Chapitre 83
Lorsque je suis descendue du bateau, la première chose que j'ai faite fut de changer d'identité, comme me l'avait conseillé la servante en chef.
Heureusement, elle ne m'avait pas menti.
J'ai pu obtenir une nouvelle identité en toute sécurité.
Ils ont modifié mes papiers et m'ont aidée à m'enfuir.
Mais le seul problème, c'est que...
Le prix à payer avait augmenté par rapport à ce que la servante en chef m'avait annoncé.
Ce monde est maudit. Qu'il s'agisse de la Corée ou d'ici, la hausse des prix me donne envie de pleurer.
Au final, j'ai dépensé la majeure partie de l'argent que j'avais apporté.
« Combien de temps vais-je tenir avec ça... »
J'étais épuisée à ce moment-là.
Je voulais me reposer, car l'anxiété au manoir des Evantes m'avait vidée, mais je ne pouvais pas me le permettre.
C'est alors que je suis tombée sur une annonce.
Un baron du coin cherchait une nouvelle servante.
C'était un bout de papier qui allait changer mes trois prochaines années.
« Baron Savlin… »
Ce nom n'est jamais mentionné dans l'œuvre originale. C'était la famille idéale pour moi, qui ne voulais surtout pas être mêlée aux personnages de l'histoire.
J'ai immédiatement postulé et j'ai été embauchée grâce à mon expérience passée en tant que servante.
« Votre nom est Shabrina ? »
« Oui. »
Shabrina était le nom associé à mon nouveau statut.
J'avais créé cette fausse identité pour qu'elle ressemble à ma vie réelle.
Shabrina, comme on pouvait s'y attendre, avait elle aussi travaillé comme servante dans une région reculée.
« Très bien. Shabrina, vous servirez la Lady à partir d'aujourd'hui. »
« …Oui ? »
Ils veulent que je rencontre la Lady de ce manoir aussi soudainement ?
Moi, la nouvelle servante ?
Pourquoi tout va-t-il si vite ?
Je trouvais cela étrange, ce n'était pas normal, mais le majordome me fixait d'un regard froid, comme si le message était clair.
« Pourquoi ? Cela vous déplaît ? »
« …Ce n'est pas ça. »
Il lisait en moi comme dans un livre ouvert, mais on m'avait ordonné de ne pas me plaindre et d'obéir.
Ainsi, dès mon premier jour au service du Baron, j'ai été affectée aux soins de la Lady du manoir.
« C'est quoi cette histoire de prise de fonction ? »
Il m'a conduite sans ménagement auprès de la Lady.
Eh bien, je ne savais pas grand-chose, assez pour être déconcertée.
À ce moment-là, quelqu'un m'a murmuré à l'oreille :
« Faites attention. »
« ….Oui ? »
« Toutes les nouvelles recrues se laissent tromper par le visage angélique de Lady Michelle. »
Pourquoi me dit-il ça tout à coup ?
« Alors, ne jugez pas Lady Michelle sur son apparence. Ne vous laissez pas berner. »
« Ah, oui… »
« Vous feriez bien de suivre ce conseil. »
Manquant d'informations, je n'ai pu que pencher la tête, tout en gardant ces mots dans un coin de mon esprit.
Mais j'aurais dû écouter ce conseil.
Si je l'avais fait, je n'aurais pas reçu un vase en pleine tête dès mon entrée dans la chambre.
* * *
Le grand incendie qui s'était propagé lors du festival fut rapidement maîtrisé.
Une fois la situation d'urgence réglée, Argen ordonna de retrouver le coupable et d'enquêter sur les origines du sinistre.
Argen avait organisé ce festival directement sur ordre de l'Empereur.
Des rumeurs de guerre circulaient, et l'Empire tout entier baignait dans une atmosphère inquiétante.
C'est pourquoi Argen, pilier de l'Empereur, avait pris les devants pour organiser un festival plus grandiose que jamais.
« Dire qu'un incendie a éclaté un jour pareil. »
Ce n'était pas un bon présage.
Il ne croyait pas aux superstitions, mais il ne parvenait pas à chasser ce sentiment étrange.
Après avoir réglé les affaires du festival, Argen retourna au manoir.
En dehors de l'incident, il devait se montrer au moins une fois en tant qu'organisateur de la réception au manoir.
« Avez-vous résolu le problème, Marquis ? »
« Votre Altesse la Princesse. »
Dans la salle de banquet, une femme aux cheveux blond clair appela Argen.
Argen la fixa d'un regard froid.
La seconde princesse, Evangeline.
Bien qu'elle soit née d'une concubine, son influence ne pouvait être ignorée.
Il y a quelques années, elle n'était qu'une princesse insignifiante, mais tout a changé depuis qu'elle est devenue la figure centrale du développement de « nouvelles armes ».
Elle était désormais une princesse ayant solidement établi sa position au palais impérial.
« Je voulais voir le monstre, mais je ne pense pas avoir cette chance aujourd'hui. »
« Je souhaiterais également vous le présenter, mais c'est regrettable. Je le ferai à une prochaine occasion. »
Elle n'était pas déçue le moins du monde, mais elle prononça ces mots avec une politesse calculée.
La princesse était la coupable derrière le tumulte qui avait forcé le déplacement précipité du monstre aujourd'hui.
<J'ai entendu dire qu'il y avait un magnifique monstre au manoir, et j'aimerais beaucoup le voir, Marquis.>
La princesse avait feint la curiosité avant de donner un ordre à Argen sous couvert d'une faveur.
Cependant, Argen était parfaitement conscient des intentions de la princesse.
Elle cherche à vérifier si ce monstre est un Transcendant.
La famille impériale s'intéresse aux Transcendants depuis l'Antiquité.
Leur pouvoir a souvent ébranlé le monde.
C'est pourquoi ils sont à la fois des cibles de surveillance et, parfois, des alliés que l'on cherche à rallier.
En particulier, la princesse, devenue l'un des piliers de l'empire grâce au développement de nouvelles armes, manifestait un intérêt profond pour le « Transcendant ».
« Oui. Si vous en avez l'occasion, montrez-le-moi la prochaine fois, Marquis. »
Argen hocha la tête en signe d'accord. Bien sûr, son intention était de faire en sorte que cette rencontre soit impossible.
En quittant la salle de banquet, la douleur qu'il avait contenue revint en force, et Argen manqua de gémir.
La douleur irradiait depuis le motif près de son cou.
Argen chancela en entrant dans le bâtiment principal.
Il se rattrapa de justesse à la porte du manoir pour rester debout.
« …Ha. »
Argen étouffa son gémissement et tenta de se redresser.
Il ne devait surtout pas s'effondrer ici.
« Marquis ! »
Le majordome, ayant aperçu Argen, accourut vers lui.
Argen lâcha la porte et se saisit le cou, tentant de parler d'une voix calme.
« Majordome, amenez Rosie. »
Il comptait demander à Rosie d'appliquer quelques herbes.
Sinon, il sentait qu'il ne pourrait pas surmonter cette douleur et finirait par s'écrouler.
La douleur était particulièrement intense aujourd'hui.
« Mais, Marquis… »
« Qu'attendez-vous ? Allez chercher Rosie. »
« C'est que… »
Le majordome ne répondit pas immédiatement et hésita.
Il n'ouvrit la bouche que lorsque les sourcils d'Argen se froncèrent.
« …Rosie n'est pas là. »
« Que voulez-vous dire ? »
Rosie n'est pas là ?
Argen l'avait vue encore ce matin.
À bien y réfléchir…
« Est-elle partie en vacances ? »
« … »
« Comment a-t-elle osé ne pas m'en informer ? »
Pas mal de serviteurs étaient partis en vacances pendant la période du festival.
Cependant, Rosie était la servante exclusive du monstre, nommée par Argen lui-même.
Même si elle partait en vacances, elle aurait dû le prévenir immédiatement.
Mais elle était partie sans dire un mot.
« Quelle arrogance. Qui a accordé des vacances à Rosie ? »
Cela signifie-t-il qu'elle n'a pas bien fait son travail ?
Alors qu'Argen continuait de parler, le majordome se mit à transpirer.
« …Rosie n'est pas en vacances. »
« Alors où est-elle allée ? Sans ma permission, Rosie… »
« Personne n'a envoyé Rosie nulle part. Rosie… elle a disparu. »
« …Quoi ? Que voulez-vous dire par "Rosie a disparu" ? »
Aucune trace, elle a tout simplement disparu.
« …Il y a eu un incident aujourd'hui. C'est-à-dire… le monstre s'est échappé. »
Comme s'il n'avait plus de visage, le majordome parvint à ouvrir la bouche pour poursuivre son rapport.
« … »
« Le monstre s'est enfui, et Rosie… »
À ce moment-là, le majordome s'interrompit et observa l'expression d'Argen.
Un visage sans émotion.
Mais le majordome ne savait pas quels sentiments se cachaient réellement derrière ce masque.
Froid et colère.
Il avait l'impression que son corps tout entier allait geler.
« Retrouvez le monstre et Rosie immédiatement, majordome. »
« C'est ce que j'ai pensé, j'ai déjà ordonné des recherches. Nous sommes en train de fouiller, mais… »
Aux côtés du majordome, tous les serviteurs autour d'Argen retinrent leur souffle, scrutant son regard.
Argen fixa les personnes présentes d'un regard glacial.
« Si Rosie et le monstre ne sont pas retrouvés, personne parmi ceux impliqués dans les événements d'aujourd'hui ne sera à l'abri. »
« …M, Marquis. »
Le majordome tenta de dire quelque chose, mais en croisant les yeux verts de folie d'Argen, il perdit l'usage de la parole.
Sa voix ne sortait plus.
« Majordome. »
« …O, oui. »
Argen voulut ajouter quelque chose, mais la douleur brûlante l'en empêcha.
Il sentait qu'il allait s'évanouir.
Il ignora le majordome inquiet et passa devant lui.
Une fois dans sa chambre, Argen défit violemment sa cravate et s'appuya contre le mur.
Atteindre son lit lui semblait insurmontable, il sentait ses forces l'abandonner.
Avant toute chose, il devait apaiser cette douleur brûlante qui semblait réduire son corps en cendres.
La vision trouble, Argen tira la cordelette fixée au mur.
« A, avez-vous appelé, Marquis ? »
Le serviteur, accouru à l'appel d'Argen, trembla en sentant l'aura féroce qui se dégageait de la pièce.
« …Apportez-moi des herbes. »
Sans explication supplémentaire, le serviteur comprit immédiatement ce dont Argen parlait.
Car il se souvenait que la servante nommée Rosie entrait dans la chambre d'Argen chaque nuit avec des herbes.
Le serviteur trouva rapidement les herbes utilisées par Rosie et les lui apporta.
« Laissez-les là et sortez. »
« …Je me retire alors. »
Le serviteur ferma la porte doucement et sortit.
Argen fronça les sourcils et défit ses vêtements.
Comme Rosie le faisait, il appliqua les herbes autour du motif.
Ses mains et ses manches étaient maculées d'herbes écrasées, mais il ne s'en souciait pas, agissant avec précipitation.
Il espérait que cette douleur s'en irait.
La douleur s'apaisa peu à peu dès que les herbes furent appliquées.
Mais.
« Ce n'est pas ça. »
Quand Rosie les appliquait, la douleur disparaissait comme par magie. Mais…
Maintenant, la douleur de la malédiction persistait comme une chaleur résiduelle, tourmentant Argen.
« …Maudit soit-il. »
Il aurait voulu appeler Rosie sur-le-champ et la supplier de soulager cette souffrance.
Mais Rosie n'était plus là.
Argen finit par s'effondrer, comme s'il s'était évanoui.