Chapitre 16
「 L'une des conditions essentielles à la survie est avant tout de pouvoir manger ; bien sûr, c'est une évidence, me diriez-vous, mais un être humain a besoin de bien plus que cela pour réellement survivre. Pour être précis, il a sept besoins vitaux : de l'air respirable, de l'eau potable, de la nourriture, une température vivable, de bonnes heures de sommeil, une bonne santé mentale – qui, dans mon cas, se situait encore à la limite de l'acceptable – et, tout aussi important, une bonne santé physique. 」
Premier sommeil. Il tint vingt minutes avant que ses bras ne se mettent à trembler. Kaelen ne dit rien ; il corrigea sa garde d’un coup de talon dans la cheville.
Deuxième sommeil. Les ampoules crevèrent. Obi enroula autour de ses paumes des lambeaux de la sacoche, et Kaelen, sans commentaire, les resserra.
Troisième sommeil. La baleine commençait à tourner. Kaelen la goûta, secoua la tête, désigna ce qu’ils pouvaient encore manger. Le foie était fini. Il restait le cœur.
Quatrième sommeil. « Mille trois cent douze, mille trois cent treize, mille trois cent douze… » Il se perdit, recommença, se perdit encore. À partir de ce moment-là, il ne compta plus.
Cinquième sommeil. Ses mains ne tremblaient plus. Ce n’était pas bon signe : il ne les sentait plus du tout.
Et on arriva au journer d'aujourd'hui.
En ce moment, Obi avait dégainé son épée et la balançait d’un côté à l’autre, non pas comme s’il voulait tuer quelqu’un, mais plutôt comme s’il voulait chasser un insecte gênant. Sa technique était pire que celle d’un débutant ; même s’il était le fils d’un chasseur, on voyait bien que la force n’était pas son point fort, loin de là.
Malgré tout, Kaelen, qui était assis et l’observait, put constater qu’il n’était pas non plus complètement nul.
Obi manquait de force, ce qui était facilement visible, mais il compensait cela par une endurance assez impressionnante pour quelqu’un de son âge, mais pas pour une semi-bête venue d’un monde sauvage. Pour Kaelen, c’était comme voir un vieil homme de son village tenter désespérément de retrouver les sensations de chasse de sa jeunesse sans se rendre compte qu’il n’avait plus ni le physique ni l’énergie pour cela ; pire encore, le vieil homme de ses souvenirs semblait être en meilleure forme physique que son seul allié.
Non, ce qui faisait dire à Kaelen qu’Obi n’était pas une totale perte de temps et qu’il devait peut-être trouver un autre plan, c’était son impressionnante coordination. Obi assimilait à une vitesse fulgurante tous les conseils que lui donnait Kaelen, comme si ce dernier connaissait précisément chaque mécanisme du corps humain.
En l’espace de cinq sommeils seulement, on pouvait constater une nette amélioration dans la coordination de son arme et dans la façon dont son corps se positionnait, du moins aux yeux de la semi-bête.
« Quand on commence une nouvelle activité, les progrès initiaux sont fulgurants ; ton corps et ton esprit s’imprègnent rapidement, comme une éponge sèche. Bien sûr, cela dépend aussi de plusieurs facteurs. »
Kaelen s’adressait au jeune homme, qui était tellement en sueur que ses vêtements étaient presque entièrement trempée. Il avait manié son épée pendant des heures sous la supervision de Kaelen, qui ne voulait pas lui accorder de répit. Comme ils venaient de deux mondes différents, Kaelen avait du mal à cerner exactement les limites du corps humain terrestre, ce qui n’avait fait que faire souffrir Obi pendant de longues journées.
C'était à cause de ce manque de connaissances qu'il avait demandé à Oberon de s'entraîner jusqu'à tomber d'épuisement. Bien sûr, Obi, qui était un étudiant en biologie, avait déjà ce genre de connaissances, mais la semi-bête ne daignait même pas l'écouter, voulant confirmer ses limites par lui-même.
Il continua à l’observer sans rien dire jusqu’à ce que celui-ci s’effondre au sol, finalement épuisé après de longues journées, ou ce qu'ils avaient défini comme journées étant donné qu'il était impossible de connaître le temps qui passait là où ils se trouvaient.
Kaelen s’approcha de lui pour le retourner afin qu’il ne s’étouffe pas de la manière la plus humiliante et la plus honteuse qui soit.
« Comment te sens-tu ? » dit Kaelen d’une voix froide et neutre, semblable à celle d’un examinateur ou d’un juré.
« Tue-moi directement, ce sera plus rapide que de me faire souffrir ainsi, ou peut-être que tu aimes torturer les gens ? »
Au cours des jours passés à dormir ensemble, le temps avait réussi à fragiliser le mur épais qui les séparait, pas assez pour qu’ils se fassent une confiance aveugle l’un envers l’autre, mais suffisamment pour qu’Obi puisse exprimer à voix haute certaines de ses pensées à l’encontre de Kaelen, ce dernier préférant la plupart du temps simplement ignorer l’étrange sens de l’humour de son compagnon.
« Tu t’en es mieux sorti qu’hier. »
Obi entendit les paroles froides de Kaelen ; il se contenta de froncer légèrement les sourcils, mais relâcha la tension l’instant d’après.
'C’est bien sec, au moins flatte mes efforts avec plus d’enthousiasme.'
Kaelen prit un peu de temps, observant l’épée qui n’était plus dans la main d’Obi, mais posée à ses côtés.
« Mais à ce rythme, tu ne pourras toujours pas être d’une grande aide. »
« Peut-être devrions-nous passer à la deuxième partie de ton entraînement alors. »
Au cours de ces derniers jours, Obi n’avait fait que répéter les mêmes mouvements encore et encore, entraînant sa résistance comme Kaelen le lui avait indiqué ; il était donc normal qu’il en ait déjà assez et qu’il ait hâte d’en savoir plus sur la deuxième partie, celle consacrée aux réflexes.
« Les réflexes sont un peu plus difficiles à entraîner. Pour le dire autrement, on ne peut pas entraîner directement les réflexes : c’est quelque chose que l’on fait sans réfléchir, se positionnant entre les sens et le corps sans avoir besoin de l'autorisation de l'esprit, ce n’est donc pas possible. Ce qui est possible, en revanche, c’est d’entraîner la vitesse de réaction et l’anticipation en aiguisant tes sens. »
Les réflexes purs sont des réactions involontaires, inscrites dans la biologie des êtres vivants. Par exemple, si vous mettez la main dans le feu, vous la retirez avant même que votre cerveau n’ait le temps de traiter la douleur. Ce signal parcourt la moelle épinière ; cela ne s’entraîne pas ; c’est « programmé » d’origine pour vous éviter de mourir. Sur ce point, Kaelen avait tout à fait raison : on ne peut pas entraîner le tendon du genou à réagir « plus vite » lorsque le médecin le frappe avec son marteau, et Oberon en était conscient.
La vitesse de réaction, c’est ce que les gens prennent souvent pour des réflexes. C’est le temps qui s’écoule entre le moment où vos yeux perçoivent un stimulus — une assiette qui tombe, une proie qui bondit, un ballon qui vient vers vous — et celui où votre cerveau traite l’information et envoie l’ordre à vos muscles d’agir. C’est cela qu’il était possible d’entraîner.
Bien sûr, sans oublier l’anticipation et l’aiguisement des sens. Kaelen avait encore mis dans le mille. Les athlètes d’élite, les gardiens de but ou les chasseurs expérimentés n’ont pas pour autant des muscles qui bougent à la vitesse de la lumière par pure magie ; c’est simplement que leur cerveau lit les schémas avant même qu’ils ne se produisent.
Un joueur de tennis professionnel ne réagit pas à la balle une fois qu’elle a franchi le filet ; il réagit en observant la position des épaules et de la raquette de son adversaire avant même que celui-ci ne frappe la balle.
En « affinant ses sens » et en automatisant les mouvements grâce à une répétition constante, on réduit le temps de traitement cognitif. Ce qui nécessitait auparavant de réfléchir devient désormais un réflexe moteur si fluide qu’il ressemble à… un réflexe.
« Cela ne sert à rien d’apprendre la deuxième étape si tu n’as pas encore terminé la première ; la coordination entre ton esprit et ton corps est la base de tout. »
Et Obi le savait, mais un effort d’une telle ampleur ne pouvait que finir par épuiser ses muscles. Au cours des cinq sommeils qui s’étaient écoulés, il n’avait cessé de sentir ses veines battre ou pomper avec force à chaque fois qu’il terminait son entraînement quotidien.
Un peu plus loin, Kaelen regardait les restes de la baleine. Les journées passaient, et il était impossible de garder la viande au frais. Bientôt, il faudrait aller chasser. Une baleine, cette fois.