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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Le génie de la chasse à l’époque coloniale japonaise
Chapitre 14
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Un retour triomphal (1)
Le soleil descendait déjà sur l’entrée du Hameau inférieur, là où le sentier débouchait dans la Vallée de Sebeom.
Go Tae-chon était assis en tailleur sur la borne de pierre à l’entrée et crachait en direction de Baechil et de Kim Tae-yang, postés devant lui.
« Regardez-moi ça, ce morveux de San n’est toujours pas rentré. Pour qui il se prend, hein ? Il a dit qu’il irait en ville tout seul. Il n’a peur de rien, celui-là. »
Une main dans la poche, Kim Tae-yang renchérit :
« Ah bon ? »
« Bien sûr que oui ! Il vous a accompagnés en ville quelques fois, en bande, et il s’est imaginé que c’était grâce à son talent. »
« Ce morveux de San a perdu la tête, complètement. Il a toujours eu un grain, ce gamin. » Kim Tae-yang ricana et tira une longue bouffée de sa cigarette Maco[1]. « Mais, mon oncle Tae-chon, pourquoi il est allé en ville, au juste ? Il aurait trouvé une femme ? »
« Une femme, mon œil ! Et une citadine, en plus ? Tu crois qu’elle accorderait seulement un regard à un bouseux attardé comme lui ? »
« C’est vrai. Alors, pourquoi il y est allé ? »
« Pour quoi d’autre ? Ce morveux est parti avec son père estropié à cause d’un blaireau… »
Les paroles de Go Tae-chon, qui s’étaient emballées, s’éteignirent peu à peu. Il y avait trop de détails gênants dans cette histoire ; il n’avait pas vraiment envie de tout raconter.
Mais Kim Tae-yang avait l’oreille aussi fine qu’un fantôme.
« Un blaireau ? »
« Oui, ce truc qui ressemble à un cousin du raton laveur… »
« Et le blaireau ? La famille de San en a attrapé un ? »
L’insistance de Kim Tae-yang fit froncer les sourcils à Go Tae-chon. Pourquoi ce morveux voulait-il tout lui faire raconter, maintenant ?
« Oui. Ils en ont attrapé un. L’huile de blaireau, tu vois, ça se vend un peu. »
« Ah bon ? Ça se vend ? »
« Bien sûr que ça se vend. C’est bon pour les brûlures et la pneumonie, paraît-il. Pour ça aussi, ils disent. À mon avis, c’est juste de la médecine de sauvage, mais bon, ce truc qu’on appelle le capita…lisme. C’est ce gaillard nommé la demande qui fixe les prix, tu vois. »
« Alors, c’est pour ça qu’il est allé la vendre. Parce que ça vaut de l’argent. »
« De l’argent, mon œil ! Tu vas voir, ce morveux va revenir les poches vides, je te le dis ! Tu sais comme la route de la ville est difficile ! »
À cet instant, Baechil, qui écoutait depuis un moment avec l’air d’un sac d’orge emprunté, prit timidement la parole.
« Euh… mais alors, c’est dangereux, non ? Et s’il lui arrive quelque chose ? »
Go Tae-chon agita la main et s’emporta de plus belle.
« Bien sûr que c’est dangereux ! Qu’est-ce que tu m’as entendu raconter depuis tout à l’heure ? Il faut connaître sa place, tu vois. Se connaître soi-même ! Tu connais cette phrase ? »
« Hum… »
« Cette phrase, là. Les gens pas instruits disent que c’est Socra-te qui l’a prononcée, mais la vérité, c’est qu’elle était simplement gravée sur un mur de temple, tu vois ? Socra-te, ce morveux, l’a juste copiée ! Sur le mur d’un temple dédié à ce dieu, à Del-phi…[2] »
Pendant que Go Tae-chon bavardait, Baechil jetait sans cesse des regards inquiets vers l’entrée du village. Il murmura presque :
« Tae-yang, on ne devrait pas aller chercher San… ? »
Kim Tae-yang cracha par terre un paquet de salive teintée de tabac. Il lui lança un regard en coin et demanda :
« T’as vraiment le crâne plein de cailloux ? »
« Hein ? »
« Baechil, franchement, Baechil. Je t’ai dit de réfléchir avant de parler. Aller le chercher, mais où ? Comment tu saurais où se trouve ce morveux de San ? »
« Euh… oui, pardon… »
« T’as intérêt à l’être. Pff, Baechil. Espèce d’abruti, pff, pff ! »
Kim Tae-yang frotta en rond son poing, celui qui tenait sa cigarette, contre la tempe de Baechil. Une braise lui effleura la joue et il tressaillit, mais il ne réussit qu’à esquisser un sourire tout penaud.
Kim Tae-yang tira une nouvelle longue bouffée.
« Bon sang, et puis surtout, ce morveux de San avait une si bonne affaire sous le nez et il n’a même pas prévenu son grand frère ? Quand il reviendra, je vais devoir lui apprendre les bonnes manières. »
Baechil n’osa même pas lui dire : « Tae-yang, tu es plus jeune que San… » En fait, des trois, c’était lui l’aîné, alors toute cette histoire d’âge le mettait mal à l’aise…
Go Tae-chon leva les yeux au ciel et rejeta ses cheveux gominés en arrière.
« Regardez, le soleil se couche. Il se couche. Ce petit morveux de San, hein ? Je parie qu’il n’arrive même pas à retrouver son chemin et qu’il tourne en rond là-bas. Il est parti et s’est perdu dans la montagne. C’est pour ça qu’il faut garder le cœur pur. Comme l’a dit John Hobb-es… »
Ce fut à cet instant.
Une énorme silhouette surgit des broussailles, sur le sentier près de l’entrée du Hameau inférieur, écartant les branches sur son passage.
Boum, BOUM !
« Q-qu’est-ce que c’est ?! »
Les trois hommes sursautèrent au bruit des lourds pas, qui semblaient faire trembler la borne de pierre.
Cette masse, ce poids leur évoquaient un sanglier… non, un ours. Ils crurent qu’une bête sauvage venait d’apparaître.
Mais la bête prit la parole.
« Qu’est-ce que vous faites tous là ? »
« Euh… »
Les trois hommes, encore sous le choc, mirent un moment à comprendre que la chose qui venait d’apparaître n’était pas une bête, mais une personne. Elle avait seulement l’air gigantesque à cause de la charge, grosse comme une maison, qu’elle portait sur le dos.
« … San ? »
Baechil le reconnut le premier. Puis Kim Tae-yang. Enfin, la bouche de Go Tae-chon s’ouvrit toute grande.
« T-toi, ce truc… ! »
Sur le porte-charge à armature de Han San s’entassaient un grand sac et un petit, de la viande, des chaussures en caoutchouc, une sorte de métal et un gros sac en toile grise.
Les poches vides ? On aurait dit qu’il avait ramené tout le marché de la ville en un seul voyage.
« Ah, oncle Go. Bonjour. »
Han San sourit. Cette façon effrontée de s’adresser à lui fit bouillir Go Tae-chon, mais le pas de Han San, qui s’approchait d’un pas lourd, le fit de nouveau tressaillir. La charge était si lourde que chacun de ses pas résonnait ainsi.
Il avait porté tout ça tout seul ?
Sur ces sentiers de montagne si escarpés ?
Et surtout, cette jolie chose blanche et dodue attachée tout en haut du porte-charge…
« Cot-cot ! »
« U-une Leghorn ! »
Go Tae-chon poussa un cri.
C’était précisément la race que le blaireau avait sauvagement dévorée dans son propre poulailler. Cette précieuse, rare et noble poule occidentale, maintenant installée sur le porte-charge de ce bouseux sans instruction.
« C-comment tu as eu ça… »
« Comment ? Tu crois que je les ai volées ? Je les ai achetées. »
« Et où est-ce que tu as trouvé l’argent… »
« L’huile de blaireau s’est bien vendue. Je l’ai apportée chez l’herboriste, j’ai reçu quelques-uns de ces bouts de papier que la société appelle de l’argent, je les ai donnés aux marchands, et voilà comment j’ai obtenu tout ça. »
Le ton désinvolte de Han San fit virer Go Tae-chon au rouge pivoine.
Ces citadins avaient-ils perdu la tête ? Ils ne voyaient pas d’un coup d’œil que c’était un bouseux qui pratiquait la culture sur brûlis ? Et ils avaient payé ce prix pour l’huile apportée par un type pareil ?
Et en plus, quoi ? Ils lui avaient vendu des marchandises ? Pourquoi ? Ce qui comptait pour eux, c’était seulement de prendre l’argent ? Des drogués du capita…lisme, tous autant qu’ils étaient !
Une Leghorn, au moins ! On ne vend pas une précieuse volaille étrangère comme celle-là à un bouseux pareil !
Go Tae-chon aurait voulu descendre en ville sur-le-champ pour leur dire leur fait. Des formules bien senties, condamnant avec amertume le culte de l’argent des marchands, défilaient dans sa tête comme les intertitres d’un film.
Han San, bien sûr, ne se souciait pas le moins du monde de ce qui pouvait bien se passer dans la tête de Go Tae-chon.
« Eh bien, quelle lourdeur ! Oncle Go, il faut que je rentre, alors à plus tard. »
Han San passa juste à côté de lui. « Cot-cot ! » lança tristement la poule blanche, et le souffle soulevé par la montagne de marchandises qui le frôla faillit renverser Go Tae-chon sur les fesses. La colère qui montait en lui retomba aussitôt.
« O-oui. Euh, à plus tard… »
Reculant centimètre par centimètre, Go Tae-chon fit demi-tour et fila chez lui, laissant les autres sur place.
En le regardant partir, Kim Tae-yang jeta son mégot et ricana.
« Ce Go Tae-chon, c’est sa grande gueule, le problème. Il n’arrêtait pas de dire que tu reviendrais les poches vides, et regarde-le maintenant. Il s’est couvert de ridicule. Je vois pas pourquoi il est aussi pourri. »
Han San ne mordit pas à l’hameçon et se contenta de sourire en coin.
Et toi, t’es si irréprochable que ça ?
Kim Tae-yang.
Une brute qui faisait le fier grâce à ses poings et aux relations de sa famille. Dès que quelqu’un mettait la main sur quelque chose, il s’y accrochait comme une sangsue pour le harceler. Il avait lui aussi extorqué pas mal de choses à Han San.
Il avait fini par devenir un gangster.
Un caïd qui s’était fait un nom dans tout le Gangwon, du moins d’après les souvenirs de Han San.
Il avait échappé aux sanctions lors de plusieurs campagnes contre les gangs et avait continué à parader, jusqu’à ce que, des décennies plus tard, son vieux corps usé soit emmené quelque part et qu’on n’entende plus jamais parler de lui.
Fidèle à lui-même, Kim Tae-yang s’avança sans demander la permission et examina la charge sur le dos de Han San sous toutes les coutures.
« Waouh, mais sérieusement, ça fait un sacré paquet de trucs. C’est si cher que ça, un blaireau ? »
« … »
« Pourquoi tu te tais… Oh ? Waouh, bon sang, c’est pas du fil de fer ? Hé ! Je prends ça ! »
Kim Tae-yang attrapa la botte de fil de fer chargée sur le porte-charge et éclata de rire.
Han San, qui observait jusqu’où il irait, faillit éclater de rire. Quel culot, ce morveux.
« Kim Tae-yang, qu’est-ce que tu crois faire ? »
« Hein ? »
« Je t’ai demandé ce que tu étais en train de faire. Repose ça. »
Han San le fixa en parlant.
Kim Tae-yang haussa les sourcils. Ce gringalet qui d’habitude n’osait même pas le regarder dans les yeux ?
« Hé, Han San. Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« T’as pas entendu ? Repose ça. »
« Si, je t’ai bien entendu. Mais c’est quoi, ce regard ? »
Kim Tae-yang plissa le visage et s’approcha.
Désemparé, Baechil essaya de l’arrêter.
« N-non, Tae-yang… c’est à San, et s’il te dit de le reposer, tu le reposes… »
« Ah, Baechil, t’as vraiment le crâne plein de cailloux ? Bon sang, ce morveux de Han San me tape sérieusement sur les nerfs ! Hein ?! »
Kim Tae-yang beugla. Baechil sursauta et recula, ce qui le poussa à bomber davantage le torse et à fusiller Han San du regard.
« Hé, Han San ! Pour qui tu te prends à regarder ton grand frère comme ça ? T’as le droit, hein ?! T’as le droit ?! »
Han San ne recula pas. Il ne s’emporta pas non plus.
Il répondit seulement d’un ton glacial :
« Arrête d’aboyer. Tu postillonnes, c’est dégoûtant. »
Kim Tae-yang en resta les yeux exorbités.
« Ah, espèce de fils de pute ! »
Kim Tae-yang se jeta sur lui. Il comptait gifler ce Han San insolent avant même qu’il ait pu poser son porte-charge, puis lui marteler le ventre, puisqu’il ne pouvait pas bouger sous tout ce poids.
À cet instant, Han San, le regard glacé, lança sa main gauche comme l’éclair.
Fwhoosh !
« Ngh ?! »
La main de Han San se referma d’un coup sur le cou de Kim Tae-yang, comme pour tordre celui d’une poule.
Il n’eut même pas besoin de poser son porte-charge. Avec sur le dos une charge presque aussi lourde qu’un homme adulte, Han San étranglait Kim Tae-yang d’une seule main.
« Khh, gak ! Espèce de… Hé, Han San ! L-lâche-moi ! »
Kim Tae-yang agrippa le poignet de Han San et se débattit. Il frappa son bras du poing, mais l’étouffement l’empêchait de mettre sa force dans ses coups.
Au contraire, la poigne de Han San se resserra.
C-c’est quoi cette force de fou ?
Comme dans un étau. Une poigne écrasante, qui semblait vouloir le broyer.
Pendant tout ce temps, Han San continua de fixer Kim Tae-yang en silence.
Dans les yeux de Kim Tae-yang, qui avait toujours fait le fier, la peur commença soudain à s’installer.
« Hé, hé ! Lâ-lâche-moi ! Hein ? S-San, gak ! J-je t’en prie, s-s’il te plaît ! »
Alors que le visage de Kim Tae-yang virait au violet…
« N-non ! Arrêtez, arrêtez ! Vous pouvez pas vous battre, vous pouvez pas ! »
C’était Baechil. Agitant les bras dans tous les sens, il s’interposa et regarda tour à tour Kim Tae-yang et Han San, le visage au bord des larmes.
« On est du même village. Non, se battre… faut pas se battre, hein ? Hein ? »
En voyant Baechil, le plus grand des trois, prendre un air sur le point de fondre en larmes, Han San, d’ordinaire impassible, eut une expression troublée.
Grand frère Baechil…
Chaque village avait son simplet. Celui de la Vallée de Sebeom, c’était justement Baechil. Il passait sa vie à se faire malmener de tous côtés tout en s’occupant de sa mère veuve. Puis, quelques années plus tard, lors de la mobilisation générale nationale[3], il avait été enrôlé et avait disparu sans laisser de traces.
« Tss. »
La main de Han San se relâcha.
Flop : Kim Tae-yang tomba sur les fesses et s’étala par terre.
« Kof ! Kof, khé, khé ! »
Se tenant le cou et suffoquant, Kim Tae-yang lança un regard furieux à Han San, puis tressaillit aussitôt quand celui-ci le fixa sans émotion.
Un instant plus tard, Kim Tae-yang releva prudemment les coins de sa bouche.
« Hé, bon sang… San ! Je… je plaisantais, pourquoi tu réagis comme ça, franchement ? Entre amis… »
« C’était pas drôle. »
« Ah, pardon. Je suis un peu farceur, tu sais… »
En gloussant, hi-hi, Kim Tae-yang reposa la botte de fil de fer sur le porte-charge de Han San, aussi délicatement que s’il s’agissait d’une jeune mariée.
Han San continua de le regarder en silence.
Ne supportant pas ce regard, Kim Tae-yang n’eut d’autre choix que de reculer en titubant.
« À-à plus tard ! Mon ami ! »
La poussière se souleva puis retomba derrière Kim Tae-yang, qui déguerpit la queue entre les jambes.
[1] Maco (마코) était une marque de cigarettes très populaire à l’époque coloniale.
[2] « Connais-toi toi-même » était bien gravé sur le temple d’Apollon à Delphes et remonte à avant Socrate — ainsi, par pur hasard, les affirmations confuses de Go Tae-chon ne sont pas entièrement fausses.
[3] La mobilisation générale nationale (국가총동원) désigne la mobilisation de guerre que le Japon imposa dans tout son empire à partir de 1938. Sous ce régime, d’innombrables Coréens comme Baechil furent enrôlés pour le travail forcé ou le service militaire.
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