WeTried Translations
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 102 : Le mendiant de Chuncheon (1)
──────
Han San pencha la tête.
« La religion ? »
Ayame acquiesça.
« Oui. Des religions autochtones et croyances populaires à toutes les branches du christianisme. Chez les chrétiens, je m’intéresse non seulement aux nouveaux venus, mais aussi aux descendants de ceux qui se sont cachés après avoir été persécutés, il y a longtemps. Il y a eu un cas similaire dans l’Empire, qu’on appelait Kakure Kirishitan[1]. »
Le Père Cho du Hameau supérieur lui vint soudain à l’esprit.
Le Père Cho aussi venait-il d’une famille catholique depuis plus de cent ans ?
Han San connaissait mal la religion et ignorait si c’était même possible.
Il n’en restait pas moins perplexe.
« Pourquoi la religion… ? »
Ayame hésita et jeta un regard autour du restaurant, où les clients commençaient à arriver au compte-gouttes.
« C’est une histoire assez longue… »
Han San consulta l’heure. Il restait encore un peu de temps avant le début du coup de feu du dîner.
« Ça ne me dérange pas. »
Ayame eut un sourire amer.
« Non, je vous raconterai ça une autre fois. C’est vraiment personnel. »
Si c’était ce qu’elle souhaitait.
J’aurai bien d’autres occasions de l’entendre plus tard.
Han San passa à une question plus concrète.
« Vous avez vraiment besoin de mon aide ? »
« Ce n’est déjà pas facile pour moi de mener des entretiens. »
Ayame soupira.
« Tout le monde se montre plutôt méfiant, pour ainsi dire. Il est difficile d’entrer en contact avec eux, et même quand j’y parviens, ils ne me donnent aucun détail. Même les chrétiens, qui ont le droit de prêcher ouvertement et ont fondé des églises. »
N’était-ce pas parce qu’elle était journaliste ?
« Est-ce parce que je suis japonaise ? Parce que je resterai toujours une étrangère sur cette terre… ? »
Non, c’était parce qu’elle était journaliste. Han San soupira sans le dire à voix haute.
Ayame lui lança un regard en coin.
« Comme si monsieur San ne m’avait pas oubliée pendant les fêtes… Je resterai donc toujours une étrangère sur cette terre… »
« On n’avait pas déjà réglé cette histoire… ? »
« Hum. »
Ayame enroula une mèche rebelle autour de son doigt. Han San comprit bientôt qu’elle le taquinait.
Comme il s’y attendait, elle sourit de toutes ses dents.
« J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit la dernière fois : que je ne devais pas accorder trop d’importance aux origines des gens, et que je devais plutôt m’intéresser à ce que je gagne ou à ce que je leur prends. C’était bien ça, l’idée ? »
« Eh bien, oui… »
Han San se gratta l’arrière de la tête.
À l’époque, cette jeune femme avait tiré d’étranges conclusions. Le temps avait passé et elle avait fini par comprendre d’elle-même ce qu’il voulait dire. Elle était vraiment intelligente et instruite.
« Mais tout le monde n’est pas capable de raisonner aussi froidement. »
« C’est vrai. »
Han San ne se méprit pas sur ses paroles.
Elle ne déplorait pas que tant de gens manquent de raison dans le monde.
Même pour raisonner, il fallait disposer d’une ressource appelée tranquillité d’esprit.
Celui qui s’approchait d’une personne hurlant de douleur pour lui dire : [Hum… crier ne fera que vous faire encore plus mal à la gorge, alors pourquoi vous livrer à une activité aussi irrationnelle… ?], tout en remontant ses lunettes, ne pouvait être qu’un parfait salaud.
À une époque où tant de gens peinaient simplement à survivre, rares étaient ceux qui pouvaient se permettre cette ressource qu’était la tranquillité d’esprit…
« Vous avez entendu dire que l’École Mogok[2], à Hongcheon, avait été perquisitionnée récemment ? »
« L’École Mogok ? »
Han San fronça les sourcils. Depuis son arrivée à Chuncheon, il avait été trop occupé à attraper des poulets et à gagner de l’argent.
Je lis le journal tous les jours, pourtant il n’y avait rien là-dessus.
Cela dit, les journaux mettaient presque une journée à parvenir à Chuncheon, et on n’était pas à une époque où chaque événement était rapporté sans délai.
Surtout qu’une perquisition devait relever de la sécurité publique…
La plupart de ces incidents n’étaient rapportés que bien plus tard, en quelques lignes. C’était l’époque qui allait donner naissance à la censure de la presse sous la dictature militaire.
Les souvenirs de sa vie passée ne lui revenaient pas non plus ; l’affaire ne devait donc pas avoir été si importante…
« Oui, l’École Mogok. C’est à la fois une église et une école, fondées par un homme du nom de Namgung Eok. »
À ces mots, une lueur s’alluma soudain dans les souvenirs de sa vie passée.
[C’est un certain Namgung Eok. Ils aménagent un lieu de sépulture à Yuribong et vont y transférer sa tombe. Son Excellence s’y intéresse aussi.
Puisque je venais de toute façon dans le Gangwon, je me suis dit que j’allais aussi rendre visite à mon grand frère.]
En 1977, sous le régime Yushin[3], le professeur Han Bada lui avait dit que Namgung Eok recevrait à titre posthume l’Ordre du mérite pour la fondation nationale.
L’affaire des dernières années de Namgung Eok, qu’il lui avait racontée en détail à l’époque, devait sûrement être…
L’affaire de la Société de la Croix[4] ! C’était donc en train de se produire ?
Grâce à sa mémoire améliorée après sa régression, il se rappela les grandes lignes du récit du professeur Han Bada.
Au début, il avait été arrêté pour avoir distribué des plants d’hibiscus de Syrie[5]. Puis, quelque temps plus tard, la société secrète appelée Société de la Croix avait été découverte, et l’affaire avait pris des proportions énormes.
Le régresseur se rappelait même pourquoi la Société de la Croix avait été découverte.
La découverte du journal d’un certain Kim Bok-dong avait été le déclencheur décisif…
Alors que Han San réfléchissait jusque-là, Ayame poussa un long soupir.
« Depuis, il est devenu particulièrement difficile d’organiser des rencontres avec les protestants. À cause de ma nationalité japonaise. Ils doivent craindre que, si je découvre le moindre petit détail, je les dénonce à la police.
…Mais pourrais-je leur en vouloir ? »
Ayame secoua la tête.
« Je suis née japonaise et j’en ai tiré tant d’avantages. Il est normal que j’aie aussi à supporter cette méfiance. Peut-être est-ce ce qu’on appelle le péché originel. »
Sa voix s’était assombrie.
Han San croisa les bras, émit un petit hum, puis prit la parole.
« Parler de péché me paraît un peu étrange. Voyez plutôt ça comme une dette. »
« Une dette ? »
Ayame releva la tête, surprise. Han San acquiesça.
« Oui. Une dette héritée, comme quand des proches se portent garants les uns des autres. Un péché doit être puni, mais une dette, il suffit de la rembourser. »
Il poursuivit :
« Et la rembourser, c’est simple. Montrez-vous souvent, soyez aimable avec vos voisins et intéressez-vous aux écrivains en herbe qui n’ont pas un sou. Comme vous l’avez fait aujourd’hui. Si vous continuez, certaines personnes qui se méfiaient de vous finiront par s’ouvrir. »
« Certaines… »
« Quoi, vous voudriez que tout le monde vous aime ? Désolé, mais vous n’êtes pas de l’argent, alors ça risque d’être compliqué. Il y a même des gens bizarres qui prétendent détester l’argent parce qu’il est sale. »
Han San ponctua sa phrase d’un rire.
Ayame cligna des yeux, puis rit doucement à son tour. Ses épaules tremblèrent sous sa casquette de gavroche, avant qu’elle ne reprenne contenance.
« Hum ! Alors, plutôt que les protestants, je tentais dernièrement d’enquêter sur un groupe appelé Baekbaekgyo[6], qui étend son influence dans la région. »
Han San marqua une pause.
« …Pourquoi ces types-là ? »
« J’ai entendu dire que c’était une religion autochtone issue du Mouvement paysan de Donghak. Ça m’a paru intéressant. »
Han San fixa Ayame, qui parlait avec assurance, d’un air absent.
« Non… ce n’est pas une bonne idée. »
« Ah bon ? Monsieur San, vous savez quelque chose ? »
Beaucoup trop.
« J’ai entendu dire que c’étaient de très mauvaises personnes… »
« Monsieur San, les préjugés fondés sur des rumeurs rétrécissent notre champ de vision. »
Ayame dit cela en se raclant légèrement la gorge, comme une grande sœur qui pouvait enfin se donner des airs plus âgés que Han San.
Han San se sentit injustement accusé.
Ce n’est pas un préjugé… mais je ne peux pas lui expliquer ça maintenant.
Il ne put finalement que se gratter l’arrière de la tête.
« Je m’inquiète pour vous. Ce sont des gens qui se déplacent en bande en prêchant la fin du monde. Si une personne aussi naïve que vous se retrouvait mêlée à leurs affaires… »
« Hum. Naïve, moi ? C’est donc ainsi que vous me voyez. Hum. »
« Non, je… »
Heureusement, Ayame ne taquina pas davantage Han San, tout embarrassé. Elle se contenta de sourire un peu.
« Si vous vous inquiétez, pourquoi ne pas me protéger, monsieur San ? »
« Hum. »
Voilà où l’avait mené sa promesse de l’aider dans son enquête personnelle.
En homme amical, je ne peux pas laisser une jeune femme comme elle rencontrer seule ces gens dangereux.
Quoi qu’il en soit, s’il l’accompagnait, il pourrait au moins veiller sur elle.
« D’accord. Appelez-moi quand vous aurez fixé une date. »
« Oui ! »
Après avoir convenu de leur prochaine rencontre, Han San raccompagna Ayame.
Quand il se retourna, les ouvriers s’étaient rassemblés un peu plus loin et chuchotaient en le regardant.
« Se marier dans une famille riche… »
« Devenir le gendre d’une famille d’arpenteurs… »
« Hajama San… »
Han San leur lança un regard noir.
« Hé, qu’est-ce que vous fabriquez ? Vous ne devriez pas vous occuper des clients ? »
Les ouvriers qui tramaient leur trahison se dispersèrent aussitôt, et le vieil homme de soixante-quatorze ans se replongea dans le travail en poussant un soupir exaspéré.
Chuk Hong-cheol arriva juste après la fermeture de la cuisine, une fois les derniers clients partis.
« Sajang, ces types sont revenus. »
« Franchement… »
Han San claqua la langue et partit derrière le restaurant avec Chuk Hong-cheol.
Novembre avait commencé et les jours raccourcissaient à une vitesse effrayante. De petites silhouettes maigres erraient dans l’obscurité épaisse.
C’étaient les enfants des bandes de mendiants de Chuncheon. Leurs petites mains tenaient des os de poulet nettoyés par les clients, ainsi que des restes de légumes souillés de mégots.
« Sales gamins. »
Han San claqua la langue, puis fit comme d’habitude.
« Baechil, Hong-cheol, ramassez-moi ces os de poulet, et le plus proprement possible.
Bon sang, combien de fois faudra-t-il répéter aux clients de ne pas faire tomber leurs cendres sur les assiettes dans lesquelles ils ont mangé ? S’ils viennent ici, c’est qu’ils ont tout de même les moyens, mais ils n’écoutent jamais ? Quelle époque mal élevée ! »
Il balaya les os ramassés dans un grand chaudron, ajouta plusieurs doe de céréales mélangées et en fit une bouillie. Pendant tout ce temps, Han San continua de grommeler.
« Attention, c’est chaud. Ne collez pas vos lèvres dessus comme la dernière fois. »
Quand il leur servit la bouillie aux os de poulet, les enfants mendiants s’approchèrent avec hésitation, s’emparèrent de leurs bols, puis repartirent en courant.
De petites silhouettes s’agitaient sous les ombres nocturnes de Chuncheon, tandis que des bruits de succion et de mastication résonnaient dans l’obscurité.
« Notre sajang est vraiment gentil. »
Han San renifla aux paroles de Chuk Hong-cheol.
« Gentil, mon œil. S’ils fouillent dans les ordures, les abords du restaurant deviennent sales. Et les gens qui viennent ici sont, encore une fois, des clients plutôt aisés. Ça ne fait pas bonne impression non plus. C’est juste une façon de tenir les rats en respect. »
Il ne pensait vraiment pas faire preuve de bonté.
Si j’étais vraiment gentil, je leur servirais un vrai repas avec de bons ingrédients. Pas des déchets d’os de poulet bouillis avec quelques céréales mélangées.
Même dans sa vieillesse, lors de sa vie passée, une telle conduite lui aurait valu de faire la une d’un magazine à sensation.
[Incroyable ! Le jeune sajang d’un restaurant chic fait fortune en donnant des déchets alimentaires à de pauvres orphelins des rues ! Jusqu’où iront l’arrogance et la corruption ?]
Pourtant, Chuk Hong-cheol et Im Baechil souriaient en regardant Han San.
Le récit d’horreur d’une époque devenait le conte attendrissant d’une autre.
Han San n’avait que faire de ces débats sur la relativité.
Ce vieil homme de soixante-quatorze ans, qui n’avait rien de généreux, cherchait plutôt comment tirer parti de ces enfants.
Par exemple, est-ce que je pourrais les utiliser comme des caisses de livraison… Je veux dire, comme livreurs ?
Hum, ce serait sans doute compliqué.
Ils connaissaient les rues du quartier comme leur poche, mais pourrait-il leur faire confiance ?
Les enfants sans éducation, ce ne sont que des singes, après tout.
Si l’expression « bâtard sans père ni mère » était l’insulte suprême, ce n’était pas pour rien. Han San, qui avait connu le chaos de l’après-Libération et la guerre de Corée, le savait mieux que quiconque.
À côté de ces gamins des rues, même les enfants des villages sur brûlis comme Jin-dong pouvaient passer pour des jeunes maîtres instruits…
Tandis que Han San soupirait en faisant ses calculs, Im Baechil discutait avec les enfants, fidèle à sa candeur habituelle.
« Vous savez, comme j’étais grand, j’ai souvent eu faim quand j’étais jeune, moi aussi. Mais maintenant, j’ai rencontré des gens bien, alors, euh, les enfants ? Vous pourriez arrêter de tirer là-dessus ?
Euh, non, c’est mon bouton ! Hé, les enfants ! Mes chaussures ! Non ! Mes vêtements, c’est mes vêtements ! Ne me les enlevez pas, arrêtez ! S’il vous plaît, ne les prenez pas ! Sajang ! Hong-cheol ! À l’aide… »
En réalité, les enfants mendiants l’avaient repéré et s’étaient dit : « Oh ? C’est qui, ce bâtard ? Ses vêtements et ses chaussures sont beaux. On devrait tout lui prendre. » Ils s’étaient aussitôt mis à le poursuivre avec enthousiasme, et il avait fallu l’intervention de Chuk Hong-cheol pour qu’Im Baechil parvienne à s’échapper, paniqué.
Laissant Im Baechil derrière lui, tout ébouriffé et tâchant de calmer son cœur affolé, Han San demanda :
« Vous n’avez pas de chef ? »
Les petites silhouettes dans la nuit se regardèrent. L’enfant le plus petit s’avança.
« Le chef est parti. »
« Parti ? »
« Ouais. On avait un chef. Mais il est parti. »
Le plus petit parlait par bribes. Les autres enfants s’avancèrent alors prudemment, l’un après l’autre.
« Nous aussi ! On vivait dans le quartier du haut ! Mais quand on est revenus de mendier, notre grand frère, le chef, et quelques autres avaient disparu ! »
« Tous les enfants qui vivaient de l’autre côté de la rivière ont disparu ! »
À leurs voix aiguës, les sourcils de Han San se haussèrent.
Les chefs des bandes de mendiants disparaissent ? Des bandes entières s’évanouissent aussi ?
Un mauvais pressentiment parcourut l’échine du régresseur.
Et les mauvais pressentiments se révélaient généralement justes.
« Blanc, blanc, blanc… que votre juste, juste, juste réponse, réponse, réponse vienne à nous… »
« Blanc, blanc, blanc… que votre juste, juste, juste réponse, réponse, réponse vienne à nous… »
Quelque chose tinta sur le sol.
Le plus petit enfant avait laissé tomber son bol. Les autres enfants mendiants, qui gloussaient en tenant les vêtements et les chaussures d’Im Baechil, se réfugièrent tous derrière Han San.
Au moment où Han San fit un pas en avant,
« Vive le Grand Magistrat, qui sauvera le monde du jugement par le feu et du jugement par l’eau. Par la blancheur d’un seul homme, le monde entier deviendra blanc.
Bonsoir. Veuillez nous pardonner de vous déranger si tard. »
Deux hommes vêtus de blanc et coiffés de bonnets blancs entrèrent dans la cour derrière le restaurant, les mains jointes et le sourire aux lèvres.
[1] Les Kakure Kirishitan étaient des communautés de chrétiens cachés japonais qui préservèrent leur foi en secret après l’interdiction du christianisme sous le shogunat Tokugawa.
[2] L’École Mogok était une école-église de Hongcheon fondée par le militant indépendantiste Namgung Eok (1863-1939), dont les activités attirèrent l’attention des autorités coloniales.
[3] Le régime Yushin était le gouvernement autoritaire sud-coréen de Park Chung-hee, fondé sur la Constitution Yushin de 1972 et en place jusqu’en 1979.
[4] L’affaire de la Société de la Croix désigne la répression coloniale d’une association secrète d’inspiration chrétienne liée à Namgung Eok.
[5] L’hibiscus de Syrie est le nom courant de l’Hibiscus syriacus, devenu par la suite la fleur nationale de la Corée et largement associé à l’identité nationale coréenne sous la domination coloniale.
[6] Baekbaekgyo était un mouvement religieux millénariste coréen dont les dirigeants étaient tristement célèbres pour les meurtres de masse commis après la révélation de l’organisation dans les années 1930.
[7] Sajang est une appellation coréenne pour désigner le propriétaire ou le gérant d’un commerce.
Notes :
Rejoignez notre Discord à l’adresse <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>