Chapitre 12
Chapitre 12
Mara passa la nuit à attendre un mouvement qui ne lui devait rien.
Elle s’endormit sur le dos, se réveilla sur le côté, puis resta longtemps immobile, une main posée sous son nombril, à l’endroit où elle croyait avoir senti l’enfant au dispensaire.
Rien.
Elle se retourna avec précaution.
Le drap glissa contre son ventre. Le bois du sommier craqua. Dans la pièce voisine, une conduite ancienne produisit deux claquements secs avant de reprendre son écoulement.
Rien.
Mara ferma les yeux.
Elle essaya de retrouver la position exacte dans laquelle elle se trouvait lorsque le mouvement avait eu lieu : le dos légèrement relevé par la table, la robe desserrée, la main droite près de la sangle retirée par la matrone. Edris parlait du contact inférieur de la Liseuse. La cellule était chargée. La lampe se trouvait derrière son épaule gauche.
Elle se redressa.
Il n’y avait ni Liseuse, ni matrone, ni Edris dans sa chambre. Seulement la lune derrière les volets, une chemise posée sur une chaise et son propre souffle qui devenait plus rapide à force d’attendre.
Elle se rallongea.
— C’est ridicule, murmura-t-elle.
Le mot ne provoqua aucune réponse.
Elle dormit finalement peu avant l’aube et se réveilla trop tard, la joue marquée par le bord de l’oreiller, la paume encore refermée sur son ventre.
L’enfant n’avait pas bougé.
Ou il avait bougé pendant qu’elle dormait.
Cette possibilité l’irrita davantage qu’elle n’aurait su l’expliquer.
* * *
Lina arriva avec le pain du matin et une bobine de fil oubliée la veille.
Elle trouva Mara debout devant la table, en train de défaire pour la troisième fois les mêmes plis sur une manche.
— Vous l’aviez déjà rangée, dit-elle.
— Mal.
— Les deux premières fois aussi ?
Mara posa la manche.
— La première fois, le pli tirait sur la couture. La deuxième, tu avais laissé le bouton contre le tissu.
Lina regarda le bouton, qui reposait désormais dans une petite coupelle.
— Il ne pouvait rien abîmer.
— Il pouvait laisser une marque.
— Le client porte cette chemise pour vider des fosses.
— Il peut vider ses fosses avec une manche correctement pliée.
Lina retira son manteau, suspendit son sac au crochet et posa le pain sur le banc.
Elle ne demanda pas pourquoi Mara avait les yeux rougis. Elle ne demanda pas si Edris avait trouvé quelque chose lors du second examen. Depuis plusieurs semaines, elle avait appris que les questions les plus importantes étaient parfois celles auxquelles Mara répondait le moins bien.
Mara reprit la manche.
Elle lissa le tissu entre ses paumes.
Quelque chose effleura l’intérieur de son ventre.
Elle s’immobilisa.
Le mouvement fut si bref qu’elle aurait pu le confondre avec une contraction musculaire. Il ne ressemblait pas à un coup. Plutôt à un glissement, une petite pression qui disparaissait avant qu’elle ait pu décider où elle avait commencé.
Mara posa la chemise sur la table.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Lina.
— Rien.
Sa main se porta sur son ventre avant même qu’elle ait fini de répondre.
Lina suivit le geste des yeux.
Mara attendit.
Le mouvement ne revint pas.
Mais quelque chose avait changé.
La veille, au dispensaire, il avait fallu la matrone pour donner un nom à ce qu’elle ressentait.
Est-ce que l’enfant a bougé ?
Ce matin, Mara n’avait eu besoin de personne.
L’enfant.
Le mot apparut dans son esprit sans être immédiatement suivi d’une correction.
Pas le phénomène.
Pas la grossesse.
Pas ce qu’on avait placé en elle.
L’enfant.
Elle regarda autour d’elle.
L’atelier portait la trace de presque toutes les vies du village. Une veste de travail attendait son nouveau col. Deux pantalons séchaient près du poêle après le nettoyage de leurs genoux. Des bandes isolantes étaient empilées contre le mur. Sous la fenêtre reposait une robe cérémonielle dont la propriétaire avait exigé qu’on conserve assez de tissu pour l’élargir l’année suivante sans avouer qu’elle comptait prendre du poids.
Chaque chose avait une destination.
Même les chutes les plus petites étaient triées selon ce qu’elles pourraient devenir : renforts, pièces de doublure, attaches ou rembourrage.
Mara regarda le banc, les étagères, les coffres.
Rien dans l’atelier n’avait été préparé pour l’enfant.
Il existait dans son corps, dans les rapports de la matrone, dans les notes d’Edris, dans les rumeurs et probablement dans plusieurs registres qu’elle ne verrait jamais.
Il n’existait nulle part comme quelqu’un qui aurait besoin d’avoir chaud.
— Lina.
L’apprentie releva la tête.
— Prends les réparations du panier et termine le tri chez toi.
— Mais je viens d’arriver.
— Tu repartiras donc moins fatiguée.
— J’ai fait quelque chose ?
— Non.
Lina regarda la table, puis Mara.
— Vous voulez être seule.
Mara détestait la facilité avec laquelle elle l’avait compris.
— Je veux que ce tri soit terminé avant demain.
— Ce n’est pas la même phrase.
— C’est celle que tu dois retenir.
Lina ne protesta pas davantage. Elle rassembla les vêtements, les plaça dans son sac et prit le morceau de pain qu’elle venait d’apporter.
Avant de sortir, elle se tourna vers Mara.
— Je reviendrai cet après-midi.
— Demain.
— Cet après-midi.
Mara ouvrit la bouche.
Lina avait déjà refermé la porte.
* * *
Le coffre se trouvait sous le banc où sa mère avait l’habitude de travailler.
Mara y rangeait les choses qu’elle ne voulait ni utiliser ni jeter.
Des outils devenus trop fragiles pour servir. Des patrons dont les clients étaient morts. Un petit morceau d’enseigne portant encore les lettres ENN, récupéré lorsque le bois avait été remplacé. Une paire de ciseaux rouillés dont l’axe ne pouvait plus être réparé sans détruire les poignées.
Et, tout au fond, enveloppé dans une toile claire, le manteau.
Mara dut déplacer deux boîtes pour le sortir.
La poussière s’était glissée entre les fibres de la toile. Elle l’essuya du plat de la main avant de défaire le nœud.
Le manteau n’avait jamais été un manteau complet.
Sa mère avait assemblé le dos et une partie des côtés. Les manches existaient encore comme pièces séparées, marquées à la craie. La doublure avait été coupée, mais pas fixée. Le col n’était qu’un patron de papier épinglé sur un morceau de laine bleu-gris.
Une étiquette pendait à l’intérieur du dos.
MARA — HIVER
L’encre avait pâli.
Mara ne savait plus pour quel hiver sa mère l’avait commencé.
Elle se souvenait seulement des mesures.
Sa mère l’avait fait monter sur le petit banc, avait placé le ruban autour de ses épaules et lui avait demandé de se tenir droite.
Mara s’était plainte que le ruban était froid.
— Les mesures ne changent pas pour te faire plaisir, avait répondu sa mère.
— Elles pourraient attendre qu’il fasse plus chaud.
— Tu veux un manteau pour l’été ?
Mara avait ri.
Elle se souvenait de ce rire plus clairement que du visage qui l’avait provoqué.
Puis sa mère était morte avant d’avoir terminé l’ouvrage.
Pendant plusieurs années, Mara avait prétendu qu’elle finirait le manteau lorsqu’elle aurait le temps. Ensuite, les manches étaient devenues trop courtes. Le dos trop étroit. Même si elle avait achevé le vêtement, il n’aurait plus été pour elle.
Elle aurait pu l’élargir.
Elle savait reprendre une coupe ancienne, ajouter des panneaux, déplacer les épaules, transformer le col. Le tissu était assez solide. Les marges laissées par sa mère étaient généreuses.
Elle ne l’avait jamais fait.
Terminer le manteau aurait exigé de décider ce que sa mère n’avait pas eu le temps de décider : la forme des poignets, la fermeture, la hauteur du col, le nombre de boutons. Chaque choix de Mara aurait effacé une possibilité que sa mère avait peut-être envisagée.
Tant que le manteau restait inachevé, rien n’était encore définitivement perdu.
Sa mère aurait encore pu revenir à la table.
Poser son dé de cuivre.
Choisir.
Mara déploya les pièces sur le bois.
La laine était toujours douce.
Plus douce que tout ce qu’elle possédait dans l’atelier.
Elle prit la règle d’acier de sa mère.
L’objet était plus ancien que le village tel que Mara le connaissait. Un bord portait des divisions en doigts et en empans ajoutées à la pointe au fil des années ; l’autre conservait les nombres réguliers de l’ancien monde, gravés en centimètres. Sa mère utilisait ce côté lorsqu’elle travaillait seule, puis traduisait pour les clients dans les mesures qu’ils comprenaient.
Mara posa ce bord contre le dos du manteau.
Soixante-dix centimètres.
Elle recommença.
Soixante-dix.
Une troisième fois.
L’acier n’avait pas changé de longueur.
Une couverture n’avait pas besoin de patron complexe. Un rectangle de laine, une doublure, une bordure assez souple pour ne pas irriter la peau. Mara en avait fabriqué pour des clients moins expérimentés qu’elle.
Elle sortit la craie et traça une première ligne. Elle l’effaça avec le pouce. En dessina une autre, trois doigts plus loin. La regarda jusqu’à ce qu’elle lui paraisse fausse. L’effaça également.
Elle posa les ciseaux sur la laine.
La pointe métallique suivit l’ancienne ligne de craie tracée par sa mère au bord de l’épaule.
Mara retira les ciseaux.
Sa mère lui avait enseigné qu’un point pouvait presque toujours être repris.
Une coupe, non.
Elle s’assit.
Le mouvement revint dans son ventre.
Cette fois, Mara ne chercha pas à reproduire ce qui l’avait provoqué.
Elle posa simplement la main sur l’endroit.
— Ils savent tous ce que tu es, dit-elle.
Sa voix paraissait déplacée dans l’atelier vide.
Elle regarda la porte, bien qu’elle l’eût fermée.
— La matrone connaît tes mesures. Edris connaît tes réactions. Les autres connaissent déjà ce que tu annonces, ce que tu prendras et ce que tu feras quand tu seras né.
Le mot resta un instant dans l’air.
Né.
Mara prit une aiguille dans le coussin. Elle tenta de faire passer un fil dans le chas et le manqua.
— Certains connaissent même ton âme.
Elle essaya encore.
Le fil se divisa contre le métal.
— Moi, je ne sais rien de toi.
Le mouvement avait cessé.
Mara posa l’aiguille.
— Alors nous serons deux.
Elle attendit, comme si elle avait prononcé une phrase exigeant une réponse.
Rien ne vint.
Elle baissa les yeux vers le manteau.
La phrase suivante lui faisait plus peur que toutes celles qu’elle avait entendues devant la commission.
— Je ne t’ai pas choisi.
Elle sentit sa gorge se serrer.
Ce n’était pas une accusation. L’enfant n’avait pas choisi davantage.
Ni son corps.
Ni les lumières bleues.
Ni les habitants qui détournaient les yeux.
Mara avait passé des mois à vivre comme si toute tendresse donnée à l’enfant revenait à approuver ce qui lui avait été imposé. Comme si lui préparer une place signifiait renoncer au droit de dire que cette place avait été ouverte par la force.
Les deux choses pouvaient être vraies.
Elle ne l’avait pas choisi.
Il était là.
Mara reprit les ciseaux.
Elle les plaça sur la première ligne.
— Mais ça, si.
Les lames se refermèrent.
Le bruit fut plus doux qu’elle ne l’avait redouté.
Le tissu céda sans résistance.
La première coupe traversa le dos du manteau, passa sous l’étiquette portant son nom et rejoignit la bordure inférieure.
Mara s’arrêta.
Le manteau ne pouvait plus être terminé.
Même avec tout son savoir, même avec des années de travail et le meilleur tissu du domaine, elle ne pourrait pas replacer les fibres comme elles l’avaient été.
Elle posa les ciseaux.
Ses yeux brûlaient.
Elle ne pleura pas immédiatement.
Elle passa le pouce sur le bord nouvellement coupé. Quelques fibres s’en détachèrent et restèrent contre sa peau.
Puis elle recommença.
La deuxième coupe fut plus facile.
Pas indolore.
Plus facile.
Elle récupéra la doublure, plaça les pièces l’une contre l’autre et traça le reste du rectangle. Une manche fournit assez de matière pour renforcer le côté droit. L’autre pourrait devenir une petite housse ou un rembourrage.
Mara travaillait désormais sans vérifier chaque mesure.
La laine n’était plus un manteau.
Elle pouvait commencer à devenir autre chose.
* * *
Lina revint avant le milieu de l’après-midi.
Mara entendit sa main sur la poignée et, sans réfléchir, jeta une pièce de toile de commande par-dessus l’ouvrage.
Le geste fut si rapide qu’elle renversa la craie.
Lina entra, le panier vide sous le bras.
— J’avais dit demain.
— J’avais dit cet après-midi.
— Tu es mon apprentie.
— C’est pour cela que je suis revenue travailler.
Elle posa le panier.
Son regard descendit vers les ciseaux ouverts, la laine qui dépassait sous la toile et les morceaux du manteau empilés près du coffre.
Lina s’approcha.
— Vous l’avez coupé.
Mara ramassa la craie.
— Il était inutilisable.
Lina regarda la ligne parfaitement droite suivant la lisière.
— Vous rendez les choses inutilisables très proprement.
— C’est une compétence.
Lina tendit la main vers la toile de commande, puis s’arrêta avant de la toucher.
— Qu’est-ce qu’il y a dessous ?
— Rien.
— C’est une journée très chargée pour rien.
Mara croisa les bras.
Lina regarda son ventre.
Puis le morceau de laine qui dépassait.
Son expression changea à peine. Elle ne sourit pas. Elle ne poussa aucune exclamation. Elle s’approcha de la table comme devant n’importe quel travail en cours.
— La laine grattera sur les bords, dit-elle.
Mara ne répondit pas.
— Il faudra une bordure douce.
— Je sais.
— Celle des chemises fines ?
— Trop fragile.
— Le ruban du marchand du sud ?
— Trop cher.
Lina réfléchit.
— Il garde les fins de bobines sous le comptoir. Celles qui ne suffisent plus pour un vêtement.
— Depuis quand ?
— Depuis qu’il a compris qu’il pouvait faire payer les déchets.
Mara retira lentement la toile.
La couverture apparut sur la table.
Elle n’était encore qu’un assemblage de pièces épinglées : laine bleu-gris, doublure plus claire, une ancienne couture traversant l’angle inférieur gauche.
Lina posa le panier au sol.
— C’est grand.
Mara regarda le rectangle.
Elle avait laissé six doigts de marge sur le côté droit.
Assez pour envelopper un nouveau-né plusieurs fois.
Assez pour servir plus tard sur un petit lit.
— Il grandira, dit-elle.
La phrase sortit naturellement.
Mara pensa au ventre encore discret sous sa robe, aux battements entendus par la Liseuse, au mouvement trop faible pour être vu.
Il grandirait.
Il aurait besoin de vêtements, puis de chaussures. Il apprendrait à marcher dans l’atelier, saisirait probablement les outils qu’on lui interdirait de toucher et tirerait sur les fils laissés à sa portée.
Il grandirait assez pour que la couverture devienne trop petite.
Cette évidence lui serra la poitrine plus sûrement qu’aucune prophétie.
Lina examina les épingles.
— Ce côté n’est pas droit.
— Il l’est.
— Il dépasse.
— C’est une marge.
— De six doigts.
— On peut réduire plus tard.
Lina leva les yeux.
Mara se détourna.
— Tu peux repartir.
Lina ne bougea pas.
Mara regarda la couverture toujours découverte.
Elle saisit un côté du rectangle.
— Tiens l’autre extrémité.
Lina s’exécuta.
Elles tirèrent doucement sur le tissu pour mettre les couches d’équerre. Lina déplaça deux épingles. Mara corrigea la troisième.
— Pas si près du bord.
— Vous avez dit que vous ajouteriez une bordure.
— La bordure ne répare pas une mauvaise préparation.
— Vous dites cela de tout.
— Parce que c’est vrai de presque tout.
Lina lissa la laine.
Ses doigts s’arrêtèrent sur l’ancienne rangée de points.
— Cette couture n’est pas à vous.
Mara regarda la ligne.
Les points étaient plus courts que les siens, avec une légère inclinaison vers la gauche. Sa mère tenait toujours l’aiguille trop près de son extrémité lorsqu’elle travaillait vite.
— Non.
Lina ne demanda pas à qui elle appartenait.
— Il faudra la défaire, dit-elle.
— Je sais.
Mais lorsque Mara prit le découseur, sa main resta suspendue au-dessus du premier point.
La couture gênait l’assemblage. Elle formait un léger relief sous la doublure. Rien de dangereux, rien qu’un enfant sentirait à travers les couches, mais assez pour empêcher l’intérieur d’être parfaitement plat.
Mara glissa la pointe sous le fil.
Le point se tendit.
Elle pouvait le couper d’un geste.
Elle retira le découseur.
— Nous la garderons.
— Cela fera une épaisseur.
— Une petite.
— Vous la verriez sur le travail de quelqu’un d’autre.
— Ce n’est pas le travail de quelqu’un d’autre.
Lina ne répondit pas.
Mara replia l’ancienne couture vers l’intérieur de l’angle inférieur gauche et plaça sa propre ligne à peine plus loin.
Deux rangées se retrouvèrent ainsi dans le même pli.
L’une ancienne, légèrement irrégulière.
L’autre nouvelle.
Elle enfila le dé de cuivre sur son doigt.
Le métal avait autrefois épousé la main de sa mère. Sur celle de Mara, il appuyait un peu trop fort près de l’ongle et laissait un espace au niveau de la première articulation.
Il tenait pourtant assez bien pour pousser l’aiguille.
Mara fit le premier point.
Puis le suivant.
Le fil passa au-dessus de l’ancienne couture, entra dans la doublure et revint dans la laine.
Lina resta près de la table, tenant le tissu lorsqu’il risquait de glisser. Elle ne parlait plus.
Les deux rangées disparurent progressivement dans le pli.
Elles ne se touchaient pas.
Elles tenaient la même chose.
* * *
Lina partit lorsque la lumière commença à baisser.
Mara continua seule.
La pluie frappait doucement l’auvent. Le poêle était presque éteint, mais la laine conservait la chaleur de ses mains.
Elle avait assemblé trois côtés. La bordure manquait toujours. L’angle inférieur gauche était plus épais que les autres à cause de l’ancienne couture. Mara le retourna plusieurs fois, cherchant une manière de corriger le relief sans retirer les points de sa mère.
Elle n’en trouva aucune.
Elle posa l’angle contre sa joue.
La différence était perceptible.
À peine.
Cela tiendrait.
Mara reprit l’aiguille.
— J’aurai peut-être peur de toi, dit-elle.
Parler à l’enfant était plus facile lorsqu’elle ne regardait pas son ventre.
— Je ne te promets pas de comprendre ce que tu seras.
Elle fit trois points.
— Je ne te promets même pas de toujours savoir ce qu’il faut faire.
Le fil s’accrocha à une fibre. Mara le libéra avec l’ongle.
— Mais ils ne décideront pas qui tu es avant toi.
Elle s’arrêta.
La phrase ne lui appartenait pas complètement.
Elle avait elle-même essayé de décider.
Une maladie.
Une erreur.
Une chose que la matrone pourrait faire disparaître si elle prononçait le bon mot.
Elle avait voulu une explication assez simple pour que l’enfant cesse d’être un choix impossible.
Mara posa la paume sur la laine.
— Moi non plus, corrigea-t-elle.
Quelque chose bougea sous sa main, ou peut-être plus bas.
Elle ne chercha pas à savoir si le mouvement répondait à sa voix. Il ne lui devait pas de réponse.
Elle continua à coudre.
* * *
La couverture n’était pas terminée lorsque la nuit tomba.
La bordure restait à acheter. Un côté n’était que bâti. Mara voulait encore renforcer les angles et fabriquer une attache qui permettrait de maintenir le tissu autour de l’enfant sans l’enfermer trop étroitement.
Elle la plia malgré tout.
Pas comme une commande achevée.
Comme un travail qu’elle reprendrait le lendemain.
Elle débarrassa la table, remit les ciseaux dans leur étui et rassembla les restes du manteau. L’étiquette portant son nom se trouvait toujours sur l’une des pièces inutilisées.
MARA — HIVER
Mara la détacha avec précaution.
Elle aurait pu la jeter.
Elle la posa dans le coffre, avec les outils de sa mère.
Puis elle ouvrit son carnet.
Les premières pages contenaient les comptes de l’atelier. Plus loin, les commandes perdues après l’annonce de sa grossesse. Le tissu de la veste. Les attaches de cuivre. Les trois pièces versées par Ors. La compensation que l’intendance devait encore évaluer.
Mara tourna jusqu’à une page presque vide.
Elle écrivit :
Fil de bordure : à acheter.
Sur la ligne suivante :
Berceau : à trouver.
Elle resta devant le mot.
Un berceau occupait de la place.
Il faudrait déplacer le coffre près de la fenêtre ou retirer l’une des étagères basses. Peut-être réparer celui de la famille Narel, s’ils ne l’avaient pas vendu. Peut-être demander à Ors de vérifier le bois, bien qu’il prétende ne pas comprendre pourquoi les humains construisaient des lits dont les occupants devenaient trop grands en quelques mois.
Mara écrivit :
Couverture : commencée.
L’encre s’épaissit légèrement à la fin du mot.
Elle posa le stylet.
Pendant des mois, elle avait inscrit l’enfant sous d’autres noms.
Retard.
Examen.
Dépense.
Risque.
Temps perdu.
Travail refusé.
Elle avait compté tout ce que sa grossesse pouvait lui coûter, parce que les nombres avaient des bords et qu’elle savait les placer dans des colonnes.
La couverture reposait sur la table.
La laine bleu-gris venait du manteau inachevé. La couture de sa mère dormait dans l’angle inférieur gauche ; six doigts de marge restaient à droite. Le manteau ne serait jamais terminé. L’enfant n’était pas encore né. Rien de ce qu’elle avait commencé aujourd’hui ne réparait ce qu’on lui avait imposé.
Mais la place existait désormais.
Mara reprit le stylet.
Elle écrivit une dernière ligne.
Enfant : ici.