Chapitre 2
'Je vois un monstre dévorer un homme comme si c'était aussi normal qu'un déjeuner, pourquoi ne suis-je pas en état de choc ? Bien sûr, j'ai peur, mais je ne suis pas en train de me pisser dessus non plus… Et ce terrible mal de tête ne s'arrête pas.'
La bête tourna la tête en entendant le gémissement de douleur de ce garçon qui se tenait la tête ; elle n’avait pas détourné son attention de son repas lorsque le mur avait explosé, mais elle le fit lorsqu’elle entendit les gémissements du jeune homme, ce qui n’avait aucun sens.
Son apparence ressemblait à celle d’une chimère.
Ses yeux étaient jaunes, sans pupilles, juste complètement jaunes, ses avant-bras étaient plus larges que la tête d’un enfant et sa partie inférieure avait une morphologie digitigrade comme celle des chiens. Certaines parties de son corps étaient recouvertes d'un pelage épais de couleur orange clair.
Sur ses avant-bras et sur une partie de sa queue s'étendaient ce qui ressemblait à des plumes de ruban solide, d'une couleur blanc imparfait, plus proche du jaune très clair. Sa longue queue obscure et flexible était de la même couleur que ses mains et ses pattes arrière.
Mais ce qui surprenait le plus, c’est qu’à part les parties que je viens de mentionner, le reste de son corps était humain ; ses cheveux, de la même couleur que son pelage et qui lui arrivaient jusqu'au dos, recouvraient en partie ses yeux. Le peu de peau qu'on pouvait voir montrait un teint bronzé, et son visage — si l’on fait abstraction de ses yeux — était assez similaire à celui d’une personne normale, à l’exception d’un léger trait canin.
« Tu vas continuer à me regarder encore longtemps ? Quoi ? Tu en veux un peu ? »
Le garçon fut surpris de voir la créature anthropomorphe lui tendre un membre humain dont elle se nourrissait, et de voir le sang couler de sa bouche ; il pouvait entrevoir des morceaux de chair entre ses dents.
Le jeune homme se regarda dans le reflet du sang sombre sur le sol, voyant un étranger. Ses cheveux noirs, une tignasse rebelle et sale, lui cachaient une partie d’un visage qui trahissait ses origines : la peau chaude du Sud mêlée aux traits anguleux de l’Est. Il portait des vêtements sales et usés, avec un pantalon de camouflage similaire à ceux que les soldats portent et un t-shirt blanc sur lequel on voyait une marque de griffure au dos. Ce n’était pas un bel homme, mais il n’était pas laid non plus ; sa mâchoire marquée trahissait un corps maigre d’un mètre soixante-dix-sept, de type triangle inversé — clavicules plus larges que la taille —, et il affichait un physique sec sur lequel on pouvait remarquer quelques cicatrices.
« Je sors tout juste d’une cellule où j’ai dû manger des insectes pour rester conscient, je ne pense pas que la viande crue soit la meilleure chose à manger pour le moment. »
'Et surtout, je ne suis pas assez fou pour manger de la chair humaine.'
« Tu rates quelque chose. Tu sais où on est ? »
'Je suis vraiment en train d’avoir une conversation normale avec un être pareil ? Même si “normal” serait un mot inapproprié dans cette situation.'
« C’est justement ce que j’allais te demander. J’ai été enfermé dans une cellule pendant toute une journée. Tu sais comment on a atterri ici ? En plus, j’ai mal à la tête depuis que je me suis réveillé. »
« Tu n’es pas le seul dans cette situation, on a eu le même problème au réveil. »
« On a eu ? »
L’être soupira face à la question, se levant, le bras qu'il mangeait posé sur l’homme et la bouche bavant du sang ; sa taille ne faisait qu’amplifier la peur qu’il dégageait. C’était un spectacle terrifiant qui donnait des frissons, faisant oublier au jeune homme son mal de tête l’espace d’un instant.
Il se dirigea vers la porte d’une des cellules, le jeune homme le suivant à une distance qu’il jugeait sûre. On ne pouvait pas évaluer les capacités de la créature rien qu’en l’observant, d’autant plus qu’elle ne pouvait être comparée à aucun animal. Peut-être avait-elle la vitesse d’un guépard et les griffes d’un ours ? C’était une idée qui ne cessait d’angoisser le jeune homme.
La bête s'arrêta devant la cellule et l'ouvrit comme si elle voulait inviter le jeune homme à entrer. Ce dernier hésita, bien sûr : pénétrer dans un espace clos avec une telle créature gardant la seule issue revenait à entrer dans la cage d'un tigre en espérant qu'il ne vous attaque pas. Pourtant, dans une situation pareille où c'était lui qui avait posé la question, il ne pouvait plus faire marche arrière.
Bien qu'effrayé et le cœur battant à tout rompre, il s'approcha avec un peu de curiosité. Quel imbécile ! À quoi pensait-il ? Ce qu'il allait voir était prévisible… des cadavres, même s'ils n'en avaient pas l'air. Il s'approcha des corps : c'étaient deux garçons et une fille. Il les toucha pour s'en assurer : ils étaient bel et bien morts, ils n'avaient plus de pouls.
« Je n’étais pas le seul ici », dit la bête en s’adressant au jeune homme par-derrière, lui donnant un nouveau frisson. Mais sa curiosité commençait déjà à l’emporter sur sa peur.
« Pourquoi n’y a-t-il aucun signe de putréfaction ? », chuchota-t-il, pensant qu’il parlait dans sa tête, ce qui rendit la réponse encore plus surprenante.
« C’est à cause de cette substance obscure. »
Cette dernière phrase fit s’écarquiller les yeux du jeune homme, qui se retourna vers la bête.
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Tu t’en es servi pour détruire le mur, n’est-ce pas ? Avec un physique comme le tien, il est impossible que tu y sois parvenu de manière rudimentaire. »
Sa déduction était correcte, même si elle avait quelque peu heurté l’ego du jeune homme. Il se rendit néanmoins compte que celui qui se tenait devant lui n’était pas une simple créature à l’esprit primitif, mais qu’il était bien plus dangereux qu’il ne le pensait. Un homme intelligent est plus dangereux qu’une bête stupide, c’est ce que son grand-père lui disait toujours. Il parvint à dissimuler son inquiétude et sa méfiance grandissante, reportant son attention sur les corps sans vie.
'Je vois, les microbes ne trouvent pas de nutriments dans ces cadavres, ils sont comme du plastique.'
Il se leva, sortant de cette prison en agissant avec calme. Bien sûr, ce n'était qu'une façade.
'L’avoir derrière moi me stresse trop.'
« Tu comptes partir ? »
Une question qui semblerait idiote à quiconque l’entendrait dans cette situation. Qui, sain d’esprit, resterait aux côtés d’un type qui se régale de chair humaine ? Mais cela rappelle aussi au jeune homme ce que son père lui disait toujours, chaque fois qu’il l’emmenait l’aider au travail : « En sortant de ta grotte, prépare toi a être chassé. »
« Je vais prendre un peu de temps, toi non plus tu n’as pas l’air pressé de partir. »
'J’ai besoin de me renseigner sur quelque point avant de sortir. En terre étrangère, la prudence excessive est la seule sécurité.'