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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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Chapitre 108 : La société secrète pour l’indépendance 【Société de la Croix】 (2)
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Quartier général de la police militaire de Chuncheon, salle de situation.
« Rien de nouveau. »
Après avoir terminé les perquisitions chez les membres de l’École Mogok, Sawada fit son rapport à ses supérieurs.
« Il se peut bien sûr que certains éléments nous aient échappé pendant l’enquête initiale. Si vous me confiez aussi l’interrogatoire des membres détenus, je tirerai cela au clair… »
Pendant que Sawada parlait, quelqu’un, tassé dans un coin, tournait inutilement les pages de documents. C’était le caporal Ishihara, celui qui avait apporté le premier les renseignements sur l’École Mogok.
Le chef des opérations jeta un regard au caporal Ishihara, puis se racla la gorge à l’intention de Sawada.
« Ça suffit. Ils ont compris la leçon, maintenant. Emmenez-les. »
« Bien, monsieur. »
Sawada salua et sortit. En partant, il prit soin de lancer un regard au caporal Ishihara, puis lâcha un ricanement méprisant.
Dans l’armée militariste, la politique se résumait à un bras de fer quotidien, où seuls les plus doués pour imposer leur autorité pouvaient rivaliser avec les dragons et les phénix.
Le chef des opérations soupira et donna une tape rassurante à son subordonné, tout penaud.
« Laisse tomber, imbécile. Ce n’est pas comme si tu n’avais rien accompli. L’Incident du Mugunghwa, ce n’était pas rien. »
Le caporal Ishihara le savait aussi.
Mais il était déçu.
Comme tout le reste dans la vie, les grades militaires étaient des produits en édition limitée.
Le caporal Ishihara soupira.
« Si l’affaire Baekbaekgyo avait éclaté, ou si l’Incident du Mugunghwa avait pris un peu plus d’ampleur… Dans les deux cas, ma promotion aurait été assurée. Le monde n’est vraiment pas de mon côté. »
Ça lui restait en travers de la gorge, mais il n’y pouvait rien.
Il ne pouvait que regretter d’avoir fanfaronné devant ses collègues et ses supérieurs, qui avaient perdu leurs appuis, à l’instar du major Sawada, parce qu’il était persuadé d’être promu.
Bien sûr.
Le caporal Ishihara était peut-être la plus grande victime de l’histoire que Han San avait changée, même si celui-ci n’en savait évidemment rien. Et même s’il l’avait su, il aurait applaudi.
Les gens de l’École Mogok[1] étaient plus importants.
On les avait escortés du poste de police de Hongcheon au commissariat de Chuncheon. Pas un poste de police ! Un vrai commissariat, parce qu’il s’agissait de Chuncheon ! Là, la Police spéciale supérieure[2] de la préfecture de police du Gangwon les avait interrogés avant de les libérer.
Ils restaient soumis à toutes sortes de restrictions et de mises en garde. On les surveillait, ils devaient se présenter à intervalles réguliers pour rendre compte de leur situation, obtenir une autorisation avant de quitter les zones qui leur étaient assignées, collaborer avec les entreprises désignées aux œuvres de secours aux indigents et au nettoyage des rues, et ne plus jamais rêver de lancer un projet autour de la rose de Sharon.
Mais ils avaient été libérés.
Gomchi bondit de joie.
« Le pasteur Nam Cheon-u a été libéré ! Je vous le répète, les pouvoirs divins de notre patron sont incroyables ! Le César d’Inje… Non, le César de Chuncheon ! »
Han San lui fit signe de se taire.
« Des pouvoirs divins, tu parles ! Et c’est quoi, ces histoires de César ? Arrête de dire des bêtises. Si tu connais des gens parmi ceux qui ont été libérés, va leur expliquer. Dis-leur quel travail ils vont faire désormais. »
« Compris, patron ! »
Gomchi s’exécuta.
Les méthodistes de Hongcheon et d’Inje pris dans l’affaire de l’École Mogok apprirent bientôt comment ils avaient été libérés. Ils comprirent l’interdiction des projets autour de la rose de Sharon, et découvrirent aussi pourquoi on leur avait imposé des conditions comme les œuvres de secours aux indigents.
Ce soir-là, un vieil homme à la longue barbe blanche et aux lunettes épaisses vint voir Han San.
« Vous aviez besoin de nous ? »
Namgung Eok[3].
Interprète de l’Empereur Gojong[4]. Superviseur de la construction du parc Tapgol.
Il avait occupé plusieurs postes administratifs dans les provinces. On racontait qu’il n’avait accepté celui de magistrat de Seongju qu’après que Gojong lui eut saisi le poignet en le suppliant.
Il était toutefois davantage connu comme l’un des quatorze membres fondateurs de The Independent, dirigeant du Club de l’Indépendance et fondateur du journal Hwangseong.
« Hum. »
Depuis sa régression, c’était la première fois que Han San rencontrait quelqu’un qu’on pouvait qualifier de « personnage historique ».
Non, attends. Il y avait Kim Yu-jeong.
Mais il ne l’avait jamais rencontré en personne, et Kim Yu-jeong n’était probablement pas encore devenu un écrivain célèbre. Il fallait donc considérer que c’était sa première fois.
Enfin, peu importe…
Han San se ressaisit.
Dans sa vie précédente, avant que son petit frère lui parle de l’entreprise de déplacement de tombes, il n’avait jamais entendu parler de l’illustre personnage qui se tenait devant lui. C’est alors qu’il avait découvert toutes ses réalisations.
L’influence de Namgung Eok n’était plus si grande, elle non plus. L’âge et la longue occupation japonaise l’avaient érodée.
Il a à peu près le poids d’une personnalité locale de Hongcheon.
À vrai dire, il était du même acabit que Gye Myeong-ung, le grand-père aux poulets de Chuncheon. Gye Myeong-ung avait sans doute bien plus d’argent, en plus.
Mais cet homme a bien plus de prestige.
Toutes ces pensées lui traversèrent l’esprit en un instant.
Han San parla calmement.
« Oui. Je pensais m’occuper des mendiants de Chuncheon. C’est trop pour moi tout seul, alors j’ai demandé à quelqu’un de me trouver des travailleurs faciles à employer. »
Namgung Eok écarquilla les yeux. Après avoir cligné plusieurs fois, il demanda :
« Des mendiants ? »
Hum.
Han San remarqua que Namgung Eok n’avait pas froncé les sourcils en entendant parler de « travailleurs faciles à employer ». C’était la partie sur l’aide aux mendiants qui avait d’abord retenu son attention.
C’est un homme bien.
Han San accueillit le personnage historique dans son bureau.
« Entrez, qu’on en parle. Hyeong-don ! Oncle Gomchi ! Apportez-nous du thé et quelque chose à manger. »
La conversation qui suivit se déroula sans heurts.
« Pourquoi voulez-vous vous occuper des mendiants ? »
« Parce que je suis trop bon pour mon propre bien. Je ne supporte pas de voir des enfants avoir faim. »
« Que comptez-vous faire de nous ? »
« Vous êtes des gens d’Église, non ? Aider les nécessiteux, c’est votre spécialité. Vous êtes organisés et vous avez un niveau d’instruction convenable. Vous avez même dirigé une école autrefois, alors vous sauriez bien enseigner aux enfants. »
« Comment avez-vous obtenu notre libération ? »
« Je suis assez proche de la police militaire. De Sawada. Il commande le détachement de police militaire d’Inje et se plie en quatre pour faire tout ce que je lui demande. »
Namgung Eok observa Han San en silence. Celui-ci se contenta de sourire gentiment.
Un instant plus tard, Namgung Eok sourit à son tour.
« Vous vous méfiez de moi. »
Han San se gratta l’arrière de la tête, toujours souriant.
« Nous venons à peine de nous rencontrer… »
« Je ne vous le reproche pas. La prudence est une qualité, surtout à votre âge. »
Quand Namgung Eok, âgé de soixante-dix ans, loua ainsi sa maturité, le jeune homme de soixante-quatorze ans reçut les compliments de son cadet de quatre années avec une certaine gêne.
Namgung Eok poursuivit en souriant :
« Yi Wan-yong[5] a dit un jour ceci : la personne à qui l’on peut confier un secret n’est pas celle qui ne trahira pas ses camarades sous la torture. C’est celle qui ne se fait pas arrêter au départ. »
Han San cligna des yeux.
Il ne savait pas si c’était parce qu’un nom que tous les Coréens connaissaient venait de surgir avec tant de naturel, ou parce que la phrase ressemblait exactement à ce qu’aurait pu dire un traître de génie.
Bien sûr, Namgung Eok ignorait tout des pensées qui traversaient l’esprit de Han San. Il continua d’un ton empreint de regret :
« Quand je l’ai entendue pour la première fois, cette phrase m’a révolté. Mais à présent, malgré tout ce que cet homme a fait, je crois qu’il avait raison.
« Combien de fois ai-je été arrêté ? Même à mon âge, je me retrouve encore dans cet état. J’imagine que je ne suis pas quelqu’un à qui confier des secrets… »
À la vue de Namgung Eok qui secouait la tête avec un sourire amer, Han San ferma les yeux un instant.
Puis il prit la parole.
« Pourriez-vous nous laisser seuls un moment ? »
Les employés du Commerce Myriad de Han quittèrent rapidement le bureau.
« Monsieur. »
Assis seul en face de Namgung Eok, Han San reprit :
« Je nierai avoir dit ce que je vais vous révéler. Je ne vous en dirai pas beaucoup plus. »
Namgung Eok cligna des yeux.
Han San sortit un carnet de son manteau.
C’était un vieux journal intime.
Il le posa sur le bureau. Namgung Eok le regarda d’un air perplexe, puis tendit la main et l’ouvrit.
Namgung Eok se figea.
Alors seulement, Han San prit la parole.
« Dites-leur de ne pas écrire ce genre de choses. »
Namgung Eok releva les yeux. Il comprit avant même d’avoir pu s’en empêcher.
« Vous… »
Jusque-là, il n’avait vu en Han San qu’un jeune homme d’affaires doué et profond.
« C’était donc vous. »
Namgung Eok savait que Han San les avait aidés, et il lui en était reconnaissant depuis le début.
Mais à présent, il savait précisément en quoi cette aide avait consisté.
Et combien elle était précieuse.
« Si vous aviez… si vous aviez remis ce journal au policier militaire que vous dites connaître… »
Un sourire amer se dessina sur les lèvres de Han San.
Il n’avait pas manqué d’y songer.
Les raisons de le remettre ne manquaient pas.
Tout cela était arrivé sans qu’il y soit pour quoi que ce soit. Qu’y aurait-il eu de mal à en tirer quelques miettes pour lui-même ?
Mais les raisons de ne pas le remettre ne manquaient pas non plus.
N’avait-il pas cherché ce journal pour empêcher l’Incident du Mugunghwa de devenir l’affaire de la Société de la Croix ? Pour éviter que les répercussions n’atteignent le Commerce Myriad de Han ?
Pourtant, il avait aussi de nombreuses raisons de le remettre.
C’était lui, le patron du Commerce Myriad de Han, qui le livrerait. Pourquoi aurait-on enquêté sur lui ? Il pourrait ainsi gagner des points de mérite auprès du Gouvernement général, puis s’en servir pour faire davantage de bien à ses proches et au monde.
Mais il avait aussi bien des raisons de ne pas le faire.
Parce que le Japon tomberait dans douze ans ?
Parce qu’accumuler trop de mérites trop rapidement éveillerait les soupçons ?
C’étaient de bonnes raisons, assurément.
Mais était-ce les seules ?
Cela pouvait-il vraiment être tout ?
Pendant ce bref instant aux côtés de Sawada, lorsqu’il avait caché le journal, une foule de pensées avait traversé l’esprit de Han San. Il avait quantité de raisons pour se convaincre lui-même et de moyens de faire face aux conséquences imprévues.
Après avoir tout pesé, Han San avait choisi de ne pas le faire.
Le régressé savait qu’il aurait fait le même choix s’il avait pu revenir en arrière. L’homme de soixante-quatorze ans savait qu’il ferait le même choix si une situation semblable se présentait à nouveau.
« Monsieur. »
Il sortit de son manteau le briquet de tranchée IMCO. C’était l’objet qu’il avait reçu en offrant une pierre de chasse à un baron de l’Empire.
Il pouvait donner la pierre de chasse.
Mais pas ce journal.
C’était le même principe.
Il pouvait dénoncer en souriant les adeptes de Baekbaekgyo, mais il ne trahirait pas la Société de la Croix.
Une ligne nette avait été tracée.
Clic !
Han San alluma le briquet de tranchée IMCO.
Le journal prit feu.
« L’Empire tombera. »
À travers le journal qui brûlait sur le bureau et la fumée qui s’en élevait, Han San poursuivit :
« Il tombera. »
Puis il le répéta :
« Il tombera, c’est certain. »
Le régressé ne parlait pas d’un souhait, mais d’une certitude. Ce ne fut qu’alors que Han San formula un vœu.
« Vivez jusqu’à ce jour. »
Namgung Eok baissa les yeux vers le journal en flammes.
Désormais, personne ne pourrait les dénoncer.
« Mais… »
Une plainte échappa aux lèvres ridées du chef de la société secrète, qui avait vu sa patrie tomber.
« Même s’ils tombent, cela signifie-t-il que nous avons gagné ? »
Han San regarda Namgung Eok.
D’ordinaire, il aurait peut-être plaisanté en demandant si le chemin importait vraiment, du moment qu’on arrivait à Séoul. Mais il ne voulait pas dire cela à un vieil homme de son âge.
Il ne voulait pas non plus lui dire que gagner ou perdre comptait moins que rendre heureux ceux qui nous entouraient.
Il ne chercha pas davantage à le réconforter en affirmant que quelqu’un devait agir, sans quoi aucun gouvernement n’aurait pu tenir après la libération, ou que les dictatures n’auraient jamais été renversées par la suite.
Il avait déjà dit tout ce qu’il y avait à dire. Han San n’avait jamais accordé beaucoup de valeur aux mots, de toute façon.
Les mots servaient surtout à jouer avec eux.
Han San répondit donc en remuant les cendres du journal, consumé jusqu’au dernier morceau.
Un sourire amer se dessina sur les lèvres de Namgung Eok. Il se ressaisit aussitôt et s’inclina respectueusement.
« Veuillez m’excuser. Je me suis comporté comme un enfant devant un jeune homme tel que vous. »
Ce ne fut qu’alors que Han San esquissa un grand sourire.
« C’est sans doute le cours naturel de la vie. On vieillit, puis on redevient un enfant. »
« Quoi ? Absurde. Vous avez toute la vie devant vous : que pourriez-vous bien savoir de la vieillesse ? »
Après cette légère remontrance, Namgung Eok rajusta ses lunettes.
« Je ne vous attirerai jamais d’ennuis. »
« Oh, ce n’est pas grave tant que ce n’est pas fatal. Franchement, même si ça l’est, si c’est une erreur… Il faut savoir se montrer indulgent et s’entraider. C’est ainsi que le monde fonctionne. »
« Ha ha. »
Namgung Eok rit de nouveau. Il avait l’air plus léger, comme s’il venait de déposer un lourd fardeau.
Puis, sur ce visage apaisé, se dessina une détermination aussi ferme qu’une croix.
« Vous vous appelez Han San, n’est-ce pas ? »
« Oui, monsieur. »
« Si vous avez un jour besoin de mon aide, dites-le-moi. Mes camarades et moi accourrons en mettant tout ce que nous avons en jeu. »
Han San ne lui dit pas qu’il valait mieux que ce jour n’arrive jamais. Il sourit simplement et raccompagna le personnage historique hors de son bureau.
[1] L’École Mogok était une école méthodiste et un réseau réformiste de Hongcheon, dont les membres se retrouvèrent mêlés à l’enquête coloniale décrite ici.
[2] La Police spéciale supérieure, généralement appelée Tokkō, était la police politique de l’Empire japonais. Elle était chargée de surveiller et de réprimer les dissidents.
[3] Namgung Eok (1863-1939) était un éducateur, journaliste et militant indépendantiste coréen, actif de la fin de la période Joseon jusqu’à l’occupation japonaise.
[4] L’Empereur Gojong (1852-1919) fut le dernier roi de Joseon et le premier empereur de l’Empire coréen.
[5] Yi Wan-yong (1858-1926) était un haut fonctionnaire coréen, resté dans les mémoires pour sa collaboration avec le Japon et son rôle dans l’annexion de la Corée en 1910.
Notes :
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