Chapitre 4
「 Je courais depuis des minutes qui me semblaient des heures, sentant le vent fouetter mon visage en même temps qu'il m'enlevait mes perles de sueur. Mes pas, qui répétaient le même bruit d'écrasement de feuilles, ne faisaient qu'accélérer au rythme de mes battements de cœur. La peur devenait mon carburant pour ne pas m'arrêter, même quand je suis tombé dans un ravin très incliné, me cognant contre plusieurs arbres et buissons qui m'arrachèrent mon pull. Mais même cette douleur ne m'arrêta pas : l'adrénaline me la faisait supporter.
Ma course était effrénée, désespérée, faisant s'envoler tous les oiseaux et fuir tous les petits animaux. Je n'osais même pas regarder derrière moi de peur de le voir trop proche.
Heureusement pour moi, il avait une patte blessée, ce qui le ralentissait ; sinon, je serais déjà mort. La nuit était tombée, j’étais épuisé et je me suis arrêté un instant. En regardant derrière moi, il n’était plus là ; il semblait avoir abandonné la poursuite, j’espérais que ce soit le cas.
C’était la nuit et je me sentais comme un chevalier en armure, sauf que je n’avais aucune protection. Le corps lourd et ne voyant guère plus loin que trois mètres, j’ai décidé de faire une pause ; mon père allait sûrement arriver. J’ai pensé à utiliser le pistolet à fusées, mais la forêt était trop dense et je n’avais qu’une seule cartouche. 」
« Quelle journée de merde…, j'en peux plus…, je veux juste retourner dans mon lit. »
「 Sur ces mots saccadés, j’ai fermé les yeux, avec pour seul espoir que mon père soit encore en vie et qu’il vienne me chercher. 」
« Je ne pense pas que ce soit l’heure de dormir, ton « petit ami » arrive. »
「 Une voix. J’avais entendu une voix dans ma tête, une voix qui semblait calme et dont on ne pouvait pas savoir si elle venait d’un homme ou d’une femme, mais surtout une voix qui m’a fait ouvrir les yeux et voir un animal d’une demi-tonne se jeter sur moi.
Je m’étonne encore d’avoir réussi à l'esquiver de justesse. J’ai roulé sur le sol et j’ai essayé de me relever, mais comme si cette journée ne m’avait pas déjà assez mis à mal, la griffe de l’ours m’a arraché un morceau du mollet gauche et du dos. Même si je portais une tenue de chasse, j’avais l’impression de ne rien avoir sur moi, et je suis tombé lourdement au sol. 」
« Je vais mourir, à l’aide ! »
「 J'ai crié de toutes mes forces, mais seuls les rugissements de l'ours m'ont répondu. J'étais sur le point de mourir, l'ours avait déjà la gueule grande ouverte, c'était tout ou rien. Mon corps était épuisé, mais j'ai rassemblé toute la force qui me restait, j'ai pris le pistolet à fusées et je le lui ai enfoncé dans la gueule, juste au moment où il allait mordre ma main.
Dans un dernier élan d'adrénaline, et avec le dernier soupçon de courage qui me restait, j’ai appuyé sur la gâchette. Une lumière rouge a illuminé sa gueule jusqu’à son crâne, projetant des éclaboussures de sang sur mon visage. Je suis resté là à appuyer sur la gâchette encore et encore. Il n’y avait qu’une seule balle et je l’avais déjà utilisée. L’ours était immobile, et j’avais les yeux grands ouverts. Les jours ne m’avaient jamais semblé aussi longs que celui-là.
Après la chute de l’ours, j’ai enfin cessé d’appuyer sur la gâchette. Mes yeux continuaient de fixer ce qui n’était plus qu’un cadavre, mon pistolet toujours pointé vers lui. Je n’avais même pas assez de courage pour m’assurer qu’il était bien mort, je me suis simplement éloigné, les fesses collées au sol jusqu’à ce que mon dos vienne s’appuyer contre un arbre. Je tremblais et je saignais, paralysé par tout ce qui venait de se passer, et la voix que j’avais entendue est revenue. 」
« Waouh, c’était impressionnant. »
「 J'entendis à nouveau la même voix dans ma tête. En regardant devant moi, je pus le voir : c'était un homme — non, plutôt la silhouette d'un homme vêtu d'une tunique noire, entouré d'une chaîne flottante, et on pouvait également apercevoir des branches de lumière sur son corps, la lumière de la lune ne faisant qu'accentuer la grandeur de ses quelques détails. Une description qui semblerait trop simpliste pour quiconque, mais il n'y avait tout simplement rien d'autre à distinguer : il n'avait ni visage, ni membre qui pouvait se distinguer, ni toute autre chose au-delà de ma description. 」
« Tu as réussi à tuer une bête comme celle-là, félicitations, c’est quelque chose qui mérite des éloges. »
「 Je ne savais pas quoi répondre, j’étais encore sous le choc ; à vrai dire, je ne pensais même pas pouvoir parler. 」
« Tu ne vas pas parler ? Et moi qui m’attendais à une bonne heure de discussion. Bon, je vais te résumer ce qui va se passer. »
「 À ce moment-là, ma conscience s’éteignait déjà ; je n’avais pas assez de force mentale pour rester éveillé. 」
« Hé, ne t'endors pas. Bon, bah tu le découvriras par toi-même. Mais avant cela : félicitations, tu as été choisi comme candidat. »
'Can...di...dat ?'
「 Je n'ai même pas eu droit à une réponse à ma tentative de question, juste un visage difforme avant de fermer les yeux, un visage qui n'était pas agréable à voir : c'était mon propre visage. 」
Oberon se réveilla en sursaut, un peu désorienté et essayant de reprendre son souffle.
« C’était un rêve ? Non, ce sont mes souvenirs. »
Après avoir réalisé ce qui lui était arrivé, Obi ne pouvait plus contenir le sang qui bouillait en lui ; ses yeux étaient remplis de rage.
« Maudit… merde, alors c’est toi qui m’as enfermé ici. »
Il se leva, avala une poignée d’insectes, puis les recracha dès qu’il les sentit dans sa bouche. Normal, dirait-on, ce n’est pas comme s’il avait le palais d’un singe, mais cela l’aida tout de même à se calmer un peu en poussant un profond soupir.
« Quelle disgrâce que la mienne », dit-il en regardant vers le plafond.
Ça ne servait à rien de s'énerver pour le moment, il avait d'autres pensées plus importantes liées à sa survie. Mais Oberon ne pouvait pas non plus effacer l'envie de meurtre qu'il éprouvait envers cet être mystérieux pour l'avoir obligé à manger des insectes… même si personne ne l'y avait obligé.