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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 137 : Grande catastrophe 【Grande inondation de l’année Gapsul】 (3)
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Les anciens croyaient que le feu et l’eau étaient des dieux.
Les Chinois racontaient que Zhurong, le dieu du feu, et Gonggong, le dieu de l’eau, s’étaient disputé la domination du monde.
Sima Zhen écrivit dans les Annales fondamentales des Trois Augustes que Gonggong, vaincu et fou de rage, avait foncé contre une montagne. Le ciel tout entier s’était incliné, et les restes du monde qui s’étaient déversés avaient formé la mer de l’Est.
Les insulaires allèrent plus loin. Ils racontaient que deux jumeaux, créateurs du ciel et de la terre, s’étaient épris l’un de l’autre et avaient engendré le feu, lequel avait brûlé de l’intérieur sa mère déesse au moment de naître.
Furieux, le dieu, frère aîné, tira son épée et décapita le feu nouveau-né. Des restes de ce neveu et fils naquirent toutes sortes de divinités, parmi lesquelles les dieux des montagnes, de la guerre et de la foudre. Le Nihon Shoki et le Kojiki racontaient la même histoire.
Le feu régnait d’un côté, l’eau de l’autre, et ensemble, ils avaient façonné le monde connu des hommes. De même qu’il y avait un dieu dans la mer,[1] un dieu dans le puits et un dieu mâle errant dans les incendies de forêt, même l’Occident croyait qu’une déesse habitait le foyer.
Les hommes vivaient en servant les dieux.
Et les servir revenait, en fin de compte, à les nourrir.
Partout, les hommes comprenaient bien ce principe. Ils offraient la première cuillerée de riz tirée de la marmite au dieu de la Cuisine et, chaque premier mois lunaire, célébraient des rites avec un bol d’alcool où se reflétait la lune.
Les nymphes qui vivaient près des sources souriaient lorsqu’on leur offrait des bouquets. Les poètes de la Grèce antique racontaient que ces sourires allumaient un feu dans leur cœur et les poussaient à parcourir le monde en chantant.
Mais parfois, les dieux avaient faim.
Même dans un monde où la poussière recouvrait les marmites, où les puits étaient à sec et où il ne restait que des fleurs fanées, les nymphes souriaient encore.
Leurs dents blanches et acérées découvertes.
Quand il ne restait plus rien à offrir, la foi des hommes était véritablement mise à l’épreuve.
Il leur fallait tout de même offrir quelque chose.
Lorsque les criquets recouvraient les champs, le dieu de Carthage recevait les nouveau-nés dans le feu.
Au nord comme à l’ouest, les apôtres des dieux de la guerre tuaient leurs proches et les offraient à la mer avant de prendre le large. Après la victoire, ils incendiaient des villes et les élevaient vers les cieux.
Sim Cheong se jeta dans la mer d’Indang pour son père aveugle. Le prix convenu était de trois cents seom de riz sacrificiel ; en fin de compte, la vue de son père avait donc coûté au roi Dragon de la mer de l’Est un repas.
Les dieux que les hommes vénéraient étaient donc tous des bêtes qui dévoraient des êtres humains.
Le temps passa.
Dans un monde où les dieux demeuraient aussi féroces que jadis, des héros commencèrent à apparaître parmi les hommes, l’un après l’autre.
Yu le Grand, de la dynastie Xia, enchaîna le monstre Wuzhiqi et dompta le fleuve Huai. Prométhée, le plus grand des voleurs, déroba le feu au palais des dieux et le cantonna aux foyers des hommes.
Sur les îles, Susanoo tua le grand serpent à huit têtes qui dévorait une jeune fille chaque année et assura un territoire à l’humanité. Les empereurs du Japon se transmirent de génération en génération l’épée tirée de sa queue.
Les hommes passèrent des colliers au cou des dieux que leurs héros avaient chassés.
Ils bâtirent des digues le long des fleuves et des barrages en mer. Ils remodelèrent montagnes et forêts en plantant des arbres en rangs bien ordonnés, afin d’empêcher le feu de s’étendre davantage.
À l’époque des Lumières, ils allèrent jusqu’à mesurer le temps qu’il faisait dans les cieux et à donner aux typhons et aux séismes des noms numériques et austères.
Le feu et l’eau devaient désormais renoncer à leur place de dieux.
Ils refusèrent.
Les anciens dieux regrettaient l’époque où ils étaient encore des dieux. Dès qu’ils en avaient l’occasion, ils rongeaient leur collier, espérant retrouver ces jours révolus.
Pourtant, les deux bêtes étaient de nature différente.
Le feu montrait les crocs dès qu’il prenait un peu d’ampleur.
L’eau était une bête bien plus sournoise.
L’eau savait attendre.
15 juillet 1934.
La pluie tomba.
Les fissures des rizières, béantes depuis un mois, burent cette eau douce et commencèrent à se refermer. Les fermiers ouvrirent joyeusement les canaux d’irrigation, et, pour la première fois depuis des lustres, les tavernes des huit provinces virent les boissons passer de main en main.
« On dirait que le ciel a enfin retrouvé la raison. »
« Cette année, la récolte ne sera peut-être pas complètement perdue, finalement. »
Leurs inquiétudes s’apaisèrent, et les pensées des gens se tournèrent vers le monde au-delà des moissons d’automne encore lointaines.
« Mais cette loi sur le contrôle du riz va vraiment entrer en vigueur ? »
« Comment ça, vraiment ? C’est déjà le cas. J’ai entendu dire que le décret d’application était tombé en mai dernier. La loi, elle, a été adoptée à la fin de l’année dernière. »
« Ha. Qu’est-ce qu’on va devenir ? »
« On s’en sortira d’une façon ou d’une autre. »
Tandis que les gens ne songeaient qu’aux soucis du monde des hommes, la bête nouveau-née se frottait à leurs mains comme un chaton et secouait son pelage trempé.
C’était une pluie bienvenue.
Une naissance était toujours une bénédiction.
16 juillet 1934.
Il plut aussi ce jour-là.
La pluie s’abattit sur la digue de Geomseri, à Samnangjin, en aval du fleuve Nakdong.
La digue s’était effondrée lors du typhon de l’année précédente. On l’avait reconstruite, puis elle s’était de nouveau écroulée en mai et on l’avait rafistolée une fois de plus.
« Elle tiendra pendant toute la saison des pluies, hein ? »
Le chef du village s’inclina profondément devant le fonctionnaire du Gouvernement général venu l’inspecter.
« Bien sûr. La troisième fois sera la bonne, non ? Cette fois, on l’a réparée comme il faut. »
« Oui. Elle a l’air assez solide. »
Tap, tap.
Tel le ronronnement d’un chat adulte, les pas feutrés de la bête s’insinuèrent dans l’air, tandis que la digue s’effaçait doucement dans la brume d’eau.
17 juillet 1934.
La pluie tombait toujours.
Elle n’avait pas redoublé.
Elle ne s’arrêtait tout simplement pas.
Après deux jours sans répit, la pluie avait dépassé ce que la terre pouvait absorber. Les bêtes qui ne parvenaient plus à s’infiltrer dans le sol s’engloutissaient les unes les autres et rampaient vers les terres basses.
Les ruisseaux grossirent et furent engloutis par les fossés. Les fossés grossirent et furent engloutis par les cours d’eau. Les cours d’eau grossirent et furent engloutis par les fleuves.
Sur les quais, les passeurs fronçaient les sourcils.
« Le fleuve n’a pas un peu monté ? »
« Bah, les fleuves montent toujours un peu pendant la saison des pluies… »
Ils répondirent ainsi, mais, comme s’ils s’étaient concertés, leurs regards se tournèrent vers le ciel. La pluie continuait de tomber des nuages d’orage qui recouvraient la péninsule.
La bête se recroquevilla comme un vieux chat sauvage et attendit.
18 juillet 1934.
La pluie tombait encore et toujours.
La bête avait énormément grandi avant même que quiconque s’en aperçoive.
De chaton, elle était devenue un chat adulte.
Du chat, elle était devenue un chat sauvage.
Et voilà qu’elle était désormais assez grande pour qu’on l’appelle tigre.
Si elle avait été le feu, elle aurait montré les crocs et se serait déchaînée.
L’eau ne faisait pas cela.
Descendue du ciel, elle était calme. Humide, elle avait été moite et sinistre dès sa naissance. Elle pouvait s’infiltrer partout, et sa nature était acérée.
Grâce à son calme, à son humidité et à son tranchant, le Tigre d’Eau ne s’en prit ni aux maisons ni aux champs.
Il s’attaqua aux routes.
Comme le tigre des montagnes qui coupait d’abord la retraite de sa proie, le Tigre d’Eau s’en prit aux routes les plus basses, l’une après l’autre.
L’asphalte n’avait pas encore gagné beaucoup de terrain.
Gonflées par l’eau jusqu’à ne plus pouvoir en boire davantage, les routes de terre se transformèrent en bourbiers. Les voyageurs grimacèrent et retroussèrent leurs pantalons. Certains cessèrent d’avancer. D’autres firent carrément demi-tour.
« Pourquoi les routes sont-elles dans un état pareil ? »
« Tss. On va devoir attendre qu’elles sèchent avant de réessayer. »
Mais elles ne séchèrent pas.
Ceux qui avaient retroussé leurs pantalons et poursuivi leur route s’arrêtèrent devant les eaux vives.
« Il n’y avait pas des pierres pour traverser, ici ? »
« Je ne les vois pas… Peut-être qu’elles apparaîtront si on avance un peu ? »
Mais elles ne réapparurent pas.
Quand le ruisseau monta d’une bonne paume, plus de cent mille pierres de gué disparurent sous l’eau le même jour.
« Allons au bac. »
« Les bateaux circulent encore, non ? »
Mais non.
Dès que les cours d’eau se firent un peu plus tumultueux, des dizaines de milliers de bacs se retrouvèrent tous à l’arrêt.
Les passeurs portèrent leurs pipes à la bouche et observèrent le fleuve.
« Attendez. On ne peut pas prendre le large maintenant. »
« On reprendra quand ça se calmera. Heureusement, ce n’est pas encore si grave. »
Mais ça ne se calma pas.
La pluie continuait de tomber.
Sans redoubler.
Sans devenir violente.
Simplement, sans relâche.
Implacablement.
« Attends, la lettre n’est toujours pas arrivée ? »
« C’est bizarre. Mon neveu devait arriver aujourd’hui… »
Dans le bruit de la pluie, devenu familier avant même qu’on s’en rende compte, ceux-là mêmes qui n’étaient jamais partis commencèrent, les uns après les autres, à s’inquiéter.
1■ juillet 1934.
Les lignes Gyeongbu et Honam furent interrompues.
Parce que les ponts s’étaient effondrés ? Parce que des glissements de terrain avaient enseveli des trains ?
Non.
Trois ou quatre tronçons de voie ferrée avaient simplement été submergés, sans bruit.
Un train s’arrêta. Ceux qui suivaient sur la même ligne s’immobilisèrent à leur tour. Les passagers descendirent une gare avant leur destination.
« Bon sang. Les chemins de fer de cette péninsule, c’est toujours la même histoire. »
« Il va falloir prendre le train suivant. Ou faire demi-tour. »
Mais le train suivant ne vint jamais.
Entre-temps, un autre tronçon de voie reliant la gare à la précédente avait été submergé en silence.
À mesure que les artères reliant la péninsule se bouchaient, les gares se remplissaient peu à peu de monde.
« Chef de gare, vous n’avez toujours pas de nouvelles ? »
« Qui sait ? Le télégraphe ne fonctionne plus depuis un moment. Le signal doit être mauvais. »
Le Tigre d’Eau demeurait silencieux.
Pas de glissements de terrain déchirant les montagnes, pas de vents arrachant les arbres, pas de tonnerre ni d’éclairs ébranlant le ciel, pas de crues furieuses emportant les villages.
Pourtant, les gens commencèrent enfin à comprendre.
« Hé… cette pluie… »
« Elle va continuer combien de temps ? »
Quand ils s’en rendirent compte, les habitants de la péninsule étaient déjà isolés sur une multitude d’îles solitaires.
La pluie tombait toujours.
■■ juillet 1934.
On disait que le corps humain ne pouvait pas tenir trois jours sans eau.
Et le cœur humain peinait à tenir trois jours dans un monde où il n’y avait rien d’autre que de l’eau.
« Elle va continuer combien de temps, cette pluie !? »
Les marchés furent les premiers à fermer. Le sol se changea en bourbier et l’eau s’infiltra à travers les bâches, empêchant les marchands d’étaler leurs produits.
« Non, mais ils arrivent quand, ces foutus produits !? »
Les magasins fermèrent les uns après les autres. Les marchandises attendues eurent un jour de retard, puis un autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à vendre.
« Quand est-ce que les choses vont rentrer dans l’ordre ? »
« Excusez-moi, mon enfant a disparu depuis hier. Quand pourriez-vous nous recevoir… ? »
« Quand est-ce qu’elle va enfin s’arrêter, cette pluie… ? »
Quand, quand, quand.
Une infinité de « quand » résonnèrent sur chaque île.
Les bureaux du gouvernement furent à leur tour paralysés. Dans les petits villages qui n’en avaient pas, les maisons des chefs de village et des autres notables débordèrent de monde, jusqu’à ce qu’eux aussi se mettent à verrouiller leurs portes, les uns après les autres.
Quand le bruit des portes d’entrepôt qu’on barrait fermement se fit entendre, même ceux qui n’en possédaient pas comprirent la situation.
« Attendez. Il nous reste combien de nourriture, à la maison ? »
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
« Le toit fuit ! »
« L’humidité attaque le pot de riz. Il moisit… »
La pluie continuait de tomber.
« Bon sang ! On ne tiendra plus longtemps ! »
« Ceux qui n’ont plus à manger, sortez ! Essayons au moins de gagner la ville ! »
Dans chaque village, les maisons à court de nourriture commencèrent à envoyer quelqu’un dehors, l’une après l’autre.
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
Comme l’eau s’écoulait et s’accumulait dans les endroits bas, les gens traversaient les étendues inondées et convergeaient vers les îles les plus grandes.
Ils avançaient sur des routes transformées en bourbiers, trempés par la pluie incessante. Ils traversaient des rapides où les pierres de gué avaient disparu sous l’eau, ou faisaient de longs détours jusqu’à trouver un passage qui leur semblait praticable.
Certains ne parvenaient pas à traverser.
« Ah ! J’ai glissé, glouglou ! Ah ! »
« Hé ! Je t’avais dit de faire attention… Au moins, tu ne t’es fait mal qu’à la jambe. Rentrons. »
Certains ne parvenaient pas à traverser.
« Bien. La ville est juste devant. À part monsieur Seo et monsieur Yang, qui se sont blessés aux jambes… Hein ? Où est monsieur Kim ? »
« Euh, il était encore avec nous quand on a traversé le rapide… Ah, ne me dis pas que… »
Certains ne parvenaient pas à traverser.
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
Ceux qui avaient réussi, on ne sait comment, à franchir les eaux et à atteindre la ville aperçurent des silhouettes rassemblées devant eux. La brume d’eau était si épaisse qu’ils ne comprirent qu’il s’agissait de personnes qu’une fois tout près.
« Pourquoi y a-t-il autant de monde ici ? »
« Pourquoi à votre avis ? J’habite dans cette ville, alors je suis là. Vous venez d’où, vous ? »
« De Geomseri, au nord. »
« Geomseri ? Alors tous ces gens qui arrivent derrière vous viennent aussi de Geomseri ? »
À ces mots, les nouveaux venus se retournèrent. Une fois encore, les silhouettes qui avançaient péniblement dans la brume ne se révélèrent être des personnes qu’en s’approchant de beaucoup plus près.
« Non ? Je ne les ai jamais vus… »
« Pourquoi y a-t-il autant de monde ici ? Je viens d’Ulchon, par là… »
Les gens qui étaient là dès le début, ceux qui étaient arrivés les premiers et ceux qui les avaient rejoints ensuite se rassemblèrent tous. Les endroits qu’ils avaient gagnés étaient eux aussi des îles, et les gens s’amassaient sur chacune d’elles.
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
« Mon enfant est malade… »
« Évidemment qu’il est malade ! Il a été trempé par la pluie ! Pourquoi vous n’êtes pas resté chez vous, au lieu de venir ici semer la pagaille !? »
La pluie continuait de tomber.
« Laissez-nous entrer, je vous en prie ! Laissez-nous seulement nous reposer une journée ! »
« Vous êtes qui, vous, bon sang ? Faites un pas dans ma cour et vous allez voir… »
La pluie continuait de tomber.
« Mon enfant est malade, bande de salauds ! »
« Pourquoi vous venez chez nous pour faire un scandale parce que votre gosse est malade, argh ! Ah ! Tu viens de me frapper ? Tu m’as frappé ? Chérie ! Apporte-moi ce gourdin ! »
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
« Ce salaud est encore revenu ? Chérie ! Apporte-moi encore le gourdin. …Chérie ? Pourquoi tu ne réponds pas ? Non, vous êtes qui, vous ? Pourquoi vous sortez de là ? Elle est où, ma chérie ? Hé, hé, on peut en parler calmement… »
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
« Garde champêtre, venez par ici, je vous en prie ! Une bande de voleurs est entrée chez nous ! »
« Allez d’abord voir notre entrepôt ! Toute une bande de brigands s’en est prise à nous ! »
■■ juillet 1934.
La pluie continuait de tomber.
« Vous voyez cette maison au toit de tuiles ? Des familles japonaises y vivent. Elles ont dû entasser la nourriture par montagnes, comme de petits écureuils. Ces bêtes. Tout ça, ce n’est pas bâti sur le sang des Coréens ? Va reprendre ce qui nous revient, petit frère. »
« Grand frère, j’y suis allé, mais ils étaient tous coréens. J’ai entendu dire qu’ils avaient même participé au mouvement du Manse. »
« Ah bon ? J’aurais pourtant juré avoir entendu parler japonais… Pourquoi ces salauds sèment-ils la confusion, bon sang ? »
« Ne t’en fais pas, grand frère. On a pris tout ce qui valait la peine d’être emporté, en compensation pour nous avoir fait prendre des gens honnêtes comme nous pour quelqu’un d’autre. »
La pluie continuait de tomber.
« Des Coréens commettent des pillages sous prétexte des inondations ! Je répète : des Coréens commettent des pillages sous prétexte des inondations ! »
« Nos familles ! Nos biens ! Nous devons les protéger de nos propres mains contre ces bêtes qu’on appelle les Coréens ! »
« Hé, toi ! Je ne te connais pas. Tu es coréen, pas vrai ? »
« J-Je suis japonais ! Le train s’est arrêté, alors maintenant je… »
« Tu crois tromper qui, espèce de sale Coréen ? Tu as un accent bizarre et tu as l’air coréen, en plus ! Attrapez-le, tout le monde ! »
« Je suis japonais ! Japonais, du Japon ! Je viens du continent, argh ! »
« Hé, monsieur Matsuoka, je crois que cet homme était peut-être vraiment japonais. Il y avait ça dans ses vêtements… »
« Un faux. C’est un faux. Donne-moi ça, je m’en occupe. »
« Surtout, hé ! Ces types là-bas ! Allons attraper les quatre. Des gamins à la vieille, ils ont tous l’air arriérés. Ce sont forcément des voleurs coréens. »
La pluie continuait de tomber.
■■ juillet 1934.
Sans utiliser ses griffes ni ses crocs, le Tigre d’Eau engloutit la péninsule. Les fragments brisés de la civilisation commencèrent à se dissoudre dans son suc gastrique, en commençant par les plus tendres.
Le Tigre d’Eau bâilla longuement.
Il ne lui restait plus qu’à se recroqueviller et à digérer.
Mais, quelques instants plus tard, il tressaillit.
Les yeux mi-clos, le Tigre d’Eau tenta de se recroqueviller à nouveau.
Il tressaillit encore.
Le Tigre d’Eau fronça les sourcils et plongea le regard dans son propre ventre.
Gangwon.
« Tout le monde ! Rassemblez-vous ici ! »
À l’extrémité de la péninsule, là où les voies ferrées étaient rares et où les nouvelles routes venaient à peine d’être tracées, une terre qui se cramponnait tout juste au bord de la modernité résistait, pour une raison ou une autre, mieux que partout ailleurs.
Le Tigre d’Eau ignorait qu’un vieux chasseur avait régressé et attendu un an et trois mois ce moment précis.
[1] Bada peut aussi être un prénom, mais ici, il s’agit simplement du mot coréen pour « mer ».
Notes :
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