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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 116 : Dompter le copieur (1)
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Remontons un peu dans le temps, au retour de Han San après le festival des drapeaux organisé pour l’inauguration du pont de Soyang.
Le chaos régnait déjà dans les bureaux de Chuncheon du Commerce Myriad de Han.
« Directeur ! On a un énorme problème ! »
Chuk Jae-seok accourut et s’arrêta devant Han San.
À cette époque, Rouge-Intello était devenu de fait le vice-président du Commerce Myriad de Han et pouvait prendre bon nombre de décisions en l’absence de Han San. Il était si rouge qu’on aurait dit qu’on lui avait retiré son « Intello » pour ne laisser que le « Rouge ».
« Le Commerce Myriad de Myo ! C’est une entreprise dirigée par un certain Myo San, et il ouvre deux restaurants ! Juste en face des nôtres ! Dans trois jours ! Et ces restaurants, eh bien… »
« Rien ne vaut le voir de ses propres yeux ! Directeur, regardez ça ! »
Avant que Jae-seok ait pu finir son rapport, Chuk Jun-ha étala une feuille de papier huilé sur la table. Des morceaux de poulet frit y étaient éparpillés, dégageant une riche odeur d’huile et d’assaisonnement.
Han San ne put s’empêcher d’admirer l’efficacité de ses subordonnés.
« Non, président Jun-ha. Comment avez-vous réussi à vous procurer de la nourriture d’un établissement qui n’a même pas encore ouvert ? »
« J’ai mes méthodes ! Mais ce n’est pas le plus important… »
« Très bien. Voyons ça. »
Han San saisit un morceau de poulet frit nature avec ses baguettes et le porta à sa bouche.
Croc.
Bien qu’il eût été frit depuis quelque temps, sa panure était encore croustillante et le jus de la viande s’en écoulait. Le poulet lui-même était salé à point.
L’assaisonnement était tout aussi réussi. Ce goût à la fois sucré et épicé…
« A-alors, qu’en pensez-vous, directeur ? »
« Hmm. » Han San posa ses baguettes. « Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. »
À la réponse détendue de leur directeur, les frères Chuk se détendirent aussitôt.
« Donc, il n’y a pas de problème ? »
« Bien sûr que non ! Le directeur a toujours un plan. »
« Quel dommage que monsieur Lee ne soit pas là. Il aurait pu nous chanter l’hymne aux grands projets du Commerce Myriad de Han. »
Alors que l’atmosphère du bureau commençait à s’apaiser, Han San avala le morceau de poulet qu’il mâchait et marmonna : « Mais ils l’ont copié à la perfection. »
Les frères Chuk se figèrent.
Han San poursuivit :
« L’épaisseur de la panure. La façon dont la saumure a pénétré jusqu’au cœur du poulet. C’est parfait. Je pensais qu’il leur faudrait au moins un an, ou six mois au plus tôt, pour réussir une contrefaçon aussi bonne. »
Le silence retomba.
Une seconde plus tard, le bureau fut de nouveau plongé dans le chaos.
« Aaaah ! C’est fini ! C’est la plus grande crise que notre entreprise ait jamais connue, alors qu’on filait plein vent arrière ! »
« Pourquoi le Ciel a-t-il créé Han San pour ensuite créer Myo San aussi ?! »
« Ciel !!!!! »
Han San les regarda, incrédule, tandis que les frères Chuk se livraient à un véritable cirque : ils se prenaient la tête, se tiraient les joues avec les yeux exorbités, se mettaient en équilibre sur les mains et applaudissaient avec les pieds.
« Sérieusement. Je vous ai dit de ne pas vous inquiéter. »
« M-mais, directeur… Si le même plat est vendu dans la boutique juste en face, nos ventes vont forcément être divisées par deux… Comment ne pas s’inquiéter ? »
Les frères Chuk se mirent tous à quatre pattes et levèrent vers lui des yeux ronds et suppliants. Han San leur adressa un large sourire.
« Comment, dites-vous ? »
En grognant, Han San sortit un pot qu’il avait rangé au fond du bureau.
« Faites frire un poulet. »
Les frères Chuk échangèrent un regard.
Peu après, un poulet préparé avec le savoir-faire d’un boucher fut enrobé de pâte, plongé dans l’huile puis retiré.
Han San prit un gros pinceau, le trempa dans le liquide contenu dans le pot et se mit à en badigeonner le poulet frit.
Au même moment, une odeur légèrement différente se répandit dans le bureau, jusque-là empli du riche parfum du poulet frit.
« Euh… Cette odeur… »
« Quelque chose de sucré, mais ce parfum nostalgique qui me chatouille au fond de la poitrine… »
Han San prit tranquillement des airs de peintre en train de peindre un poulet.
« Il faut considérer qu’on finira toujours par nous copier. »
Les contrefaçons sur la péninsule, les copies sur les îles. C’était là une vieille habitude humaine, si ancienne que chaque endroit avait son mot pour la désigner.
« Plutôt que d’essayer d’empêcher l’inévitable, mieux vaut garder toujours un coup d’avance. »
C’était pour cette raison que Han San ne s’était pas contenté de maintenir le statu quo, même quand le dakgalbi, le poulet frit et le poulet assaisonné se vendaient comme des petits pains.
Chaque fois qu’il rentrait dans la vallée de Sebeom, il passait du temps avec sa mère dans la cuisine de la maison du Magistrat du Goût, à préparer le prochain produit.
Le résultat était là.
« Poulet assaisonné à la sauce soja, façon Daegu ! »
Il y avait goûté pour la première fois dans sa vie antérieure, lorsqu’il était descendu à Daegu pour une histoire liée à son cadet, Bada. Cette première bouchée l’avait tant bouleversé qu’il ne l’aurait jamais oubliée, même sans la mémoire améliorée qu’il avait acquise en régressant.
Le problème, c’était de reproduire cette saveur.
Sa mémoire améliorée lui en avait conservé le goût avec une netteté saisissante. Il savait aussi que le ganjang en était l’ingrédient principal. Pourtant, même avec la réponse et quelques indices en main, il n’avait pas été facile d’y parvenir.
En fin de compte, il n’y était arrivé qu’en exploitant jusqu’au moindre fragment de savoir venu du futur qu’il avait emporté avec lui.
« Et puis, comment aurais-je pu deviner que [cet ingrédient] entrait dans sa composition rien qu’en y goûtant ? Heureusement qu’on en trouvait aussi à cette époque… »
En repensant à ces pénibles efforts pour reproduire le goût du futur, Han San ressentit à la fois de la nostalgie et de la fierté. Il bomba le torse.
« Alors ? Qu’est-ce que vous attendez ? Mangez avant que ça refroidisse. »
Comme s’ils étaient possédés, les frères Chuk tendirent la main.
Croc. La fine panure se brisa dans leur bouche. Puis ils déglutirent et ouvrirent tous grand la bouche.
« Qu’est-ce que c’est que ça ?! Il existait une saveur pareille ?! »
« Pour être honnête, le poulet assaisonné était un peu trop épicé pour moi ! Je ne supporte vraiment pas le piquant ! »
« Je le trouvais un peu trop sucré ! À la longue, ça devient écœurant ! Mais ça, waouh ! »
« Comment ça peut autant vous tapisser la bouche ? Ça me donne envie de manger du riz ! »
Il ne fallut que quelques minutes pour qu’il ne reste d’un poulet entier qu’un tas d’os. Han San les regarda avec satisfaction sucer chaque morceau de cartilage et de peau, puis se lécher les doigts. Enfin, il applaudit doucement.
« Vous avez dit que ces contrefacteurs du Commerce Myriad de Myo ouvraient dans trois jours, c’est bien ça ? »
« O-oui, c’est ce qu’on nous a dit… »
« Alors nous lancerons ce nouveau plat dans trois jours. Le jour même de l’ouverture de leurs restaurants. »
Un bref silence fut suivi d’acclamations qui firent trembler le bureau.
« Comme prévu ! Notre directeur avait déjà tout prévu ! »
« Je vous le dis, c’est un homme remarquable ! »
« Qu’est-ce que vous faites ? Allez chercher monsieur Lee ! Qu’on fasse résonner les chants dans tout le Commerce Myriad de Han ! Un medley complet ! »
« Ho ho. Allons, des chants ? Vous faites vraiment toute une histoire pour un rien. »
Han San rit, les mains derrière le dos. Il prenait la pose de Kim Il-sung, le roi fantoche nord-coréen, lorsqu’il recevait les louanges des Rouges de cette péninsule.
Quelques jours plus tard, la manœuvre ingénieuse de Han San prit par surprise le Poulet frit de Myo.
« Un nouveau plat, dites-vous ?! »
Sans même s’arrêter pour ramasser le mouchoir qu’il avait laissé tomber, Myo San en sortit un autre et se frotta vigoureusement les joues. Il allait si vite qu’une légère vapeur semblait s’échapper de son visage.
« L-le goût et l’odeur sont incroyables aussi ! »
« C’est salé, et ça vous colle à la bouche ! »
Les employés vêtus de blanc, partis en éclaireurs, rivalisèrent pour lui faire part de leurs découvertes. Cette fois, ils avaient même acheté plusieurs morceaux du véritable poulet.
Myo San fixa le pilon à la teinte dorée et veloutée comme s’il s’agissait de son pire ennemi, poussa un gémissement et le porta à sa bouche.
Le silence s’installa.
« Cette saveur… »
Croc, croc, gloups.
Le silence s’épaissit.
« Qu’est-ce que… Comment est-ce possible ? »
En réalité, ni le poulet frit ni le poulet assaisonné n’avaient tant surpris Myo San.
C’était comme l’œuf de Christophe Colomb. Le poulet frit existait en Amérique, et tous ceux qui avaient voyagé dans le monde occidental avaient eu l’occasion d’en manger au moins une fois. Quant à l’assaisonnement sucré et épicé, il entrait lui aussi dans une catégorie de goûts où figurait le ragoût au piment.
Mais le ganjang ?
N’en trouvait-on pas dans toutes les cuisines des huit provinces de Joseon ? Comment avait-on pu créer un tel goût avec un condiment aussi banal ?
C’était donc possible.
Les employés retinrent leur souffle tandis que le silence se prolongeait.
Puis…
« … Hé hé. »
Les yeux plissés de Myo San se courbèrent comme des croissants de lune. Ses lèvres suivirent, et il éclata bientôt d’un rire sonore.
« Han San… Il est incroyable, non ? »
Il ne s’y était vraiment pas attendu.
Au mieux, il avait pensé que Han San viendrait se plaindre.
Ou supplier les autorités. Déclencher une guerre des prix. Engager des brutes pour semer le trouble.
Tous les hôtes que Myo San avait dévorés jusque-là avaient réagi exactement ainsi. Et leurs efforts n’avaient jamais réussi à l’arrêter.
Mais Han San avait créé un nouveau plat.
« C’est formidable, non ? Formidable, pas vrai ? Oui, voilà comment il faut faire ! C’est ce que j’attendais du jeune directeur qui a bouleversé Chuncheon ! Il mérite vraiment qu’on le dévore, pas vrai ? »
Myo San rit en s’éventant avec son mouchoir. Toujours souriant, il saisit un autre morceau de poulet.
« Avec une proie aussi tentante juste sous mon nez, je vais pouvoir la mordre et la déchiqueter… Hum, non, non. » Au moment de prononcer [ces mots], Myo San eut un mauvais pressentiment et se reprit aussitôt. « Il est temps de la digérer. »
Comment Han San avait-il créé cette saveur ?
« Je vois bien que la base est le ganjang. Et il y a de l’ail aussi. Il y en avait déjà dans le poulet assaisonné et le dakgalbi. Il y a également du sucre, pour adoucir les saveurs trop fortes. Le problème, c’est ce goût qui reste en bouche. »
Comme l’avaient dit les employés, d’où venait cette saveur qui s’accrochait au palais ?
« Aurait-il diminué la quantité de sucre ? Non. Ce serait alors beaucoup plus sucré. Du sirop de céréales… Non, ça ne colle pas. Des fruits de mer salés ? Ça rappelle presque les crevettes salées, mais… Si c’était ça, il y aurait une odeur de poisson. »
Qu’était-ce donc ?
Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?
À mesure que les questions s’accumulaient, les yeux de Myo San brûlaient d’une ardeur toujours plus vive.
« Je vais le copier ! »
À partir de ce jour, la cuisine du Poulet frit de Myo ne s’éteignit plus jamais.
Ils firent mijoter le ganjang, le firent revenir à la poêle, le réduisirent, le brûlèrent même. Ils ajoutèrent tous les ingrédients imaginables, puis les retirèrent.
Ils hachèrent de l’ail et l’ajoutèrent. Ils firent bouillir des gousses entières dans le ganjang. Ils mélangèrent à parts égales du sirop de céréales et du sucre. Ils essayèrent même toutes sortes de fruits de mer salés qu’ils avaient auparavant écartés.
Pourtant, le résultat était toujours le même.
« Non. »
Une saveur proche, mais ce n’était pas ça.
« Non ! »
Une saveur qui semblait identique, mais ne l’était pas.
« Non ! Ce n’est pas le même goût ! »
Boum !
Myo San se prit la tête et grinça des dents. À côté de lui, un carnet ouvert et les notes qu’il contenait luisaient sous la lune qui entrait par la fenêtre.
Les employés vêtus de blanc gémirent.
« Yeongchunsa… Non, directeur. On s’en approche vraiment. Pourquoi ne pas… »
« S’en approcher ne suffit pas ! Il faut que ce soit exactement le même goût ! C’est le seul moyen de leur prendre une part du gâteau ! Si les gens trouvent le produit inférieur, ils ne lui accorderont même pas un regard ! »
« M-mais… »
« Bon sang ! »
Il prenait du retard.
Jusque-là, Myo San avait toujours réussi à copier quelque chose en une journée au plus vite, et en trois ou quatre jours au plus tard. Peu importait le domaine, qu’il s’agisse d’un produit, d’un plat ou d’une idée. Dès qu’il avait l’original sous les yeux, Myo San pouvait le reproduire en quelques jours.
Le dakgalbi, le poulet frit et le poulet assaisonné n’avaient pas demandé davantage de temps.
Et pourtant, avec ce poulet au ganjang, la dernière pièce du puzzle lui échappait depuis près de dix jours !
Pendant ce temps, ses chiffres de vente étaient mis en pièces. Chaque jour, la file des amateurs de poulet au ganjang s’allongeait devant le Poulet de Han, de l’autre côté de la rue, tandis que les bénéfices du Poulet frit de Myo n’atteignaient même pas la moitié de ce qu’il avait espéré au départ.
« Dix jours ont déjà passé… Il ne reste même pas cinquante jours avant le Nouvel An lunaire… ! »
Puis, un jour…
Une nuit de la dernière semaine de 1933.
« Directeur ! »
Un des employés vêtus de blanc se précipita dans la pièce.
« Vous connaissez l’association des Marchands de Kaesong ? Nous avons appris par leur intermédiaire que le Commerce Myriad de Han importait des marchandises de Hong Kong ! »
« Hong Kong ? »
Myo San cessa de tortiller son pauvre mouchoir.
Hong Kong. Macao. Guangdong. Les produits du sud de la Chine lui traversèrent l’esprit.
« Ganjang, sauce hoisin et… »
Myo San bondit sur ses pieds.
« De la sauce aux huîtres ! »
Nous étions en 1888, près de cinquante ans plus tôt.
À Guangdong vivait un marchand du nom de Lee Geum-sang. Un jour, il oublia une marmite de soupe aux huîtres qu’il faisait cuire. À son retour, le bouillon avait réduit et attaché au fond de la marmite. Ne voulant pas le jeter, il en goûta une cuillerée et ouvrit de grands yeux.
Cet accident marqua le début de Lee Kum Kee Limited, qui allait devenir un jour un empire hongkongais de la sauce.
Au fil du temps, le produit s’était discrètement répandu parmi les Chinois d’outre-mer et s’exportait même au-delà du Pacifique, jusqu’aux États-Unis. Puis, en 1932, un tournant avait accéléré son essor.
« Showa 7… L’an dernier seulement. Ils ont construit une usine à Hong Kong et commencé à en produire en masse… »
Myo San, jeune directeur prospère de Chuncheon, ville centrale du Gangwon, avait bâti un vaste empire commercial en passant d’un hôte à l’autre. En un éclair, il se remémora tout ce qu’il savait et rugit : « Trouvez-en ! De la sauce aux huîtres ! Peu importe le prix, procurez-vous-en une bouteille ! Non, même une bouteille déjà entamée fera l’affaire ! Apportez-la-moi ! Tout de suite ! Avant la fin de la journée ! »
« O-oui ! »
L’argent empruntait les routes, mais il savait aussi en créer de nouvelles.
Avant même que la nuit ne fût passée, dans une ruelle de Chuncheon…
« … Hein. Vous allez vraiment me l’acheter exactement à ce prix ? Je n’ai pas mal entendu ? »
« C’est ce que je me suis dit ! Exactement la même chose ! »
Deux colporteurs aux visages inoffensifs reposèrent la question dans la pénombre, en cette fin d’année 1933. Ni leurs vêtements ni leurs visages ne disaient quoi que ce soit à Chuncheon : on ne les y avait jamais vus.
L’employé vêtu de blanc du Commerce Myriad de Myo serra les dents et hocha la tête.
« Je l’achète ! »
« Non, vraiment ? À ce prix-là, pour une seule bouteille de sauce ? »
« Oui ! Donnez-la-moi ! »
Une liasse de billets passa de main en main, suivie d’une bouteille de sauce.
L’employé vêtu de blanc fila vers le Poulet frit de Myo comme s’il venait de trouver un trésor.
« Hé. Notre directeur avait vu juste. »
« C’est exactement ce que je me suis dit ! »
Bien sûr, l’employé vêtu de blanc n’entendit jamais les deux colporteurs au visage inoffensif murmurer gaiement derrière lui.
[1] Sajang est un titre coréen utilisé pour s’adresser au président d’une entreprise, à un patron ou au propriétaire d’un commerce.
[2] Pakuri est un terme argotique japonais désignant la copie ou l’imitation du produit, de l’idée ou de l’œuvre d’autrui.
Notes de bas de page :
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