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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 135 : Grande Calamité 【Grande Inondation de l’année Gap-sul】 (1)
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C’était une petite pièce tendue de toile bleu-vert.
La pièce était sombre. Aucune lumière n’y brillait ; le peu qui y pénétrait venait de l’extérieur. De minuscules clochettes suspendues entre les étagères drapées de toile luisaient dans la pénombre.
Tac, tac.
La pluie tambourinait au-dessus de leurs têtes.
Tac, tatatatac, splatch. Les coups frappés sur le toit se rapprochèrent peu à peu.
Un vieux carnet reposait sur un autel couvert de poussière.
Il était ouvert.
Des noms, des dates et des chiffres couvraient ses pages poussiéreuses.
Han Man-seok. 21 juillet 1934. Âgé de 46 ans.
Ham Ssang-sim. 21 juillet 1934. Âgée de 43 ans.
Une rafale s’engouffra dans la pièce.
Au moment où une goutte de pluie frappa lourdement le toit, flac, une page se tourna.
Go Tae-chon. 21 juillet 1934. Âgé de 38 ans.
Go Jin-dong. 21 juillet 1934. Âgé de 8 ans.
Le carnet.
Choi Jeong-pal. 21 juillet 1934. Âgé de 41 ans.
Jeong Yong-sun. 21 juillet 1934. Âgé de 43 ans.
Choi Man-bok. 21 juillet 1934. Âgé de 11 ans.
Flac, une autre page se tourna.
La même date, encore et encore, se répétait.
Park Mu-won. 21 juillet 1934. Âgé de 40 ans.
Shin Sun-yong. 21 juillet 1934. Âgé de 39 ans.
Lee Seok-chil. 21 juillet 1934. Âgé de 40 ans.
Kim Jeom-rye. 21 juillet 1934. Âgée de 38 ans.
Le vent et la pluie redoublèrent de violence.
Quelque part dans le ciel, les cieux semblèrent se déchirer, et des éclairs se mirent à jaillir de la brèche.
So Ji-hun. 21 juillet 1934. Âgé de 44 ans. Yoo Kkot-nim. 21 juillet 1934. Âgée de 44 ans. So Dong-hyeon. 21 juillet 1934. Âgé de 13 ans. Kim Yeong-jun. 21 juillet 1934. Âgé de 42 ans. Park Jeong-mi. 21 juillet 1934. Âgée de 44 ans. Kim Seon-ho. 21 juillet 1934. Âgé de 16 ans. Yun Yeong-jin. 21 juillet 1934. Âgé de 40 ans. Park Deok-sun. 21 juillet 1934. Âgée de 38 ans. Jo Man-il. 21 juillet 1934. Âgé de 39 ans. Jo Eok-geum. 21 juillet 1934. Âgée de 12 ans. Jang Tae-hong. 21 juillet 1934. Âgé de 56 ans. Jeong Guhwan. 21 juillet 1934. Âgé de 34 ans. Jeong Do-il. 21 juillet 1934. Âgé de 36 ans…
Ding, ding ! Les minuscules clochettes sonnèrent toutes à la fois, comme si elles poussaient un hurlement, comme si elles éclataient d’un rire fou.
Tandis que les pages se tournaient à toute vitesse, crac ! La foudre s’abattit et plus d’une douzaine de pages s’envolèrent d’un coup.
Hajama Ayame. 11 janvier 1937. Âgée de 29 ans.
Namgung Eok. 5 avril 1939. Âgé de 76 ans.
Imok. 6 avril 1940. Âgé de 52 ans.
Park Sang-jun. 6 avril 1940. Âgé de 49 ans.
Im Baechil. 21 mai 1942. Âgé de 29 ans.
Lee Byeol-a. 21 juin 1942. Âgée de 47 ans.
Hajama Fusataro. 23 août 1942. Âgé de 82 ans.
Yun Seung-mun. 19 août 1942. Âgé de 62 ans.
Lee Jae-yu. 26 octobre 1944. Âgé de 39 ans.
Oh Anna. 8 août 1945. Âgée de 40 ans.
Encore quelques pages.
Shin Cheol-min. 25 juin 1950. Âgé de 32 ans.
Lee Beom-ik. 29 septembre 1950. Âgé de 67 ans.
Sawada Kazuo. 10 juillet 1951. Âgé de 51 ans.
Kim Gang-cheol. 10 juillet 1951. Âgé de 58 ans.
Kim Su-jeong. 5 juin 1968. Âgée de 43 ans.
Encore quelques pages…
Kannoizuna Toono. 12 juin 1980. Âgé de 70 ans.
Kim Tae-yang. 11 septembre 1980. Âgé de 64 ans.
Puis.
Han Bada. 31 décembre 1989. Âgée de 64 ans.
Han San. 31 décembre 1989. Âgé de—
Crac !
Au moment où la foudre blanchit la vallée, un arbre tordu s’effondra et la petite pièce trembla de part en part.
Le carnet posé sur l’autel accrocha le bord de la table, s’immobilisa un instant, puis glissa.
Il tomba.
Plouf.
Le carnet atterrit dans une flaque formée par l’eau de pluie qui s’infiltrait. L’encre se répandit aussitôt, rendant les mots illisibles.
La foudre s’arrêta.
Le vent s’arrêta.
Les clochettes se turent.
Seule la pluie continua de tomber.
* * *
Les premiers signes avant-coureurs apparurent en mai.
À la fin du printemps, la pluie s’abattit pendant des jours et une digue le long du fleuve Nakdong céda. On entendit toutes sortes de commentaires sur le réglage tardif des vannes et autres choses du même genre, mais quoi qu’il en fût, plusieurs villages près du fleuve furent inondés, et leurs rizières et leurs champs emportés.
Les gens claquèrent la langue, puis oublièrent. De nos jours, ce genre de choses n’avait rien d’exceptionnel.
Une sécheresse survint en juin.
Pas une seule goutte ne tomba du ciel de tout le mois. Les rizières déjà ravagées par les eaux se fissuraient à présent.
« Qu’est-ce qui cloche avec le temps, bon sang ? »
« Quelqu’un aurait emprunté à l’avance la pluie de la mousson de juillet et tout dépensé en mai ? »
Ces plaisanteries circulaient partout où les gens se rassemblaient.
Certains tenaient aussi ce genre de propos :
« Je crois qu’il va y avoir une énorme inondation en juillet. Faites des réserves de nourriture et de matériaux de construction, trouvez un endroit où vous réfugier et préparez-vous. »
Quelle absurdité !
Ne voyaient-ils pas les rizières craquelées juste sous leurs yeux ? Lorsqu’ils apprirent l’origine de la rumeur, leur incrédulité atteignit des sommets.
« Ça vient du Gangwon ? »
« Qu’est-ce que ces bouseux du fin fond du pays peuvent bien savoir ? »
Depuis longtemps, la hiérarchie géographique de la péninsule voulait que les terres s’appauvrissent à mesure qu’on remontait vers le nord au-delà de Séoul. Mais avec l’avènement de cette prétendue ère internationale, les choses avaient changé.
La province de Pyeongan se trouvait juste de l’autre côté du fleuve Yalu, face à la Mandchoukouo. La province de Hamgyeong bordait la grande puissance qu’était l’Union soviétique, ainsi que le mont Baekdu, montagne sacrée. Et la province de Hwanghae ? Elle faisait encore administrativement partie de la province de Gyeonggi à l’époque, mais Kaesong, une métropole comparable à Busan, s’y trouvait.
Seul le Gangwon était un trou perdu parmi les trous perdus, un coin paumé sans rien à faire valoir !
« Depuis quand les bouseux du Gangwon ont-ils le droit de se mêler des affaires de nous autres, gens des trois provinces du Sud[2] ? C’est légal, ça ? »
« Quoi ? Chuncheon serait presque une métropole, trop grande pour le Gangwon ? Ha… Il faut croire qu’on n’a pas remis ces gens à leur place depuis un moment. »
Tandis que ce mépris géographique se répandait tout naturellement, un autre détail fut révélé, portant leur réaction à son comble.
« Accrochez-vous : celui qui a lancé ça, c’est un jeune type qui dirige une grosse affaire dans le Gangwon. »
« Dans le Gangwon… ? Une affaire… ? Grosse… ? »
« Attendez un peu, ces mots se contredisent. Il n’y a aucune civilisation dans le Gangwon, alors on ne peut pas y diriger une affaire. Et même si c’était possible, ce ne serait qu’un marchand ambulant ; ça ne pourrait donc pas être une grosse affaire. Employons les mots correctement. »
« Oui, oui. Enfin, j’ai entendu dire qu’il vendait aussi de la nourriture et des matériaux de construction. »
« Ah, voilà l’explication. Il essaie d’écouler sa propre marchandise. Regardez-moi les combines minables de ces bouseux du Gangwon. »
Les prétendus « sages » crurent avoir parfaitement compris la situation.
Un marchand criait qu’il fallait se préparer à une inondation. Pour cela, il fallait du grain et des provisions. Et ce marchand vendait du grain et des provisions.
Rien ne plaisait davantage aux gens qu’une histoire aussi cohérente.
Bien sûr, tout le monde n’était pas de cet avis.
« Mais j’ai entendu dire que ce jeune homme avait un don spirituel… »
« Un don spirituel, mon œil ! Tu crois à ces foutaises superstitieuses ? Cela dit, j’ai entendu dire que cette secte appelée Baekbaekgyo[1] avait tué quelques personnes du côté de Hongcheon. Personne ne gobe les superstitions plus facilement que les bouseux du Gangwon. »
À proprement parler, Baekbaekgyo avait surtout sévi dans les environs de Gyeongseong et de Gyeonggi, mais personne ne le fit remarquer. Même celui qui répliqua contesta un autre point de l’affirmation.
« J’ai entendu dire que l’an dernier, pendant le typhon, des gens avaient été sauvés parce qu’ils l’avaient écouté. Tu connais Jang Tae-hong, le courtier marchand de Sokcho… »
« C’était juste de la chance. Il a eu de la veine une fois, les gens se sont dit : “Oh, c’est un vrai voyant”, et maintenant il est atteint de la maladie du mensonge. »
« J’ai entendu dire que ce jeune homme gagnait bien sa vie. Je ne pense pas que ce soit le genre à mentir… »
« Ah, tu viens de le dire toi-même. »
Le sage se tapa sur le genou.
« Exactement ! Ce jeune homme qui gagne bien sa vie. N’est-ce pas la preuve que tout ça, c’est du mensonge ? »
« Hein ? Comment ça ? »
« Écoute. Admettons, juste pour raisonner, que tu aies ce genre de don spirituel. Tu serais le seul à savoir qu’une énorme inondation va survenir le mois prochain. Qu’est-ce que tu ferais ?
Tu courrais partout en criant : “Il y aura une inondation le mois prochain ! Préparez-vous ! Faites attention !” ? C’est ça que tu ferais ? »
« Et qu’est-ce que je ferais d’autre ? »
« Ha, quel imbécile irrécupérable ! Voilà pourquoi tu ne fais pas d’argent. »
Le sage se frappa la poitrine, exaspéré.
« Évidemment que tu garderais ça pour toi ! Tu le cacherais, puis tu ferais des réserves aussi grosses que possible, tant que le riz, le sel, le coton, les clous et tout le reste ne coûtent presque rien.
Et quand l’inondation frapperait ! Là, tu vendrais tout. Qu’est-ce qui se passerait ? Tu aurais acheté pour une bouchée de pain et tu revendrais à prix d’or. Tu ne te ferais pas un sacré paquet d’argent ? »
« Ah… »
Même celui qui avait protesté sembla séduit par l’idée.
C’était naturel.
Si l’on connaissait l’avenir, on saurait comment gagner de l’argent.
Pourquoi quelqu’un révélerait-il à l’avance, et gratuitement qui plus est, une information qui valait une fortune ?
Le sage plissa les yeux, comme s’il avait démêlé d’un seul regard tous les liens de cause à effet.
« Si un jeune type a bâti en un an l’une des meilleures entreprises du Gangwon… Ah, ces mots se contredisent encore. Enfin, s’il a réussi à monter une entreprise prospère dans un trou pareil, alors, comme tu l’as dit, il sait faire de l’argent.
Pourquoi quelqu’un qui a ce talent irait-il répandre des rumeurs qui ne pourraient que nuire à ses affaires ? »
« C’est vrai. Maintenant que tu le dis… »
Celui qui avait protesté hocha la tête. L’idée de faire des réserves au cas où s’évanouit complètement.
Début juillet, alors que la sécheresse atteignait son paroxysme sans qu’une seule goutte ne tombe, cette « explication » sembla particulièrement convaincante.
« Je suis vraiment content de t’avoir écouté ! J’ai failli immobiliser une grosse somme pour me préparer aux dégâts d’une inondation. »
« Tss, tss. C’est pour ça que tu as de la chance d’avoir un ami aussi sage que moi. »
« Qu’est-ce qu’ils fichent, dans le Gangwon ? Pourquoi n’arrêtent-ils pas ce jeune salaud et ne lui flanquent-ils pas une raclée pour avoir répandu des rumeurs aussi infondées ? C’est une terre barbare où même le Gouvernement général n’existe pas ? »
« Pas vrai ? Je me suis renseigné, et ce jeune type est dans les bonnes grâces du gouverneur de la province, du commandant de la police militaire de Chuncheon… Encore des mots qui se contredisent ! Enfin, j’ai entendu dire que tous les chefs de ces tribus indigènes l’appréciaient.
Il paraît qu’il s’est même mêlé de la nouvelle ligne de chemin de fer qu’ils construisent à Chuncheon, ou Chungcheon, ou je ne sais où. Il ne se prend vraiment pas pour n’importe qui. »
« Pah. Quel monde pourri. »
Ceux qui étaient déjà amers d’apprendre qu’un jeune bouseux s’était enrichi se joignirent à eux pour le démolir. Avec des rumeurs sans fondement et une collusion entre gouvernement et entreprises qui en étaient arrivées là, le monde était sûrement tombé dans la corruption décrite dans les Écritures de ces foutus catholiques.
Mais tout le monde ne réagissait pas ainsi.
Sokcho.
« Courtier Jang. On achète vraiment tout ça ? »
Le responsable de l’entrepôt cligna des yeux.
« Tu crois que je ferais ça si je n’étais pas sérieux ? »
« Non, c’est juste que… Les quantités n’ont rien à voir avec ce qu’on traite d’habitude… »
Le grain arrivait par centaines de gamani[3].
Le sel, le coton, les cordes de paille, les planches et le reste arrivaient en quantités tout aussi importantes. Même les conserves, qui coûtaient très cher à l’époque, étaient livrées par dix caisses de chaque sorte !
Et les marchandises déchargées des navires n’étaient même pas envoyées au grand entrepôt près du rivage : elles partaient vers un nouvel entrepôt construit en hauteur, sur le versant derrière la ville.
« Courtier Jang, rien que les frais de main-d’œuvre…
Et si nous vendons tout ça plus tard, il faudra le recharger sur les navires, non ? Monter et redescendre cette montagne… Au minimum, ne vaudrait-il pas mieux tout garder dans le grand entrepôt du bord de mer… ? »
« Ça fait combien de temps que tu travailles pour moi ? »
Le responsable de l’entrepôt se redressa.
« Ça fait longtemps… »
« Alors tu sais ce qui s’est passé l’an dernier, pas vrai ? »
« Oui… »
Pendant le typhon 3383, l’année précédente, le courtier Jang avait tenu compte de l’avertissement de Han San.
Il avait tiré les navires jusqu’à un endroit abrité et les avait amarrés, puis avait entassé toutes les cargaisons dans plusieurs entrepôts solides.
Tandis que tout le monde se moquait de lui, il avait agi seul. Une fois le typhon passé, il avait fait un véritable carton dans tout Sokcho.
Le responsable de l’entrepôt restait inquiet.
« Mais les gens disent… »
« Je me fiche de ce que les gens racontent. »
Le courtier Jang ne s’inquiétait pas.
« J’ai simplement pris ma décision. »
Le courtier Jang apposa son sceau sur le registre.
Des situations semblables se produisaient partout dans le Gangwon.
Dans la ville d’Inje, un contremaître métis japonais-coréen nommé Yoshihiro se tourmentait depuis plusieurs jours à ce sujet. Enfin, le visage résolu, il se tourna vers sa femme.
« Chérie. Faisons quelques préparatifs. »
[1] Baekbaekgyo était une secte millénariste coréenne dont le chef et les adeptes commirent des meurtres de masse dans les années 1930.
[2] Les trois provinces du Sud désignent traditionnellement les régions de Chungcheong, Jeolla et Gyeongsang, dans le sud de la Corée.
[3] Un gamani est un grand sac tressé en paille utilisé pour conserver et transporter du grain et d’autres marchandises.
Notes :
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