Chapitre 3
« Ob..., Obi… »
「 Des mots que j’entendais comme des murmures lointains. À ce moment-là, j’étais allongé par terre, au milieu d’une montagne, en train d’observer le ciel, les deux mains servant d’oreiller à ma tête. 」
'Pourquoi le ciel est-il si nuageux aujourd’hui ? Ah, c’est vrai, nous sommes en fin d’automne.'
「 À ce moment-là, j’étais en vacances pour une semaine. J’avais travaillé entre trente-cinq et quarante heures par semaine pendant trois mois ; tout ce stress m’étouffait et cette unique semaine de repos me semblait bien trop courte. Je ne pouvais que soupirer face à ma situation. 」
'L’université est en train de me tuer. Qu’est-ce que ça fait d’être un nuage ? Flotter ici et là sans être conscient de rien… Qu'est-ce que ça fait d'être inconscient de tout ? Le cerveau humain peut-il au moins l’imaginer ?'
« Oberon !!! »
「 Ce cri me tira de mes pensées, me faisant sursauter tandis que, presque au même moment, je tournais rapidement mon attention vers celui qui m’appelait. 」
« Arrête d'avoir la tête dans les nuages, on est en pleine chasse, concentre-toi ! »
« Pardon, père. »
「 À ce moment-là, nous étions sur les traces d’un ours. Les touristes qui venaient dans la montagne disaient se sentir effrayés par la présence de cet animal qui s’approchait trop près d’eux. C’est pourquoi on nous avait demandé de l’éliminer, ce qui me semblait stupide : c’était nous qui étions sur son territoire, à une période où il devait se nourrir pour son sommeil hivernal.
Nous marchions avec prudence, suivant les traces de l’ours : des marques sur les arbres, des feuilles piétinées, voire des cadavres d'animaux encore frais. Il nous a fallu près de deux heures pour le trouver en train de se gratter le dos contre un arbre. C’était une image qui m’amusait ; j’allais même éclater de rire quand le simple regard de mon père m’a fait me ressaisir. 」
« Va préparer les pièges. »
「 Un ordre simple, que j’ai suivi sans répondre. 」
「 Savez-vous quelle est la meilleure façon de chasser un ours ? L’ours brun est un superprédateur, tout comme l’humain. Il se trouve au sommet de la chaîne alimentaire. Avec ses griffes, il est capable de vous arracher la tête d’un seul coup. Il possède une couche de graisse sur ses muscles qui le rend résistant aux balles, et il est impossible de lui échapper : ils courent, nagent et grimpent aux arbres plus vite qu’un humain. Comment peut-on tuer une telle créature ? C’est simple : en la désarmant petit à petit tout en exposant sa plus grande faiblesse.
Après avoir fini de poser les pièges à ours, je suis allé en informer mon père. Il était là, allongé par terre, son fusil de chasse pointé vers ce qui semblait être la tanière de l’ours. 」
« J’ai fini de poser les pièges, la diversion et le morceau de viande. »
« Très bien, maintenant prépare le camouflage et attendons qu’il sorte. »
「 Nous sommes restés là à attendre le crépuscule, à attendre que la faim le fasse sortir de son nid, ce qui n’a pas pris longtemps comparé aux chasses précédentes ; au moins, sur ce point, nous avons eu de la chance.
Il est passé juste à côté de nous ; le camouflage avec la terre et les feuilles a suffi pour qu’il ne nous voie ni ne nous sente. Nous avons attendu qu’il s’éloigne un peu, puis nous nous sommes levés pour le poursuivre. Nos pas étaient contrôlés : le moindre bruit aurait pu nous être fatal, même le bruit d’une feuille qui se brise aurait été notre arrêt de mort. C’est là que je comprenais bien le sérieux dont faisait preuve mon père au moment de travailler.
Après un moment où l’ours ne trouvait pas de nourriture, l’odeur du steak l’a enfin attiré, le menant droit dans notre piège. Une patte s’est retrouvée coincée ; mon père n’a pas laissé passer cette occasion et a tiré dans son œil. Nous avions réussi à le neutraliser deux fois, la chasse semblait déjà gagnée. 」
« Libère les oiseaux ! » dit mon père presque en criant.
「 J’ai couru vite en faisant un détour pour placer l’ours au centre. La deuxième étape commençait. L’effet de surprise avait déjà été utilisé ; dès que la proie reprend ses esprits, tout se complique. C’est pourquoi les oiseaux allaient servir de diversion. J’avais placé six nids de pies, des oiseaux dotés d’un fort instinct de protection envers leurs petits.
J’ai ouvert les cages des oiseaux ; ceux-ci, voyant l’ours menaçant dangereusement proche de leurs nids, n’ont pas hésité à l’encercler pour le picorer ; dans la nature, cela s’appelle du « mobbing ». L’ours ne savait plus où donner de la tête, le plan fonctionnait, on pouvait sentir la peur et le stress monter chez l’animal, et un nouveau coup de feu confirma mon bon travail.
…Mais un autre bruit confirmait le danger. 」
« Grrrrhhhh !!!! »
「 Un cri qui montrait à quel point nous étions proches… Je mentirais si je vous disais que je n’ai pas eu peur à ce moment-là. J’aimerais bien vous dire ça, mais la vérité, c’est que j’étais sur le point de faire une crise cardiaque. Ce n’était pas la première fois que je chassais un animal, mais c’était la première fois que je chassais un ours. Malgré tout, j’ai essayé de garder mon calme, en prenant plusieurs grandes respirations avant chaque geste ; tout se déroulait comme prévu… mais malheureusement, un plan ne se déroule jamais comme on le souhaite.
Je me suis figé, face à face avec l’animal. Le regard direct de cet ours, qui semblait déjà avoir un pied dans la tombe, avait réussi à réveiller mes instincts les plus primitifs. Je voulais courir, m’enfuir le plus loin possible, mais j’avais trop peur. Je n’arrivais pas à réfléchir, je n’arrivais pas à calculer la meilleure voie de fuite ni à imaginer la meilleure chose à faire. Mais parmi toutes ces pensées qui se bousculaient dans mon esprit, la seule chose sur laquelle mes oreilles se concentraient, c’étaient les mots que mon père allait prononcer. 」
« Obi !!! Mets-toi à l’abri…, Merde. »
「 Merde ? Mon père venait-il de murmurer « Merde » ? Cela suffit pour que tout mon corps se mette d’accord : faisant un demi-tour à 180°, je me mis à courir, mon cerveau ayant déjà compris que ma vie dépendait de la vitesse à laquelle je pouvais détaler. Ce faisant, je venais d’enfreindre la règle la plus importante lors d’une chasse : ne jamais tourner le dos. L'instinct de l'ours s'est réveillé et c'est ainsi qu'a commencé une chasse où j'étais la proie, cette fois-ci. 」