Chapitre 124
Allongé sur son lit, le vieil homme entrouvrit à peine les yeux. Un geste qui exigea manifestement beaucoup d'énergie, car il les referma aussitôt. Il était encore en vie, mais il savait qu'il rejoindrait bientôt son épouse.
Le passage du temps n'avait aucune pitié et poursuivait sa marche. Ses rides ne faisaient que se creuser, et ses vieux os s'affaiblissaient de jour en jour. Cela faisait des mois qu'il n'avait pas quitté son lit, et le moindre mouvement était devenu une épreuve. Mais telle est la mort.
Tout au long de sa vie, il n'avait jamais cru qu'il mourrait un jour dans un lit. Il avait vécu une existence passionnante et n'avait que peu de regrets, si tant est qu'il en eût.
Ouvrant à nouveau les yeux, il fixa les fleurs posées près de son chevet. Un léger sourire étira ses lèvres alors qu'il se remémorait son merveilleux arrière-petit-enfant qui les avait apportées plus tôt dans la journée… ou était-ce hier ? Il ne s'en souvenait plus. Sa mémoire n'était plus ce qu'elle était.
107 ans. C'est l'âge qu'avait atteint cet homme. Deux guerres mondiales, dont une où il avait combattu pour son pays jusqu'à ce que les deux bombes tombent. Une guerre où ils avaient été du mauvais côté de l'histoire. Pourtant, il ne regrettait pas d'avoir combattu, car il l'avait fait par honneur à l'époque. C'était ce que sa famille attendait de lui, même s'il était déjà un homme vieillissant à ce moment-là.
Par la suite, il s'était élevé pour devenir le chef de famille, avait engendré cinq enfants formidables et fait croître l'entreprise à plusieurs reprises. Il avait bâti sur un héritage vieux de plusieurs siècles et, en se tenant sur les épaules de géants, il avait mérité sa place. La génération suivante était prête, et son nom resterait gravé dans les mémoires.
Il était Noboru Miyamoto, chef de la famille Noboru, président du groupe Noboru, ainsi que titulaire de tant d'autres titres qui lui avaient été décernés au fil des ans. Il avait fait ce que ses ancêtres espéraient, et il avait excellé. Il avait tout fait pour sa famille et n'avait que très peu de vanité personnelle. Il en avait une, cependant.
Sur le mur était accroché un vieux sabre japonais. Un héritage familial remontant à l'époque où les Shoguns régnaient encore sur le pays. Leur famille avait autrefois été connue pour ses guerriers honorables, et bien que les siens aient depuis longtemps délaissé les arts du combat, il avait choisi d'honorer cette tradition.
Il avait atteint les plus hauts honneurs en kendo, remporté des championnats nationaux et, dans sa jeunesse, était salué comme l'un des plus grands génies de tous les temps. Son père ne l'avait pas approuvé pendant longtemps, préférant que son fils apprenne des compétences commerciales utiles, mais grâce à ses excellents résultats, il avait continué à faire honneur à sa famille, et cela lui fut donc permis.
Miyamoto était un homme fier. Il était fier de tout ce qu'il avait fait, de tout ce qu'il avait accompli. Il cligna des yeux, ou crut le faire, mais il avait dû s'assoupir un instant. Devant lui, il vit sa famille. Tous, sans exception.
Des dizaines de personnes s'étaient rassemblées dans la pièce, le médecin se tenant à ses côtés. La plupart des femmes avaient les larmes aux yeux, tandis que les hommes retenaient stoïquement leur chagrin. Les larmes ne couleraient que dans l'intimité. Miyamoto entendit le médecin dire quelques mots et, bien qu'il n'eût pas tout à fait saisi ce qu'il disait, il en comprit le sens. Son heure était venue.
Souriant, il tenta de lever sa main fébrile mais échoua, n'ayant plus aucune force. Mais ce n'était pas grave. Il les regarda dans les yeux, particulièrement son petit-fils, un homme d'âge mûr à la stature imposante. Son successeur. Ils comprenaient tous son sentiment.
Je vous laisse tout.
Fermant les yeux pour ce qui aurait dû être la dernière fois, il entendit un « ding » sonore. Un son qui ne semblait pas en être un, mais qui résonna au plus profond de son esprit. Puis, tout devint blanc.
Le vieil homme se retrouva debout dans une pièce entièrement blanche. Debout. Sur ses deux jambes qui n'avaient pas été capables de porter son poids depuis près d'un an, et pas sans canne depuis une décennie. Pourtant, il se tenait maintenant fermement. Son corps n'était plus engourdi par les médicaments. Il était vivant.
Est-ce le royaume de la réincarnation ? se demanda-t-il. Une réponse qu'il trouva bientôt en voyant une étrange créature humanoïde commencer à expliquer sa situation. Elle expliqua le multivers, les niveaux et toutes sortes de concepts que Miyamoto pouvait facilement comparer à ceux des jeux sur téléphone auxquels il voyait ses arrière-petits-enfants jouer.
Et c'est ainsi que Noboru Miyamoto entra dans le Système le jour où il aurait dû mourir. Ce jour-là remontait à plus de deux mois, car le Tutoriel touchait bientôt à sa fin.
Sous une pluie battante se tenait un homme vêtu d'une robe bleu sombre, balançant son sabre, s'entrechoquant avec un autre adversaire devant lui : un homme non pas de chair et d'os, mais de pierre et de terre. Pourtant, il se déplaçait comme un humain et maniait sa hallebarde avec agilité et une grande finesse.
Mais le guerrier en bleu se déplaçait avec encore plus de grâce, esquivant avec un jeu de jambes impeccable, chaque coup de son sabre portant une intention mortelle. La pluie semblait se mouvoir avec lui, dansant au rythme de ses pas, s'émerveillant de son habileté et de son maintien.
Le guerrier de pierre était plus fort, plus rapide, mais celui en bleu était plus habile. C'était un combat équilibré, où les techniques s'échangeaient sans relâche.
Autour d'eux se tenaient de nombreux autres combattants, fixant désormais le duel. D'un côté, des hommes de pierre, de l'autre, des humains. Un commandant de l'Armée de terre cuite affrontant un nouvel initié du Système.
Le combat ne durait que depuis quelques minutes, et ils savaient tous deux qu'il ne restait que quelques instants avant la fin du Tutoriel. Pourtant, aucun ne montra d'impatience, sachant qu'un seul faux pas signifierait la défaite et la mort.
Du côté des humains se tenait un groupe de personnes vêtues de robes similaires à celles du guerrier en bleu. Ils avaient tous l'air nerveux mais n'osaient pas s'avancer. Leur patriarche avait choisi ce duel, et ils le respecteraient.
S'entrechoquant avec leurs armes, les deux guerriers reculèrent alors que le compte à rebours n'affichait plus qu'une minute. Ils se regardèrent, les yeux de pierre rencontrant les yeux de l'humain en face. Leur prochain choc serait le dernier, celui qui déterminerait le vainqueur. Aucun ne voulait laisser la bataille se terminer par un match nul.
Le commandant de terre cuite prit une posture tandis que l'énergie tourbillonnait autour de lui, faisant crépiter l'air. Comme si une tempête s'était levée, la puissance tournoyait de manière chaotique. De l'autre côté, le guerrier en bleu plia les genoux en préparant sa lame, le visage serein.
Miyamoto, le guerrier en bleu, sourit légèrement en préparant son attaque. La pluie sur sa peau apaisait son âme alors qu'il voyait son adversaire gagner en puissance à chaque instant. Un choc frontal serait imprudent, mais son honneur ne lui permettait pas d'esquiver.
Son visage était toujours ridé et vieux, ses membres fins et ses cheveux blancs. Il ressemblait à un homme ayant un pied dans la tombe, mais son maintien et son dos droit disaient le contraire. Il était rempli de vie et de puissance, plus que jamais malgré son apparence décrépite.
En regardant la pluie, il se sentit inspiré une fois de plus, bien loin de la première fois au cours de ces derniers mois. Il avait toujours cru que le monde était plus que ce qu'il paraissait, que des choses existaient que l'homme n'était jamais censé toucher. Mais après le Système, il n'était plus un simple homme, et ces lois étaient désormais à sa portée.
Déversant son illumination dans sa lame et ses mouvements, il s'élança, son adversaire faisant de même. Il ne bougea pas selon un plan, mais suivit simplement la voie de la pluie.
Ils s'entrechoquèrent, mais aucune explosion ni onde de choc ne fut ressentie, contrairement à ce que les observateurs attendaient. Au lieu de cela, tout se termina silencieusement alors que la lame glissait dans l'air, calme comme la fine bruine qui les entourait. Elle ne s'arrêta pas lorsqu'elle frappa la hallebarde, mais continua de trancher, traversant le Commandant comme s'il n'était lui aussi fait que d'eau.
Le Commandant tomba, coupé en deux, tandis que le guerrier en bleu souriait en rengainant son sabre, le regard tourné vers le ciel. Sa dernière vision fut celle de la pluie alors qu'il entendait les notifications de mise à mort.
*Vous avez tué [Commandant de l'Armée de terre cuite – niv. 99] – Expérience bonus obtenue pour avoir tué un ennemi d'un niveau supérieur au vôtre. 1 000 000 TP obtenus*
Alors que le quatrième et plus puissant Commandant de l'Armée tombait, seul le Général restait. Il se tenait de l'autre côté et hocha la tête en signe de reconnaissance envers le guerrier en bleu. En tant qu'individu de rang D, il aurait pu mettre fin à la vie du guerrier instantanément s'il était intervenu. Mais ce n'était pas le moment. Il préférait affronter le guerrier sur la planète connue sous le nom de Terre.
Le Tutoriel prit fin, et Miyamoto se retrouva une fois de plus dans la pièce blanche.
Après tous les calculs, il s'était retrouvé avec à peine 1 milliard de points, son titre de Prodige Légendaire y ayant largement contribué. Un titre que le vieil homme trouvait un peu… inadapté à son âge. Mais peut-être était-ce en raison de ses nombreux titres ou de son élimination en solo du plus puissant Commandant qu'il avait été récompensé par ce titre.
[Véritable Exception du 93e Univers] - Alors que le rideau tombe, certains prouvent qu'ils sont de Véritables Exceptions. Vous vous êtes révélé être un nouvel initié très prometteur de votre univers. Mais prenez garde, car la route est longue, et même les plus talentueux peuvent chuter à cause d'un seul faux pas. +15 à toutes les statistiques, +10 % à toutes les statistiques.
Sur ce, le Tutoriel se termina, et lui et sa famille allaient retourner sur Terre. Retrouver le clan et travailler à réunifier leur pays. S'imposer comme la faction la plus puissante du nouveau monde.
Avec leur patriarche – le Saint du Sabre – à la barre, ils prouveraient leur suprématie.