Chapitre 1 462
Les deux masses frappèrent le vide, laissant une longue traînée de flammes dans l'air, manquant leur cible de plusieurs mètres. Le corps du Sombre, qui aurait dû être propulsé plus loin par les crânes rouges vers les armes qui s'abattaient, ne bougea pas. Au lieu de cela, dans un mouvement défiant la réalité, le Sombre revint à sa position initiale comme s'il n'avait jamais été repoussé.
Cette diversion inattendue du Sombre laissa Firen vulnérable, car il venait à peine de ramener sa main après son premier coup. Il espérait enchaîner avec une nouvelle attaque, mais tel un gigantesque spectre de la mort, le Sombre était déjà devant lui. Firen sourit ; face aux portes de la mort, il était en paix. Ce qui suivit se déroula à une vitesse fulgurante : le Sombre, désormais tout près de Firen, frappa comme une vipère. Sa main gauche s'enfonça dans le corps de Firen à maintes reprises, au moins une douzaine de fois. À chaque fois qu'il retirait sa main, il tenait soit un organe, soit un morceau d'os conséquent, le tout jeté sur le côté, comme des ordures.
Malgré des blessures qui auraient tué mille hommes, Firen rugit, un son semblable à une complainte funèbre, tout en balançant sa lame. Mais ses mains n'avaient plus aucune force et il s'effondra à genoux devant le Sombre. En un instant, il était vaincu, pourtant sa lame ne quitta jamais sa main.
Derrière le Sombre, Olaf, qui avait manqué son coup, se précipitait, des flammes blanches entourant ses pieds pour booster sa vitesse. L'intensité de ces flammes pâlissait face à ce dont Firen avait été capable, mais cela lui permit tout de même d'atteindre le Sombre assez rapidement. Sa silhouette sembla s'évanouir pour réapparaître dans les airs, quelques mètres au-dessus de sa cible. Ses bras étaient déjà levés pour frapper, sa masse brillant comme des étoiles jumelles, mais ces bras ne retombèrent jamais.
D'un revers de main négligent, la main gauche du Sombre trancha le bras gauche d'Olaf au niveau de l'épaule. L'armure ne valait pas mieux que du papier d'aluminium pour arrêter ce mouvement atroce. La main du Sombre traversa le bras gauche d'Olaf, trancha juste en dessous de son cou et ressortit de l'autre côté après avoir sectionné l'épaule droite.
Olaf cligna des yeux, sous le choc et la douleur, tandis que la partie supérieure de son corps basculait en arrière. Son torse, dépourvu de bras et de tête, atterrit au sol et resta immobile une seconde. Le sang jaillit furieusement de son corps alors que son cœur puissant battait pour la dernière fois, puis son corps s'affaissa sur le côté. Le Sombre ne s'était même pas retourné.
Dominant le corps agenouillé de Firen qui haletait — car parmi les organes que le Sombre avait arrachés, il avait pris la majeure partie de ses poumons, ne laissant qu'un reste pas plus gros que le poing d'un bébé — le Sombre se pencha légèrement. Son long bras s'étira vers le visage de Firen, et sa paume recouvrit toute sa tête ainsi qu'une partie de ses épaules, ramenant le guerrier convulsant vers son propre visage.
Lorsqu'il était à genoux, on oubliait facilement qu'il mesurait quatre mètres cinquante, mais en tenant ce guerrier musclé de deux mètres dix, qui semblait désormais n'être qu'un enfant entre ses mains, l'image était saisissante.
Certes, le Sombre était nu, sa peau pratiquement inexistante, quatre-vingts pour cent de ses muscles étaient presque liquéfiés, ses os et ses organes atrophiés sans aucun signe de vie. Ajoutez à cela les trois tentacules injectant assez de liquide corrosif pour dissoudre un continent entier, et il ne faisait aucun doute que cette créature possédait une puissance qu'aucun mortel ne pouvait concevoir. Le contempler dans toute sa gloire et toute son horreur était une expérience capable de rendre fou n'importe quel mortel. Il approcha la tête de Firen de son visage et le Sombre murmura. Ses cheveux noirs filandreux, qui couvraient une partie de son visage, s'écartèrent pour révéler des traits encore saisissants malgré l'absence presque totale de peau. C'était presque improbable, mais ce visage restait beau malgré les cicatrices atroces.
« Qu'est-ce que tu m'as dit, asticot ? »
Si Firen avait pu parler, même sans poumons et avec la moitié de la gorge arrachée, il l'aurait fait. Firen aurait ri, mais le Sombre ne voulait pas qu'il parle. Les mains du Sombre serraient sa tête si fort que la moindre force supplémentaire, ne serait-ce qu'une plume tombant sur son poing, aurait suffi à briser son crâne comme un œuf.
C'est dans cet état, à la frontière entre la vie et la mort, que le dieu déchu — qui restait, dans le cœur de Firen, son ami et mentor perdu — baissa la tête et commença à dévorer le guerrier qu'il tenait, armure fondue et tout le reste. Il ne semblait pas pressé.
Sur les sept guerriers qui avaient commencé cette campagne avec Rowan, trois étaient morts, le quatrième était maintenu à l'agonie pour souffrir pendant que le Sombre se nourrissait lentement de sa chair, et il n'en restait plus que trois.
Les trois derniers survivants étaient Valgus le Mage, Wyra l'Archère et Osi le Ranger. Leurs cris de rage semblèrent faire trembler la tempête au-dessus d'eux et ils attaquèrent avec tout ce qu'ils avaient. Rowan était à peine conscient de ce qui se passait, sa conscience peinant à récupérer de l'effort nécessaire pour porter le poids de toutes les âmes de ce continent mort. Il savait seulement qu'il était en train de perdre rapidement, et que s'il ne faisait rien, il perdrait. Pourtant, même avec cette conscience, cligner des yeux lui était presque impossible.
C'est pour cette raison qu'il ne pouvait contrôler les actions de Firen ou d'Olaf, et pourquoi ses trois derniers compagnons, emplis de rage, commencèrent à attaquer le Sombre sans aucun plan structuré.
Wyra n'avait plus besoin de chercher des flèches : chaque fois qu'elle bandait son arc, de multiples flèches faites de flammes blanches apparaissaient, devenant de plus en plus chaudes et brillantes à mesure qu'elle forçait sur la corde. Elle n'avait aucun problème à détruire son propre corps pour récolter chaque parcelle de puissance en elle.
Elle commença à décocher flèche sur flèche, accompagnées de crânes hurlants, si rapidement qu'on aurait dit que des éclairs jaillissaient de son arc. Ses bras se mirent à saigner et ses cheveux prirent lentement feu, car la chaleur générée par son arc dépassait toute immunité que la magie environnante pouvait lui offrir. Même le sang qui coulait de ses mains se transformait en cendres avant de toucher le sol. Wyra savait seulement qu'elle hurlait, mais elle était incapable de dire ce que signifiaient les mots qui sortaient de sa bouche, seulement que si la haine ou la rage devaient parler, ce qui émergeait d'elle était leur voix.
Valgus ne fut pas en reste, son assaut dépassant même ce dont Wyra était capable. Ne lançant plus de boules de feu, il étendit ses deux mains et un pilier constant de flammes blanches, dont le cœur était d'un rouge aveuglant, jaillit. Des milliers de crânes hurlants voyageaient à travers ce faisceau lumineux avant de s'écraser sur le Sombre.
L'explosion de puissance fut calamiteuse, se propageant en ondes infinies qui générèrent des ondes de choc si violentes que la tempête extérieure fut déstabilisée un instant. Pendant un moment, on aurait cru que le Sombre ignorait cet assaut, car il enroula son corps autour de Firen, dans un acte pervers pour s'assurer qu'il était à l'abri de l'impact. Mais même ce déchu ne put résister à la puissance déchaînée contre lui : il chancela alors que le faisceau de flammes blanches libéré par le Mage lui transperçait la colonne vertébrale pour ressortir par sa poitrine, accompagné d'une explosion de gore qui arracha ce qu'il restait de Firen de son emprise.