Chapitre 7
« AÏE ! Putain, ça fait mal ! » grogna Jake après avoir été touché par une énième flèche.
« Jake, tu es sûr de ton coup ? » demanda Casper, se demandant sincèrement si Jake n'était pas masochiste. Il tirait des flèches rembourrées, aux pointes émoussées et enveloppées de tissu, sur Jake depuis près de trois heures. Le tissu provenait de la propre veste de Jake, qu'il portait sous sa cape depuis le début.
« Ouais, donne-moi juste une seconde », répondit Jake en se préparant à nouveau. Il avait enroulé la manche déchirée de sa veste autour de ses yeux, en guise de bandeau.
« Tu es vraiment sûr que ça sert à quelque chose ? Enfin, j'imagine que c'est un bon entraînement au tir pour moi, mais… » lâcha Casper en marmonnant la fin de sa phrase. Le plan de Jake était assez simple. Il demandait à Casper de lui tirer dessus alors qu'il avait les yeux bandés, pour essayer de réagir sans se fier à sa vue.
Bien que Jake ait lui-même des doutes sur la pertinence de sa méthode, il avait tout de même progressé au fil de la séance. Au début, il sursautait quelques millisecondes avant l'impact, alors qu'à présent, il parvenait à réagir pour tenter d'esquiver la flèche avant qu'elle ne l'atteigne.
« Continue de tirer, je le sens ! » lança Jake, toujours endolori, mais très optimiste.
Il s'interrogeait sur ses sens étranges depuis son arrivée dans ce Tutoriel. Il avait en quelque sorte « su » que le gros sanglier chargeait à travers les buissons avant même de l'avoir vu ou entendu. En réalité, dire qu'il « savait » était un bien grand mot. Il avait simplement eu ce vague pressentiment qu'un danger massif approchait.
En combat, il ne réfléchissait pas vraiment, il se laissait porter par le flux. Il gardait évidemment le contrôle total de son corps, mais par moments, il avait l'impression que son cerveau ne suivait pas ses réflexes. Son instinct. Il faisait simplement ce qui lui semblait le plus naturel sur le moment. Et les résultats parlaient d'eux-mêmes.
C'est ainsi que Jake avait eu l'idée de cet entraînement. Il voulait aiguiser ses sens et comprendre ce qui lui arrivait, et pourquoi il avait l'impression d'avoir développé un sixième sens. Il soupçonnait un lien avec sa classe d'archer ou peut-être avec sa statistique de perception, mais Casper ne vivait absolument pas la même chose.
Avec le gros sanglier, il avait senti que la bête arrivait sur lui alors qu'il commençait à peine à grimper à l'arbre. Son esprit logique avait ensuite pris le relais, concluant que l'animal allait percuter l'arbre, ce qui lui avait permis de renforcer sa prise pour ne pas tomber.
Au début de leur séance improvisée, Casper lui lançait simplement des petits bâtons et des pierres enveloppées de tissu. Jake ne sentait presque rien avant l'impact. Il pouvait avoir l'intuition que quelque chose arrivait, mais pas à quelle vitesse ni où cela allait le toucher. Et c'était toujours trop tard pour réagir.
Après pas mal de frustration et de réflexion, il avait demandé à Casper de lancer une pierre sans tissu. Cette fois, il l'avait senti très distinctement avant l'impact, et encore plus au moment où elle l'avait touché. Il s'était retrouvé avec un beau bleu. Après que Casper se soit excusé platement, Jake l'avait calmé et convaincu de revenir aux flèches rembourrées. Elles faisaient toujours un mal de chien, mais au moins, elles ne causaient pas de vrais dégâts. Enfin, il avait perdu quelques points de vie, mais c'était à peine perceptible et ils se régénéraient rapidement.
Au fil de la séance, Jake sentait ses progrès. Il avait l'impression d'être à deux doigts de saisir quelque chose. Il percevait bien plus distinctement l'imminence d'un impact qu'au début. Pas encore assez pour réagir parfaitement, certes.
De retour au présent, la flèche suivante arriva, et Jake sentit à nouveau que quelque chose allait le frapper ; il tenta donc d'esquiver. Il fut tout de même touché et finit même par trébucher. Il se releva, nullement découragé. Il l'avait senti. Pas seulement le concept d'un danger approchant, il avait même ressenti ce qui allait le frapper.
Ils poursuivirent l'exercice un peu plus longtemps, Jake parvenant même à esquiver une ou deux flèches. Casper commençait enfin à croire en la méthode de Jake et posait même des questions sur la façon de s'y prendre. Jake essaya d'expliquer ce qu'il ressentait, mais il était incapable de mettre des mots sur ses sensations ; c'était comme essayer d'expliquer les couleurs à un aveugle.
Une heure passa avant que quelqu'un ne vienne du campement de fortune. Le repas était prêt, et bien qu'aucun des deux n'ait très faim, ils connaissaient l'importance de se nourrir. Personne ne savait quand ils pourraient manger à nouveau.
Le dîner consistait en les deux blaireaux tués plus tôt. Grillés à la va-vite sur un petit feu après avoir été dépecés et vidés. Bertram savait faire ça, étonnamment. Ils n'avaient ni épices ni outils appropriés, donc, pour être honnête, ça avait l'air assez… simple.
Même la cuisinière, Lina, dut admettre que ça ne semblait pas très appétissant. C'est Caroline qui vint chercher les deux archers pour les faire manger. Jake eut presque l'impression que toute cette douleur en valait la peine lorsqu'elle s'assit à côté de lui pour soigner ses blessures pendant qu'ils mangeaient. La guérison était agréable, comme un courant froid parcourant ses veines, et il vit les bleus disparaître lentement au cours des vingt minutes suivantes, alors qu'il restait là, à savourer la sensation.
Ils discutèrent, Caroline posant principalement des questions sur les raisons pour lesquelles il s'était laissé servir de cible par Casper pendant près de quatre heures, et sur d'autres détails, comme son habileté à l'arc.
Jake était heureux de lui parler et lui expliqua son entraînement avec Casper et ce qu'il espérait accomplir. Il lui raconta aussi comment il avait pratiqué le tir à l'arc durant sa jeunesse et comment il continuait de le faire de temps à autre, expliquant ainsi sa maîtrise.
Il confia même qu'il avait dû renoncer à une carrière professionnelle à cause d'une blessure, ce qui piqua la curiosité de Caroline. Elle l'avait toujours vu comme le type discret et intello, pas du tout sportif. Cela fit réaliser à Jake à quel point il avait peu interagi avec elle en dehors du travail. C'était d'ailleurs le cas pour tout le groupe.
Il n'avait jamais été très sociable. Sans être totalement incapable d'interagir, il cherchait toujours à minimiser les contacts. Après tout, il s'était mis au tir à l'arc parce que son père insistait pour qu'il fasse un sport, alors il en avait choisi un sans équipe ni adversaires directs. Le tir à l'arc était un sport qu'il pouvait pratiquer en solitaire, juste lui et son arc.
S'il appréciait Jacob et Caroline, c'était probablement parce qu'ils étaient les deux seules personnes, en dehors de sa famille, avec qui il se sentait à l'aise. Grâce à sa nature accueillante et son ouverture d'esprit, Jacob mettait tout le monde à l'aise. Quant à Caroline, il ne savait pas vraiment pourquoi il l'appréciait. C'était juste le cas. Enfin, à qui voulait-il mentir ? Il la trouvait physiquement attirante, c'est tout. Il connaissait à peine la fille avant le Système.<novelsnext></novelsnext>
À l'université, il avait délibérément travaillé sur ses compétences sociales et cherché à participer à des rassemblements. Bien qu'il ne s'y soit jamais senti totalement à l'aise, cela avait énormément amélioré sa confiance en lui durant ces années. Avoir une petite amie et quelques amis proches avait encore renforcé cette assurance. Jusqu'au jour où il surprit sa petite amie avec son meilleur ami. Apparemment, c'était un secret de polichinelle dans leur petit groupe. Un secret connu de tous, sauf de Jake.
Tous ses efforts avaient été vains, et sa confiance en lui s'était effondrée. Sa petite amie avait prétendu que c'était « juste pour s'amuser » et que ce n'était rien de sérieux, tandis que son soi-disant meilleur ami pensait que ce n'était pas grave et qu'il devait « arrêter de faire sa chochotte ». Un sentiment partagé par tout le reste du groupe universitaire. Ou peut-être craignaient-ils simplement d'être exclus s'ils prenaient sa défense.
Cet événement avait replongé Jake dans son introversion. Il étudiait, faisait du tir à l'arc, jouait aux jeux vidéo, regardait la télé et allait en cours. Une bonne journée était une journée où il n'avait pas prononcé un seul mot, sauf avec ses parents lorsqu'ils appelaient pour prendre des nouvelles.
Les choses s'étaient améliorées après l'obtention de son diplôme, grâce à un bon travail qui l'avait forcé à s'intégrer socialement. C'était Jacob qui l'avait initialement sorti de sa coquille. Assez pour être en bons termes avec tout le monde. Jacob semblait toujours essayer d'inviter Jake à des sorties. Avec le recul, la raison pour laquelle ils étaient ensemble dans ce Tutoriel était peut-être même due à une invitation de Jacob pour déjeuner.
Dans un cadre professionnel, il n'avait plus aucun problème à s'exprimer. C'est pour cette même raison qu'il n'avait eu aucun mal à argumenter ses décisions avec Jacob plus tôt, ou à discuter avec Casper. Mais ce qu'il faisait en ce moment… discuter avec Caroline… c'était plus stressant que de faire face au sanglier géant.
Au milieu de la conversation, Dennis les interpella, visiblement paniqué.
« Caroline ! Joanna s'est réveillée. Tu peux venir l'examiner ? » Tout cela en jetant des regards nerveux vers Jake. Caroline n'hésita pas et s'excusa pour suivre Dennis vers Joanna. Elles n'étaient qu'à moins de cinq mètres de là où ils étaient assis.
Jake aurait pu facilement écouter, mais il décida de ne rien faire. Il ne blâmerait pas Joanna si elle était en colère contre lui. À ses yeux, il était la cause indirecte de sa blessure. Pourtant, il craignait qu'elle ne mette des mots ou des actes sur ces pensées.
Comment réagirait-il si elle se mettait à lui crier dessus ? À le blâmer ? Pourrait-il rester là et soutenir sa décision ? Ou cela dégénérerait-il en une nouvelle dispute ? Il avait peur de le découvrir et retomba dans son vieux réflexe d'éviter la confrontation.
Jake choisit donc de fermer les yeux et de se concentrer à nouveau sur cette étrange capacité, semblable à un sixième sens. En se coupant mentalement du monde, il perdit la notion du temps jusqu'à ce qu'il soit réveillé par Casper, qui s'apprêtait à lui donner un coup de coude.
Jake ouvrit les yeux avant même que le doigt ne le touche, à la grande surprise de Casper. Jake allait demander ce qu'il voulait quand il remarqua que Jacob s'était levé aussi. Visiblement prêt à lancer un nouveau discours.
« Très bien tout le monde, nous avons survécu à notre première journée », dit-il en jetant un regard triste vers Joanna. « Casper a vérifié et confirmé que les bêtes craignent le feu ; cependant, nous ne sommes pas sûrs que ce soit une certitude. Je pense que nous devrions monter la garde pendant que les autres dorment. Nous devrions faire une rotation. »
Personne n'eut d'objection à l'idée d'avoir quelqu'un pour surveiller leurs arrières. Il fut convenu que deux personnes monteraient la garde ensemble pendant que les autres dormaient. En établissant la rotation, ils avaient un nombre impair de guetteurs, Joanna étant exclue. Sans faire d'histoires, Jake se porta volontaire pour monter la garde en solo, ce qui ne souleva aucune objection.
Le premier tour serait pour Lina et Dennis, le deuxième pour Jake, et le troisième pour Jacob et Caroline. Jake n'était pas exactement ravi à l'idée que Caroline et Jacob soient seuls, assis près d'un feu de camp sous la lumière de la lune. Pas qu'une forêt meurtrière soit particulièrement romantique.
Une fois le nettoyage terminé, personne ne perdit de temps pour dormir. Bien que la plupart aient encore plus de la moitié de leur endurance, ils étaient épuisés. Jake ne se sentait pas particulièrement fatigué, mais il savait qu'il serait stupide de ne pas profiter de l'occasion pour dormir. Ce n'était pas très confortable, allongé sur l'herbe, la cape rêche offrant peu de réconfort.
Jake ferma les yeux et s'endormit immédiatement. Un exploit compte tenu des circonstances. Il n'avait aucune idée de combien de temps il avait dormi, il imaginait les trois heures convenues, mais il se réveilla en sentant quelqu'un s'approcher. Ouvrant les yeux, instantanément en alerte, il entendit le petit cri de Lina qui sursauta, effrayée par le réveil soudain de Jake alors qu'elle s'apprêtait à le réveiller.
« Putain, tu m'as fait peur. Tu étais déjà réveillé ? » chuchota Lina tandis que Jake se levait et vérifiait qu'il avait bien son arc, son carquois plein et son couteau sur lui.
« Non, je viens juste de me réveiller. Combien de temps ai-je dormi ? Et est-ce qu'il s'est passé quelque chose ? » demanda Jake en regardant autour de lui. La nuit était bien avancée, bien que pas aussi sombre qu'il l'aurait cru. Le clair de lune éclairait suffisamment les environs pour voir tout ce qui se trouvait dans la clairière. Ou peut-être était-ce juste sa vue améliorée qui rendait tout plus lumineux. Il n'avait aucun moyen de le savoir.
« On a monté la garde pendant un peu plus de trois heures. On a utilisé le compte à rebours du Tutoriel pour suivre le temps », dit-elle, « et il ne s'est rien passé, vraiment. Quelques petits animaux et ce qui ressemblait à d'autres blaireaux étaient en bordure de la clairière, mais ils ne sont même pas sortis des buissons. Ils ont peur du feu, je pense. Ça, ou ma magie incroyable ! »
Jake rit de sa tentative de plaisanterie, plus par courtoisie que parce que c'était drôle. Il voyait à quel point elle était tendue et savait qu'elle essayait juste de détendre l'atmosphère. Elle sourit, et ils allèrent vers Dennis, qui fut plus qu'heureux d'être relevé de ses fonctions.
Les deux allèrent se coucher en souhaitant à Jake une garde paisible. Jake s'assit sur la même bûche que Dennis et fixa la forêt sombre. Espérons que le reste de la nuit sera tout aussi calme.