Chapitre 8
Oberon observait Kaelen, qui semblait chercher quelque chose dans l’une des cellules. Au bout de quelques minutes, celui-ci en ressortit, une épée à la main. Il s’approcha d’Oberon, qui restait sur ses gardes malgré tout, et lui lança l’épée, qu’il attrapa au vol.
« C'est l'épée de ce type. Je n'en ai pas besoin, je ne suis pas très doué avec les armes. »
Il dégaina l'épée avec délicatesse ; c'était la première fois qu'il tenait une arme blanche de ce type.
Il la brandit au-dessus de lui et se regarda dans le reflet de la lame. C'était une épée à double tranchant avec une poignée en bois. La structure générale de l’épée était simple, elle ne présentait pas de décorations excentriques ou voyantes, avec un pommeau sphérique et une garde à deux pointes en diagonale vers la poignée.
'La poignée doit être en chêne. L’épée n’a pas l’air mauvaise, ce n’est pas que je sois un expert, mais elle doit être meilleure que les quelques couteaux primitifs que j'ai faits.'
Il commença à agiter l’épée d’un côté à l’autre en essayant d’imiter les mouvements qu’il avait vus tant de fois à la télévision, mais il se fatigua rapidement, sentant à quel point l’arme qu’il tenait était lourde.
'C’est bien plus difficile que je ne l’imaginais.'
Normal, après tout, il restait avant tout un étudiant universitaire ; il avait de bons instincts et des connaissances pour survivre grâce au fait qu’il était fils de chasseur, mais il n’était pas du genre à s’entraîner beaucoup.
'Une hache aurait été préférable, mais au moins j’ai quelque chose de mieux que mes quelques couteaux pour me défendre.'
Il rangea l’épée dans son fourreau ; comme il n’avait pas de ceinture pour l’attacher, Obi allait devoir la tenir à la main pendant tout le trajet. Bien sûr, il restait très méfiant vis-à-vis de la semi-bête, gardant pour lui l'existence des couteaux qu'il avait façonnés.
Ils étaient désormais prêts à sortir de cette grotte, même s’il n’y avait rien d’autre que les enfants à porter.
La grotte était sombre et lugubre, avec des torches qui éclairaient à peine un coin, mais pour Oberon, c’était tout de même plus sûr que l’inconnu, ce qui le faisait se demander à nouveau si c’était la meilleure option.
Dommage qu’il n’en ait pas d’autre.
Ils se mirent en route, marchant vers l'endroit où il y avait auparavant un mur de pierre.
« Tu ne vas pas emporter de vêtements ? »
« Un pantalon suffit. Et de toute façon, je n’ai pas d’autres vêtements à mettre ici, à part ceux, sales, que tu portes. »
« Hé ! Je te perm... »
Mais il ne put terminer sa phrase en voyant ce qui se trouvait devant lui. En sortant de la grotte, il découvrit un paysage qui le laissa sans voix.
Oberon ne vit aucune végétation, mais un abîme vertical aux proportions impossibles, où les parois de pierre s’élevaient et s’enfonçaient jusqu’à ce que la vue se perde dans une brume bleutée et froide. Il n’y avait même pas de ciel qu’ils pussent apercevoir en levant les yeux.
Enjambant cet abîme, s'étendaient d'énormes poutres de pierre nues, telles des ponts sans garde-corps reliant les différents secteurs de ce qui semblait être une prison colossale. Des chemins étroits et dangereux où un seul faux pas signifiait une chute éternelle vers l'eau sombre et brillante qui gisait au fond, reflétant une lumière dont la source était impossible à voir à cette distance.
Si dans la cellule le silence était absolu, ici il était immense. Le bruit de l’eau en contrebas et l’écho de leur respiration côte à côte étaient les seules choses qui rompaient le silence de ce labyrinthe de pierre. C’était une structure qui rappelait une prison à une échelle monumentale : un lieu où chaque pont était une décision et chaque mur une frontière infranchissable.
Oberon ne s’était jamais senti aussi petit jusqu’à ce moment-là, et le silence de son compagnon n’aidait pas à atténuer ce sentiment.
« Joli panorama, tu ne trouves pas ? », dit Oberon pour se calmer un peu face à toute cette grandeur.
Il avait toujours détesté l’inconnu. Après tout, il est normal d’avoir peur de ce que l’on ne connaît pas : c’est un simple instinct de survie, l'un des plus primitifs, voire le plus primitif.
« Si tu trouves un endroit aussi sinistre, "beau", tu peux toujours y rester. »
'Comment peut-il être aussi indifférent à tout ce qui l’entoure ?'
Ils continuèrent à marcher pendant un bon moment, environ deux heures. Obi admirait tout ce qui l’entourait ; c’est vrai que cela lui semblait effrayant, mais malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de se sentir comme un enfant entrant dans une cathédrale. Ce sentiment d’être tout petit le poussait à admirer la grandeur de l’endroit.
Enfin, après des heures de marche, ils arrivèrent au bout du chemin. Ce qu’il y avait au bout était… assez décevant.
« Une simple porte ? Je m'attendais… à plus grand. »
« Peut-être qu’ils n’avaient plus de ressources, haha ! », répondit Oberon en riant de sa propre blague.
Une mauvaise tentative de socialisation. Un échec qui laissait se demander si le problème venait de la semi-bête qui n’avait aucun sens de l’humour, ou d’Oberon qui était très mauvais dans ce domaine.
« Ouvre la porte, j’ai les deux mains occupées. »
Un peut gêné, il commença avancer, donnant le troisième corps a Kaelen.
« Écarte-toi. »
Oberon s'approcha, mais constata qu'il n'y avait ni poignée ni manivelle sur la porte. Il jeta un bref regard à Kaelen qui semblait simplement attendre, les trois corps dans les bras. Il se mit à tâtonner la porte de haut en bas, de droite à gauche, jusqu’à ce qu’en touchant une pierre camouflée incrustée dans la roche, celle-ci se mette à briller tout en absorbant une étrange fumée qui s’échappait du bras d’Oberon.
'Qu’est-ce que c’est ?'
Oberon s’apprêtait déjà à retirer sa main, sentant celle-ci se refroidir légèrement, mais la porte s’était déjà ouverte, se divisant en six segments en forme de spirale et s’épanouissant comme une fleur.
En voyant la porte s'ouvrir, Oberon n’en croyait pas ses yeux : c’était une vision qui défiait toutes les lois physiques qu’il avait apprises en cours. C’était une chose d’être aux côtés d’un être anthropomorphe capable de se transformer, mais c’en était une autre de constater qu’il n’y avait ni haut ni bas dans le paysage qui s’étendait devant lui.
Le décor était dominé par des arches colossales et des ponts de pierre interconnectés qui défiaient la gravité. Ces formations rocheuses semblaient organiques, comme si elles étaient des racines géantes pétrifiées ou les branches d’une forêt de pierre s’étendant vers le ciel et l'horizon.
Les surfaces supérieures de ces formations rocheuses étaient recouvertes d’une couche d’herbe verte et de végétation basse, ce qui leur donnait un aspect légèrement vivant malgré la dureté de la roche.
Légèrement, car tout était enveloppé d'un épais brouillard ou d'une brume blanchâtre, avec un éclairage tamisé. Les structures les plus éloignées s'estompaient ainsi doucement.
Il y avait de l’herbe sur le chemin comme ils le souhaitaient, mais plusieurs sentiers s’entrecroisaient de haut en bas, de droite à gauche ; c’était un véritable labyrinthe visuel, qui ressemblait davantage à la structure d’une ruche mal construite, mais qui anéantissait aussi tout espoir d’une sortie facile pour Oberon.
« C'est une maudite blague ? »
« Ça ne sert à rien de t'énerver, mettons-nous en route, j'ai l'impression que le chemin va être long. »
Et il ne se trompait pas : le chemin était sacrément long et fastidieux, et encore plus quand on porte une épée dans la main gauche et le cadavre d'un enfant dans la droite.
Comment faisait-il pour avoir autant d’énergie ?
Bien sûr, Oberon faillit l’oublier : il était le seul des deux à être un être humain normalement constitué.
Avant, il admirait la grandeur du paysage qu'il observait, mais à ce moment-là, il n’avait plus que des questions, d’innombrables questions : comment les chemins se maintiennent-ils tout seuls ? N’y a-t-il pas de gravité ? Quelqu’un d’extérieur a-t-il fait cela ?
Des questions qui, une fois de plus, restèrent sans réponse. Frappant un caillou, légèrement énervé, il regarda encore plus confus comment celui-ci, au lieu de tomber du pont vers le bas, commença à monter.
'J'y crois pas, ça n'a juste pas de sens.'
Oberon ne voulait même pas essayer de poser des questions à la semi-bête, car d’abord, il savait que Kaelen ne savait probablement même pas dans quelle direction ils allaient, et ensuite, il ne voulait pas entendre à nouveau l’une de ses remarques sarcastiques.
« Hé !! Ça fait déjà des heures qu’on marche, faisons une pause, mes pieds n’en peuvent plus. »
Kaelen soupira. Il ne pouvait pas dire non : il savait à quel point ça avait été dur pour Oberon de survivre depuis son apparition, alors il montra un peu de compassion pour cet être mou.
« D’accord, prenons une demi-heure de repos. »
« Oh mon Dieu, merci. »
Oberon posa doucement l’enfant par terre et s’assit comme s’il prenait enfin des vacances. Ils avaient déjà marché plus d'une demi-journée, du moins le pensait-il, car comme il n’y avait pas de soleil, impossible de le savoir, et la lumière qui illuminait le paysage était constante.
Pourtant, cette atmosphère semblait agréable à Oberon, mais l’expression de Kaelen lui paraissait trop sérieuse pour qu’il puisse profiter pleinement de son repos.
« Hé, maintenant que j’y pense, échanger nos noms proprement serait le minimum que nous devrions faire. »
La semi-bête cessa d'admirer le paysage inchangeable, tournant son regard vers le seul être qui pouvait rompre le froid silence qui l'entourait.
« Kaelen, Kaelen de la tribu des Serifs. »
'Oh ! D’accord, je ne m’attendais pas à une réponse aussi spontanée.'
« Je m’appelle Oberon, Vesper Oberon ou Oberon Vesper. Chez vous, on dit d’abord le prénom ou le nom de famille ? »
« Je t’appellerai simplement Obi. Tu as un prénom assez particulier. »
Oberon soupira face à ce dernier commentaire. Ce n'était pas la première fois qu'on lui faisait cette réflexion, mais venant de Kaelen, c'était presque une insulte.
« Parle pour toi, je… »
À ce moment-là, avant qu’Obi n’ait fini sa phrase, Kaelen lui couvrit la bouche.
« Ne dis plus un mot, nous ne sommes pas seuls. »
Cette simple phrase chuchotée par Kaelen suffit à faire battre le cœur d’Obi à toute vitesse, comme un moteur qui vient d’être mis en marche. Et voir Kaelen se mettre déjà en position de combat tout en regardant derrière lui ne fit qu’accroître son stress.
Il se retourna pour observer qui ou quoi mettait Kaelen sur la défensive, et écarquilla les yeux de surprise en voyant de quoi il s’agissait.