Chapitre 13
Kaelen avait du mal à croire les paroles d’Oberon, mais en voyant son état physique et en ayant une idée de son état mental, sans compter qu’il se trouvait face à une créature aussi colossale, il comprit que les paroles de son allié n’avaient pas été prononcées à la légère.
« Je le voyais comme une lueur d’espoir, cela m’apportait un peu de réconfort », dit le jeune homme aux cernes aussi noirs que le charbon, dont on pouvait remarquer la grande fatigue dans l’expression.
Il baissa la tête avec un soupir qui décrivait on ne peut plus bien son état mental.
« J'avais des doutes, mais je ne voulais pas regarder ce qui aurait pu être une cruelle vérité. Et pourtant, me voilà avec cette vérité que j'évitais tant de penser. »
Perplexe, Kaelen regarda dans la direction indiquée par le doigt d’Obi : un anneau de lumière verte autour de l’épée.
« Au final, ce fut un énorme gâchis de ressources, mais au moins je ne peux plus me mentir. »
Cette dernière phrase fut lâchée avec un léger rire. Ce n'était ni un rire de joie ni de stress, mais d'acceptation : Oberon avait accepté de voir la cruelle vérité du monde qui l'entourait.
Il commençait déjà à sombrer à nouveau, mais une nouvelle fois, ce fut la voix de son allié qui mit sur pause ses pensées.
« À quel point le problème est-il grave ? »
Oberon regarda la semi-bête, à la fois surpris et confus par la stupidité de la question qu'il venait de poser : à quel point le problème était-il grave ? Cet être aux yeux jaunes ne voyait-il pas la situation dans laquelle ils se trouvaient ?
« Il y a des monstres géants, des bêtes qui peuvent nous tuer facilement, il faut juste voir ton état. Nous devons nous échapper d’ici, mais avant cela, nous devons remonter ou descendre vers la surface, et notre seul moyen de transport, ce sont nos pieds. C’est simple : nous mourrons de faim avant d’avoir pu faire quoi que ce soit. »
Il s’allongea simplement sur le sol. Ce qu’il venait de dire lui fit prendre encore davantage conscience de la gravité de leur situation, c’est pourquoi il fut légèrement surpris de voir Kaelen plongé dans ses pensées.
« Eh bien, je ne trouve pas que la situation soit si grave que ça. »
'Il plaisante ?'
« Tu entends ce que tu dis ? Comment ça, ce n’est pas si grave que ça ? »
Kaelen désigna du doigt le cadavre déchiqueté de la baleine hybride, sur lequel coulait encore du sang coagulé d’un rouge foncé.
'Pourquoi il montre la baleine du doigt ?', pensa Obi en fronçant les sourcils.
« On peut s’en servir pour régler le problème de la nourriture. »
La réponse de Kaelen provoqua une grimace de dégoût chez le jeune homme, qui changea de position pour s’asseoir.
« Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles ton idée est exécrable, mais commençons par la plus simple : as-tu au moins du feu pour la cuisiner ? »
« Je n’ai pas de feu, et dans notre situation, on ne devrait pas être si pointilleux sur la nourriture. »
'… J’ai envie de le frapper.'
Obi se contenta de pousser un profond soupir, se plaçant face à face avec Kaelen comme un professeur face à son élève.
« Écoute, Kaelen, les êtres dotés d’une capacité mentale supérieure appelée conscience ont évolué en mangeant de la viande cuite pour plusieurs raisons. Cela facilite l'assimilation énergétique pour notre cerveau, qui consomme vingt pour cent de l'énergie de notre corps, mais aussi, cela réduit les risques sanitaires. »
Oberon parlait à Kaelen comme s’il s’agissait d’un enfant, ce qui agaçait légèrement la semi-bête.
« Mais tu mangeais bien des insectes quand on était dans les cellules. »
« C’était une situation particulière. Le problème ne concerne pas seulement le cerveau, c’est ce que pourrait contenir de la viande non cuite : peut-être des parasites, des toxines ou pire encore. De plus, il est fort probable que nous ne puissions — ou du moins je ne puisse — tout simplement pas la digérer correctement, ce qui ne ferait que réduire encore davantage notre énergie. La plupart de ces problèmes seraient résolus si nous avions du feu, mais ici, où l’eau nous arrive aux chevilles, il est très peu probable que nous en trouvions. »
Une fois de plus, Kaelen se plongea dans ses pensées, cette fois un peu plus longtemps que la fois précédente.
« Si c’était comestible, même non cuit, ça ferait l’affaire ? »
« Eh bien oui, ce serait dégoûtant et moins nutritif pour le cerveau, mais ça permettrait de ne pas mourir de faim. Seulement, comment savoir ce qui est comestible et ce qui ne l’est pas dans cette montagne de viande ? Tu ne peux pas simplement goûter tous les organes et toutes les parties de viande en espérant ne pas t'empoisonner, voire pire. »
« Si, c’est possible. »
Oberon resta pétrifié pendant quelques secondes en entendant à nouveau la réponse de Kaelen. Bien qu’il fût avec lui depuis un moment, les réponses si directes et simplistes de son allié le surprenaient toujours.
« Tu peux m’expliquer ton idée plus en détail ? »
« Mon sens du goût est suffisamment aigu pour distinguer des milliers de toxines différentes ; je n’aurais aucun mal à reconnaître les morceaux de viande les plus faciles à digérer et les plus difficiles, et il en va de même pour les organes. »
« Tu as donc un palais raffiné », dit Oberon avec un sourire quelque peu narquois ; il trouvait amusant de voir cet étrange contraste chez son allié.
Kaelen se contenta de le regarder en retour avec une expression neutre, mais on pouvait y déceler une certaine émotion : de l’exaspérance.
« Je vais prendre ça comme un compliment. »
Kaelen se leva. Enfin, après de longues heures de souffrance, il pouvait à nouveau se déplacer relativement normalement. Mais alors qu’il s’apprêtait à s’approcher du cadavre de la baleine, Obi lui saisit la main pour l’arrêter.
« Attends, qu’est-ce que tu comptes faire ? »
« Tu ne m’as pas entendu ? »
« Si tu t’approches comme ça, cette chose pourrait te tuer d’un seul coup. »
Obi désigna la créature colossale qui était toujours en position d’embuscade. Kaelen la regarda pendant quelques secondes, puis se tourna vers le jeune homme assis.
« On dirait bien qu’elle ne compte pas bouger ; sinon, elle nous aurait déjà attaqués. »
Oberon prit conscience des paroles de Kaelen : la présence quelque peu rassurante de son seul allié l’avait détourné du problème colossal que représentait sa situation, ainsi que de l’inaction de la créature gigantesque. Il se mit à réfléchir à ce qui s’était passé. Alors que les baleines hybrides se battaient, la lumière — ou plutôt l’épée — était restée immobile ; ce n’est que lorsqu’une d’elles avait été projetée vers lui qu’elle avait bougé.
'Je comprends.'
« Alors ? »
« Il doit y avoir une zone délimitée invisible : si tu y entres, elle te tue, mais il semble qu’à notre distance, nous soyons en sécurité. Après, ça ne reste qu'une hypothèse. »
Les deux bougèrent à nouveau leur regard vers les restes de la baleine.
« Le problème, c’est que, sans connaître la limite à ne pas franchir, ce serait risqué de s’en approcher. »
Oberon regarda à nouveau la créature colossale. Ses yeux, bien que fatigués, avaient repris cette étincelle : son allié lui avait redonné l’envie de survivre, et même plus que ça, lui avait tendu une corde dans sa chute. Et il comptait bien s’accrocher à celle-ci.
Son regard se porta sur l'épée colossale ; il la fixa longuement, puis son regard revint finalement vers celui de Kaelen.
« Je pense que la zone délimitée doit avoir un rayon égal à la longueur de son épée plus celle de son bras. »
« Comment peux-tu en être si sûr ? »
« Elle ne semble pas vouloir s’éloigner de cette tour ; elle semble en être la gardienne, et aucun gardien ne s’éloigne de son devoir. »
Face à cette logique, Kaelen esquissa un sourire, ce qui surprit à nouveau et momentanément Oberon.
« Eh bien, quelle chance, le cadavre semble être assez loin. »
Obi suivit Kaelen. Tous deux avançant avec prudence, ils s’approchèrent du corps de la baleine hybride qui continuait de verser son sang.
Oberon affichait une expression de léger dégoût tandis que Kaelen ne laissait rien transparaître sur son visage.
« Eh bien, euh... bon appétit ? »
Kaelen commença à goûter une petite portion de chaque partie du corps de la baleine, ses crocs s'enfonçant dans la chair. Lorsqu’il en prélevait un morceau, il le savourait, prenant son temps avant de se prononcer. Parfois, il le recrachait aussitôt ; d’autres fois, il l’avalait, et très rarement, il le rejetait simplement après l’avoir reniflé.
Une fois la partie musculaire terminée, il se mit également à goûter les différents organes de la créature. On pouvait voir, un par un, la concentration de Kaelen à l’œuvre. Oberon observait tout ce spectacle répugnant, assis là, incapable d’en faire beaucoup plus.
Kaelen passa plus d’une heure à tester toutes les parties du corps de la baleine et semblait enfin en avoir terminé. Oberon se leva et se dirigea vers lui, sans toutefois s’en approcher de trop près.
« Tu as fini ? »
« Oui, ça m’a pris un peu de temps, mais je suis sûr de distinguer les parties comestibles de celles qui ne le sont pas. Tu as l’estomac fragile ? »
« Comparé au tien ? Sûrement. »
« D’accord. »
Kaelen s’approcha d’Obi en lui tendant un morceau de viande. Perplexe, Obi demanda :
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Du foie, c’est l’une des parties les plus faciles à digérer, en plus d’être très nutritive. Il y a aussi la cervelle et, si tu le coupes bien, le cœur. Mange. »
Oberon ne faisait pas le difficile, il se méfiait simplement encore de son allié. Mais après y avoir réfléchi quelques instants, il ne voyait aucune raison logique pour laquelle Kaelen voudrait l’empoisonner — quelle ironie venant de lui qui avait fait goûter l’eau noire à son allié.
Il prit la viande, la regarda encore quelques minutes, puis finit par la mettre dans sa bouche. Elle avait un goût intense, nettement métallique et légèrement sucré. Après ces jours passés à manger des insectes ou à ne rien manger du tout, ce foie cru lui parut être un véritable mets de choix.
« Au moins, ça a l’air de te plaire. »