout le monde s’en fichait complètement.
C’était comme ça, à l’époque.
De toute façon, Han San était venu du nord, lui aussi. Il lui suffisait de marcher pour rejoindre la vallée de Sebeom.
Onze ans s’étaient écoulés depuis cette journée de l’année Gap-sul.
Le hameau inférieur avait disparu. Le hameau du Milieu aussi. Il n’en restait que des traces. La maison de Go Tae-chon, celle de Choi Seo-bang, celle de Park Seo-bang, celle de So Seobang, celle de Cho Seo-bang. Il ne retrouva aucun de ces endroits.
En revanche, l’arbre-sanctuaire du Seonangdang avait grandi.
Il s’était dressé comme s’il avait englouti tout le hameau du Milieu. Ou peut-être avait-il toujours été aussi grand et Han San s’en souvenait-il mal parce qu’il était jeune.
Sans doute.
Non, certainement.
Han San secoua la tête. En regardant l’arbre-sanctuaire du Seonangdang, il se rendit compte qu’il ignorait pourquoi il le fixait, puis s’apprêta à s’éloigner. Il comptait se rendre sur la tombe de ses parents, si elle existait encore.
Alors…
« San… grand frère ? »
Quelqu’un l’interpella et Han San se retourna.
Un homme élégant et beau se tenait là.
Han San le reconnut.
« Cheol-min… c’est bien ça ? »
« … Grand frère. »
Le petit-fils maternel de Yun Cheom-ji, le Jeune Maître Cheol-min, âgé de vingt-sept ans, se tenait devant lui, le visage chargé d’émotions mêlées.
Notes :
[1] « Sujets de la Nation impériale » était la désignation idéologique de l’Empire impérial japonais pour les peuples censés servir l’empereur et l’empire.
[2] La réquisition de main-d’œuvre correspondait à la mobilisation forcée des Coréens colonisés pour travailler en temps de guerre, souvent dans des conditions coercitives.
[3] L’injeolmi est un gâteau de riz coréen moelleux enrobé de poudre de soja grillé.
[4] Le barrage de Sup’ung est un barrage hydroélectrique construit par le Japon colonial sur le fleuve Yalu.
[5] Kyushu est la principale île du sud-ouest du Japon ; elle fut historiquement une importante région minière pour le charbon.
[6] Après la capitulation du Japon en 1945, le 38e parallèle devint la ligne de démarcation initiale entre la Corée du Nord, occupée par les Soviétiques, et la Corée du Sud, occupée par les États-Unis.
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