Chapitre 1 792
L'odeur des essences dispersées de l'autre Primordial était encore âcre dans le vide, un cocktail de puissance rompue et de fierté fracassée. Mais le regard de Rowan, froid et absolu, se fixait sur un unique point de ténèbres en implosion — la blessure dans la réalité où le Démon Primordial avait été projeté.
Le Grand Abîme l'attendait, et sa perception le balaya. Il savait qu'il se trouvait à l'intérieur du Démon Primordial, tout en comprenant que l'Origine du Démon résidait dans le corps qu'il venait de frapper.
D'un coup d'œil, il saisit la situation générale de l'Abîme. C'était un millier de niveaux de négation absolue, une spirale d'anti-création conçue pour éroder et consumer tout ce qui existait. C'était la prison parfaite pour l'espoir, pour la lumière, pour le sens.
Ce serait un grand tombeau pour le démon.
Rowan ne plongea pas et ne descendit pas. Il se contenta de quitter le bord de l'existence et laissa la gravité — non pas la force physique, mais l'attraction gravitationnelle de sa propre vengeance focalisée — l'entraîner vers le bas.
Il chuta à travers des strates de désespoir, des paysages de terreur solidifiée et des océans de silence liquide. Chaque niveau de l'Abîme était une dimension entière, et le passage du Démon Primordial les avait toutes détruites. Quelques démons avaient eu la chance de survivre, mais ils ne vivraient pas longtemps s'ils ne fuyaient pas vers l'autre côté de la Réalité.
À mesure que Rowan descendait, l'Abîme réagissait à sa présence non comme à une intrusion, mais comme à un cancer. Il se contracta, son essence annihilatrice pressant contre lui, cherchant à défaire le fait même de son existence.
Il l'ignora. Sa concentration était une lance pointée vers sa cible, qui semblait l'attendre. Lorsqu'il posa le pied sur le sol, cette strate de l'Abîme s'évanouit, et Rowan sentit un poids impossible s'abattre sur lui ; il n'eut pas besoin de lever les yeux pour savoir que le Démon Primordial les avait transportés dans les profondeurs les plus basses de l'Abîme.
Rowan regarda autour de lui : ils se trouvaient sur une plaine de verre noir, sans relief, qui ne reflétait rien. C'était le cœur de l'Abîme, le silence ultime.
Le Démon attendait déjà.
Ce n'était pas un monstre de griffes et de rage. C'était un théorème de violence incarné. Chaque ligne de son corps, de l'angle tranchant d'une épaule à la corde tendue d'un tendon dans son cou, témoignait d'une efficacité maximale, d'une économie létale.
Sa renommée n'était pas un mythe ; c'était un fait cosmique. À travers toutes les réalités, dans chaque dimension où le conflit existait, son art martial était le sommet absolu. Ce n'était pas quelque chose qu'il faisait ; c'était ce qu'il était.
Xylos était l'expression absolue de la domination par la forme physique.
Et il se tenait là, à attendre, parce qu'il savait. Il savait que Rowan viendrait le chercher ainsi.
« Rowan, non, Eos... » La voix du Démon ressemblait à des os qui grincent dans l'obscurité. « Tu viens à moi avec seulement tes mains. Un hommage ? Ou une insulte ? »
« Une déclaration », répondit Rowan, ses pieds se stabilisant sur le sol vitreux. « Je vais te briser au sommet de ta forme. »
Il n'y eut plus de mots.
Le Démon bougea. Un instant, il était à vingt pas ; l'instant d'après, son poing était à un pouce de la tempe de Rowan. La technique était sans faille, une frappe qui existait en dehors de tout mouvement préparatoire ou télégraphié, tirant parti de la physique même de l'Abîme.
La tête de Rowan bougea d'un micromètre. Le poing effleura sa peau, et l'air déplacé fracassa la plaine noire sur un kilomètre à la ronde, éclatant en une tempête d'éclats d'obsidienne tranchants comme des rasoirs.
Le poing, ayant manqué sa cible, se transforma en une paume, le tranchant durci à un état dépassant le diamant, visant le centre du sternum de Rowan, non pour meurtrir, mais pour séparer les liaisons moléculaires maintenant son corps ensemble. Si elle portait, elle couperait Rowan en deux.
Le Démon Primordial appelait ce mouvement la Paume de la Scission, et par le passé, il avait déjà déchiré une Réalité en deux avec cette technique.
Le corps de Rowan réagit avant que son esprit ne puisse articuler la menace. Son torse se creusa d'un pouce précis, permettant à la Paume de la Scission de traverser l'espace qu'il occupait une fraction de seconde plus tôt.
Le vide laissé dans le sillage de la frappe manquée déchira le sol de verre noir avec un bruit semblable à celui d'un continent se brisant en deux.
Le Démon enchaîna sans pause après la Paume de la Scission, sans perdre un pas. Ses mains devinrent un flou, chaque doigt frappant comme une vipère au dard venimeux, visant les amas nerveux, les méridiens énergétiques, les tissus mous des yeux. Chaque coup était parfait, non télégraphié et fatal. Ils venaient d'angles impossibles, exploitant les géométries étranges de l'Abîme.
Et Rowan l'affronta, non avec la technique, mais avec l'adaptation. Il percevait les micro-expressions dans la signature énergétique du Démon, les subtils changements de poids qui précédaient un coup capable de briser l'univers.
Il ne bloqua pas ; il flotta. Il se pencha en arrière alors qu'une main-lame passait, l'onde de choc creusant un canyon dans le néant derrière lui. Il pivota autour d'un coup de pied qui aurait pu éteindre un soleil, saisissant la cheville du Démon et utilisant son élan pour le projeter vers le haut à travers trois niveaux de l'Abîme avec un bruit de soie déchirée.
Alors que le corps du Démon Primordial filait vers le haut, Rowan avança sa main et la fit pivoter, tordant les tissus de la Réalité d'un simple mouvement.
Le Démon Primordial ne montait plus ; il tombait, car le bas de l'Abîme était devenu le haut. Serrant les poings, Rowan plongea à sa suite et attaqua, mais le Démon était prêt : il écarta le coup de Rowan d'un geste dédaigneux, provoquant l'explosion de ce niveau de l'Abîme sous l'impact de l'attaque déviée.
Ils tombèrent dans un niveau inférieur, le Démon Primordial profitant du léger changement de flux pour marteler Rowan avec ses arts martiaux démoniaques perfectionnés.
Les yeux de Rowan brillaient intensément alors qu'il employait toute la puissance de sa conscience pour devenir un fantôme dans la machine de l'art du Démon.
Il se faufilait, la tête inclinée, le torse se tordant dans des mouvements de quelques millimètres. Une frappe destinée à sa tempe effleura ses cheveux, et l'air déplacé trancha un canyon dans l'horizon. Il ne contre-attaquait pas ; il analysait. Il cartographiait le rythme de la perfection du Démon, cherchant les espaces infinitésimaux entre les notes de cette symphonie de violence.
Voyant son barrage échouer, le Démon changea de tactique. Sa jambe balaya l'air dans un coup de pied bas, destiné à briser les genoux de Rowan. Alors que Rowan sautait par-dessus, le Démon s'élevait déjà, le coup de pied se transformant en un coup de coude ascendant visant la mâchoire de Rowan.
Rowan, toujours en l'air, n'avait aucun appui. Il le créa. Il écrasa le coude montant du Démon avec son propre pied, utilisant le contact comme plateforme pour effectuer un salto arrière, mais le Démon anticipa le mouvement. Son autre main jaillit, les doigts griffus dans une Saisie Déchirante du Cœur, visant à arracher physiquement le noyau de l'être de Rowan de sa poitrine.
Rowan se tordit en plein vol, les griffes déchirant son flanc et creusant quatre sillons profonds dans son muscle pectoral. Un sang noir, épais comme du goudron, jaillit. C'était la première blessure. Le Démon sourit, une ligne mince et cruelle. Il avait versé le premier sang.
Rowan sourit en retour alors qu'il sentait son sang chauffer, et que le désir de violence montait dans son cœur.
Ils atterrirent à vingt années-lumière l'un de l'autre, ce niveau entier de l'Abîme étant désormais un champ de bataille criblé de cratères. Le Démon ne fit pas de pause. Il expira, et le son ressemblait au grincement de plaques tectoniques. Il adopta une nouvelle posture, une posture de puissance profonde et enracinée.
Il devint inamovible, chaque pas faisant trembler le niveau entier de l'Abîme. Il lança un coup de poing. C'était lent, délibéré, mais cela portait le poids d'une étoile en effondrement. L'air devant son poing se compressa en une onde de choc visible, un mur de force qui se rua sur Rowan.
Rowan ne pouvait pas esquiver. C'était trop vaste. Alors il l'affronta. Il planta ses pieds et lança son propre poing, non avec une force brute, mais avec la Force de la création canalisée dans la destruction. Son poing portait l'énergie explosive et naissante du premier instant de l'univers.
Les deux ondes de choc entrèrent en collision. Il n'y eut aucun son, seulement une sphère d'annihilation silencieuse et en expansion qui vaporisa le paysage autour d'eux sur mille années-lumière. Le niveau n'était plus qu'une mer d'obsidienne en fusion avant de s'effondrer, et ils tombèrent dans le suivant.
Rowan était conscient que des milliards de démons mouraient alors qu'ils fracassaient l'Abîme par leur combat, mais il ne s'en souciait pas ; ne pas les tuer était sa grâce, et il leur avait déjà donné une chance de vivre s'ils étaient capables de courir assez vite.
Chaque niveau de l'Abîme avait un nom et une histoire, mais aucun des combattants ici ne s'en souciait, leur dévastation déchirant tout sur son passage.
Au niveau appelé Ombres Hurlantes, le Démon coinça Rowan contre un mur d'angoisse gelée et déchaîna un barrage de mille coups en une seule seconde.
Rowan les encaissa, son corps absorbant les impacts, sa propre chair se meurtrissant et se reformant dans l'espace entre les coups. Il répondit en donnant un coup de tête au Démon, un mouvement simple et primal qui portait le poids d'un milliard d'années de rage. L'onde de choc vaporisa le niveau entier.
Dans les Plaines de l'Espoir Oublié, ils échangèrent des coups qui fissurèrent les fondations du royaume. Les poings du Démon étaient enveloppés d'entropie, chaque contact cherchant à réduire les cellules de Rowan en poussière. Rowan répondit en frappant avec la force d'une aube primordiale, des coups porteurs de l'énergie explosive et naissante du premier instant de l'univers. Les plaines furent nettoyées, puis totalement défaites.
Le Démon chargea à travers le chaos, intact. Il créa des images rémanentes de lui-même qui frappaient avec des feintes avant que l'attaque réelle ne vienne d'un angle mort.
Un poing de gravité solide visa le torse de Rowan. Rowan, sentant la véritable menace une picoseconde avant l'impact, se laissa tomber dans un balayage bas, sa jambe se déplaçant avec la traînée lente et inexorable des millénaires. Elle entra en contact avec la cheville du Démon, non avec un craquement, mais avec un bruit sourd et retentissant qui témoignait de dommages structurels. Le Démon grogna, son équilibre parfait rompu pour la première fois.
Enragé, la forme du Démon vacilla. Il abandonna la physicalité un instant, devenant un nuage d'ombres tranchantes. Un millier de lames intangibles tailladèrent Rowan de l'intérieur comme de l'extérieur.
Rowan ne répondit pas par l'évasion, mais choisit d'utiliser ses défenses. Puisqu'il avait délaissé son armure avant ce combat, il durcit sa peau en accélérant le temps à sa surface, lui faisant subir des éons d'érosion en une seconde, la rendant plus dure que la matière d'une étoile à neutrons. Les lames d'ombre raclèrent contre lui, projetant des étincelles de lumière morte.
« Tu ne m'affrontes plus au corps à corps ? » grogna Rowan avant de sourire sous l'ombre de dix mille lames, « On peut jouer à ça à deux. »
Il jaillit des nuages d'ombres, ses mains désormais enveloppées de Paumes Entropiques. Il commença à frapper les lames fluides, les réduisant en cendres. Les yeux vigilants de Rowan aperçurent enfin le crâne du Démon Primordial alors qu'il commençait à se transformer de l'ombre en chair. Il frappa avec un poing chargé de toute l'entropie d'une Réalité mourante. Ce coup aurait dû être froid, mais il était brûlant.
Il entra en contact avec le visage du Démon, et la chaleur était si profonde qu'elle ne brûla pas ; elle vitrifia la chair et l'os en verre.
Le Démon rugit, un son qui brisa le silence de l'Abîme pour la première fois. Sa tête vitrifiée éclata, et du moignon de son cou, une nouvelle tête, hurlante, repoussa. Le combat s'intensifiait au-delà de la simple physicalité, et le sourire fou de Rowan commençait à s'élargir.
Le Démon Primordial commença à utiliser l'Abîme comme une arme : il déchira une strate entière et écrasa chaque âme à l'intérieur, les transformant en fantômes hurlants, puis il la projeta vers Rowan, non pour attaquer, mais pour désorienter, leurs plaintes étant une arme psychique qui brouillait la pensée.
Alors que Rowan se secouait pour chasser l'assaut mental, le Démon bondit dans les airs et retomba avec la force d'un météore, son talon visant le sommet du crâne de Rowan.
Rowan n'esquiva pas. Il leva les yeux et arrêta le temps. Le Démon Primordial se figea en plein vol, piégé dans un instant unique et étiré. Rowan asséna alors un uppercut dévastateur au torse exposé du Démon.
L'instant fut libéré, le Démon fut projeté vers le haut puis vers le bas alors que Rowan tordait à nouveau la Réalité, et il s'écrasa dans le niveau inférieur.
Rowan regarda autour de lui, remarquant que le Démon Primordial avait libéré tant de sang dans leur court échange qu'il aurait pu remplir un million d'océans. Un rire froid, presque enfantin, s'échappa de lui alors qu'il poursuivait le démon.