Chapitre 389
Sous les ordres du capitaine Zarrick, près de deux cents soldats avançaient dans les plaines du nord. Il leur restait encore plusieurs heures de jour, mais ils ne pouvaient pas se permettre d’en perdre une seule.
Leur objectif était simple : détruire autant que possible des quinze Démones fleur-de-nuit avant la tombée de la nuit.
Pour y parvenir, comme prévu, la troupe avait été divisée en trois groupes d’assaut, chacun chargé d’un rôle différent, mais tous devant avancer en formation.
Le premier était le groupe de contention, composé principalement de plusieurs chevaliers chevronnés et de guerriers aguerris.
Ils devaient affronter les hordes de Rejetons du Vide rassemblées autour de chaque Démone fleur-de-nuit, attirer les créatures à eux et les occuper assez longtemps pour permettre aux autres de passer.
Derrière eux avançait le groupe de section, formé des combattants au corps à corps les plus puissants de la troupe.
Une fois le passage dégagé, ils fonceraient droit sur la plante gigantesque et frapperaient ses racines épaisses, son tronc et ses articulations exposées, taillant dans son corps jusqu’à ce que l’énorme créature s’effondre enfin.
Le dernier était le groupe de bombardement, composé principalement de mages, d’archers et d’autres combattants à distance.
Ils restaient en retrait par rapport à la ligne principale, tenaient les Rejetons du Vide qui approchaient à distance et concentraient leurs attaques les plus puissantes sur les parties de la Démone fleur-de-nuit déjà affaiblies par le groupe de section.
Ruvian observait la troupe qui avançait en silence.
Ces hommes ne représentaient que la moitié des soldats disponibles à Frostgrave. Les autres avaient reçu l’ordre de se reposer et de garder leurs forces pour défendre la forteresse cette nuit.
C’était une précaution simple, mais nécessaire si l’assaut échouait.
« Ils ont enfin engagé l’une des Démones fleur-de-nuit, dit Calyra à voix basse, les yeux fixés sur le champ de bataille en contrebas.
Ruvian hocha lentement la tête.
Les Démones fleur-de-nuit étaient dispersées à bonne distance les unes des autres. La troupe pouvait donc se concentrer sur elles une par une, au lieu d’avoir à en affronter plusieurs à la fois.
Mais quelque chose le tracassait.
Tout ne se passait-il pas un peu trop bien ? Ces démons ne se doutaient-ils pas que les humains tenteraient de détruire les Démones fleur-de-nuit avant la tombée de la nuit ?
Calyra remarqua son air soucieux.
« Tu as pensé la même chose ?
Ruvian n’eut pas besoin de lui demander ce qu’elle voulait dire. À sa façon de parler, il comprit qu’elle était arrivée à la même conclusion.
« Ouais. Je ne crois pas que leur véritable objectif soit Frostgrave, répondit-il avec hésitation. S’ils voulaient vraiment faire tomber la forteresse… ils nous opposeraient une résistance bien plus féroce, non ?
« … »
Calyra garda le silence, puis tourna lentement de nouveau les yeux vers le sol en contrebas.
« Tu veux dire… ?
« Je veux dire qu’ils restent là à nous laisser venir. Les Rejetons du Vide qui les entourent se battent… mais on dirait qu’ils ne cherchent pas vraiment à nous arrêter.
« Je vois. » Calyra plissa légèrement les yeux. « C’est vrai que ça en a l’air.
Un grondement de tonnerre retentit dans les plaines.
Ruvian vit l’immense Démone fleur-de-nuit s’abattre enfin, son corps tortueux s’écrasant au sol.
Les soldats en contrebas poussèrent des acclamations, bientôt reprises par ceux qui observaient depuis les remparts de Frostgrave. À la tête de la troupe, le capitaine Zarrick brandit son épée avec un sourire triomphant.
« En avant ! À la prochaine !
Sous ses ordres, les soldats se regroupèrent rapidement et s’élancèrent vers la Démone fleur-de-nuit la plus proche.
Quelques minutes plus tard, un autre fracas assourdissant ébranla les plaines. La deuxième Démone fleur-de-nuit s’écroula.
À ce rythme, détruire les quinze avant la tombée de la nuit ne semblait plus impossible. Même s’ils n’y arrivaient pas, en abattre dix était tout à fait à leur portée.
Malgré ses soupçons, Ruvian devait reconnaître que les soldats de Frostgrave étaient impressionnants.
Pourtant, au moment où il commençait à croire que les choses allaient enfin tourner en leur faveur, le mauvais pressentiment qui le tenaillait se confirma. Alors que la troupe marchait vers sa troisième cible, quelque chose apparut au loin, droit sur son chemin.
Un chevalier solitaire, revêtu d’une armure de plaques en obsidienne noircie, se détacha des plaines et avança avec le calme glacial d’une créature qui n’avait jamais appris à craindre la résistance.
La créature ne se pressait pas. Elle marchait d’un pas menaçant, tandis que les Rejetons du Vide se rassemblaient autour d’elle, tels des chiens suivant leur maître.
Plus troublant encore, aucune créature ne lui barrait la route. Elles semblaient naturellement s’écarter devant le chevalier.
Pourtant, les soldats de Frostgrave poursuivaient leur avancée. Après deux victoires, leur moral était encore élevé et pas un seul homme ne montrait de peur.
De là où ils se trouvaient, ils voyaient sans doute ce chevalier comme un simple ennemi de plus sur leur route.
Mais l’expression de Ruvian s’assombrit peu à peu.
Plus cette silhouette approchait, plus il lui devenait difficile d’ignorer l’effroi qui émanait de son corps, perceptible même depuis sa position haut dans le ciel.
Grâce à son sens du mana exceptionnellement développé, Calyra le ressentait elle aussi. Une pression oppressante entourait la créature, si dense que l’air ambiant semblait presque immobile.
« Ruvian…
Tous deux en étaient déjà certains. Avec une telle quantité de Mana Noir accumulée autour de son corps, l’entité qui leur faisait face ne pouvait être que…
« Ouais… c’est un démon.
*****
[Point de vue de Zarrick]
Zarrick regarda le chevalier solitaire s’avancer vers eux sans la moindre hésitation.
Il y avait quelque chose de presque insolent dans sa démarche, comme si les deux cents soldats qui se tenaient devant lui ne méritaient même pas qu’il tire son arme.
Ce pas calme et nonchalant suffisait à lui faire bouillir le sang.
*« Pour qui se prend-il, putain ? »*
Zarrick resserra sa prise sur la poignée de son épée, son sourire de tout à l’heure ayant déjà disparu.
Il détestait cette scène bien plus qu’il ne voulait l’admettre.
« Capitaine, suspendez l’avance un instant.
« Qu’est-ce qu’il y a, cette fois ?
Le maître-éclaireur Girard l’interpella soudain à quelques pas derrière lui. Sous sa capuche, ses yeux se plissèrent tandis qu’il examinait de la tête aux pieds la silhouette en armure noire.
« Je crois savoir ce que c’est.
Zarrick se retourna, le front plissé d’agacement, mais Girard avait déjà tendu une main vers la silhouette qui approchait.
« Ça doit être un Revenant noir, un Rejeton du Vide de type chevalier et de rang Faucheur. Ils sont rares, mais tous les rapports que nous possédons les décrivent comme extrêmement difficiles à tuer.
L’expression de Girard s’assombrit tandis que la distance entre eux diminuait peu à peu.
« Cette armure n’est pas quelque chose qu’il porte, capitaine. Elle fait partie de son corps, et les lames ordinaires y laisseront à peine une marque. Pire encore, plus il subit de dégâts, plus il absorbe de mana pour réparer ce qui a été brisé.
Son regard se durcit.
« Mais ce n’est pas ce qui doit nous inquiéter le plus. Les Revenants noirs sont redoutés pour leur maîtrise de l’épée, et leurs coups ont assez de force pour trancher presque n’importe quoi dès qu’ils accumulent suffisamment de mana dans leur lame.
Girard plissa encore davantage les yeux.
« Et dès qu’un d’eux prend le commandement sur un champ de bataille, tous les Rejetons du Vide qui l’entourent obéissent aux ordres qui tombent de sous son heaume.
En entendant cela, Zarrick leva brusquement une main. Toute la formation ralentit aussitôt, puis s’immobilisa complètement.
Girard fronça les sourcils.
« Capitaine ?
Le capitaine Zarrick venait de se rappeler quelque chose qu’il avait lu des années plus tôt dans un vieux rapport militaire sur les Rejetons du Vide rares.
Les Revenants noirs étaient des créatures orgueilleuses qui imitaient la conduite des chevaliers humains, surtout lorsqu’ils affrontaient un adversaire qu’ils jugeaient digne d’eux.
Plus important encore, ils avaient une habitude particulière : lorsqu’on les défiait en duel, ils acceptaient généralement, et les autres Rejetons du Vide sous leurs ordres n’intervenaient pas, à moins que quelqu’un ne rompe le duel en premier.
Les lèvres de Zarrick s’incurvèrent lentement.
« Voilà une bonne occasion de montrer aux autres à quel point je suis fort. »
Sans un mot de plus, Zarrick passa une jambe par-dessus sa selle et se laissa tomber lourdement au sol.
Il tira son épée et avança de quelques pas devant la formation, avant de pointer sa lame droit vers le Revenant noir qui approchait.
« Toi, là. Si tu te considères vraiment comme une sorte de chevalier d’honneur, avance et affronte-moi seul.
Le Revenant noir s’arrêta.
Pendant plusieurs secondes, aucun des deux camps ne bougea. Puis la créature saisit lentement la gigantesque épée noire qui pendait à son côté et la tira dans un crissement métallique strident, qui résonna dans la plaine.
Le sourire de Zarrick s’élargit.
« Girard, dès que j’aurai abattu cette chose, mène les autres à l’attaque et massacre tous les Rejetons du Vide derrière elle.
Il resserra sa prise sur la poignée de son épée.
« Ne gâche pas l’ouverture que je vais t’offrir.
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[Chapitre 389 : Défendre la Forteresse de Frostgrave (9)
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