Chapitre 10
Sentant son corps et ses vêtements trempés, Oberon se réveilla désorienté après le choc de la chute.
En se souvenant du caillou qui était tombé vers le haut, il évalua rapidement ses chances de survie : elles étaient minces, très minces. C'était plus de la chance qu'une quelconque stratégie, mais il n’avait pas beaucoup d’autres options ; il était acculé par une bête contre laquelle il n’avait aucune chance de l’emporter. Il avait sauté dans un élan à la fois de foi, de désespoir et d’espoir. La chute ressemblait davantage à des montagnes russes : c’était chaotique. Parfois, ils remontaient avant de changer de direction et de tomber vers la droite. Ce fut une longue chute qui dura entre deux et trois minutes, du moins le temps qu'il resta conscient : sa tête avait percuté à un moment la bordure d'un pont de pierre.
Mais ils finirent par toucher le sol… en quelque sorte.
Oberon s’était réveillé au bout de quelques minutes, voire de quelques heures, impossible à dire ; il savait seulement qu’il avait une bosse a la tête et un terrible mal de dos. La gravité chaotique les avait sauvés d’une mort certaine ; pour une fois, Obi était reconnaissant que les lois de la physique ne soient pas les mêmes que dans son monde.
Mais il se ravisa rapidement.
En se relevant, avec Kaelen inconscient et les trois enfants à ses côtés, il découvrit un paysage qui confirmait ce dont il doutait déjà mais qu’il ne voulait pas complètement accepter : la folie d’un monde dépourvu de sens.
C’était un paysage qui dégageait une atmosphère profondément surréaliste, mélancolique et monumentale.
La première chose qui attira son attention fut ces immenses structures verticales de couleur sombre qui ressemblaient à des monolithes de pierre ou à des cristaux géométriques polis. Le pilier qui se trouvait devant lui, par exemple, était fracturé, lévitant légèrement au-dessus de sa base, avec de petits fragments flottant autour de lui et émettant de subtils éclats de lumière.
Au fond du paysage brumeux, on distinguait les silhouettes de deux… oiseaux ? Flottant à travers la brume.
Le sol était une surface liquide, lisse et sombre comme de l’eau parfaitement calme ou un miroir noir, qui reflétait la base des piliers et la silhouette des personnes. Il lui arrivait jusqu’aux chevilles.
'C'est un cauchemar, le pire de tous. Au moins, il y a de l'eau.'
Et il avait en partie raison : Oberon s’était réveillé trempé par cette même eau sur laquelle il marchait. Il ne tarda pas à former un bol avec ses mains dans l’intention de la boire, mais en voyant que l’eau avait une couleur tirant vers le sombre, il hésita un peu. Sa situation était déjà assez critique ; s’il tombait en plus malade à cause de quelque chose d’étrange, ce serait définitivement la fin pour lui.
Il regarda en direction de Kaelen, qui était toujours inconscient, son corps luttant encore contre les toxines qui s’étaient introduites en lui. On pouvait le voir transpirer abondamment, ce qui indiquait que, bien qu’inconscient, il continuait de souffrir de ses blessures.
Obi le regarda pendant de longues secondes, comme s’il mûrissait une idée. Finalement, comme s’il avait pris sa décision, il se leva et se dirigea vers l’endroit où Kaelen était allongé, les mains remplies de ce liquide sombre. Il ouvrit délicatement la bouche de la semi-bête et… sérieux ?
Oberon commença à le forcer à boire le liquide sombre d’une manière telle que, si quelqu’un l’avait vu, il aurait pensé qu’il s’agissait d’un agresseur. Sa paranoïa avait atteint un tel point que, pour s’assurer que l’eau n’était pas nocive, il la fit boire à son seul allié.
'C’est un être anthropomorphe capable de se transformer en bête ; il doit avoir un meilleur système immunitaire que moi. Il est donc normal qu’il boive en premier pour ma sécurité, il a moins de chances de mourir', pensa Oberon en essayant de se convaincre, en vain. Il savait que ce qu’il faisait n’était pas correct, mais cela pouvait au moins l’aider à se sentir un peu moins coupable d'une certaine façon.
Jusqu'à maintenant, il avait essayé de convaincre la semi-bête qu'il était un être inoffensif, quelqu'un qui ne pourrait même pas faire de mal à une mouche… Ainsi, ce serait bien plus facile pour lui de lui poignarder le dos si la situation le nécessitait.
Bien sûr, ce n'était pas facile mentalement de se dire qu'il devrait peut-être tuer une personne ; c'est pour cette raison qu'Oberon avait toujours fait en sorte de voir Kaelen plus comme un animal que comme un homme.
Il était le fils d'un chasseur : tuer une bête de plus ne lui ôterait pas le sommeil.
Après avoir fait boire le liquide à Kaelen, Oberon se rassit, attendant de voir si cela aurait un effet négatif sur l’anthropomorphe.
Il sortit de ses poches les couteaux primitifs qu'il avait fabriqués dans la grotte aux champignons : deux couteaux en silex, et deux couteaux faits de matériaux qu'il ne connaissait pas.
Pour le premier, quand on le secouait ou le frappait légèrement, il s'illuminait d'une couleur jaune. Malheureusement, la lumière était assez faible, similaire à celle d'une torche.
Le deuxième était d'une couleur écarlate, une lumière rouge pouvant être vue à l'intérieur. Ce qui était étrange avec ce couteau, c'était le fait qu'il rafraîchissait au toucher ; à part cela, il avait l'air bien plus fragile que les couteaux en silex.
Il leva les yeux vers le ciel pour voir d’où ils étaient tombés, mais comme le brouillard était trop dense, il lui était impossible d’estimer la hauteur de leur chute.
N’ayant rien d’autre à faire, il se mit à admirer l’étrange et mélancolique paysage.
En comptant un par un tous les piliers qu’il pouvait voir, ce n’était pas très amusant, mais au moins cela lui faisait passer le temps, ne serait-ce qu’un peu. Oberon espérait que Kaelen se réveillerait avant qu'il ne doive prendre une décision qui pourrait les mener à la mort — quelle ironie, sachant qu’il venait peut-être de l’empoisonner.
Il continua à compter chaque structure, profitant enfin d’un peu de repos. Il savait ce qui se passerait dès qu’il se lèverait : soit il n’aurait plus de répit pendant longtemps, soit il en aurait un éternel. Il prenait donc ce petit moment de repos très au sérieux.
Il continua ainsi jusqu’à ce qu’au niveau de la cent quarante-sixième structure, il aperçoive quelque chose qui s’approchait en flottant dans sa direction : c’était l’un des oiseau qu’il avait vues au loin.
Oberon ne s’en inquiéta pas outre mesure ; après tout, ce n’était qu’un oiseau, un oiseau qui volait étrangement, certes, mais un oiseau…
Comment avait-il pu baisser sa garde après tout ce qu’il avait vécu ?
En se remémorant ce qui lui était arrivé, Oberon se remit rapidement les idées en place ; après tout ce qu’il avait vu depuis son réveil dans cette cellule obscure, il ne pouvait pas croire qu’il ne s’agissait que d’un simple oiseau qui s’approchait de lui.
Tout en plissant les yeux, il se mit à se concentrer sur ce qu’il croyait être un oiseau et comprit qu’il s’était terriblement trompé.
Il se mit à chercher désespérément un endroit où se cacher ; il n’avait pas beaucoup d’options. Se déplaçant aussi vite que possible, il plaça chacun des corps derrière un pilier. Une fois Kaelen mis à l’abri, il se précipita vers son propre pilier ; il avait placé chaque corps à un angle parfait pour que la créature ne le voie pas passer. Se couvrant la bouche pour ne pas faire de bruit, Oberon pouvait la sentir tout près.
Elle était grande, très grande. Si la bête précédente avait suscité chez Obi une peur instinctive, celle-ci éveillait en lui la crainte d’un insecte face à un grand mammifère. Elle évoquait un sentiment de terreur marine et de majesté colossale.
La structure principale de sa partie supérieure rappelait fortement celle d’un cétacé mysticète, comme une baleine bleue ou une baleine à bosse, avec une tête allongée, un dos courbé muni d’une nageoire dorsale et une paire d’immenses nageoires pectorales sinueuses. Cependant, au lieu d’une queue de poisson, la moitié inférieure de son corps se transformait en une masse tortueuse de tentacules colossaux couverts de ventouses, semblable à l’arrière d’un calmar géant ou d'une pieuvre.
Le pire, c’est qu’Obi, se sentant minuscule en comparaison, pouvait la voir flotter au-dessus de lui, accompagnée de ses congénères ; tout semblait petit face à ces baleines hybrides.
Au bout d’un moment, elles finirent par s’éloigner ; il semblait qu’elles ne faisaient que passer et n’avaient pas l’intention de chasser quoi que ce soit, un coup de chance pour Oberon qui transpirait à nouveau à cause de tout le stress qu’il venait de subir.
« Je dois partir d’ici, qui sait quelles aberrations je pourrais encore rencontrer. »
Il ramassa les trois corps ainsi que Kaelen qui souffrait toujours, inconscient.
Oberon devait désormais choisir une direction à suivre. Il commença à scruter tous les horizons, concentrant son regard pour voir le plus loin possible. Bien que cela lui ait pris un certain temps, il parvint à distinguer quelque chose au loin : une lueur verdâtre fantomatique.
En pleine nature, suivre une lumière est la plupart du temps synonyme de mort certaine, et Obi le savait très bien. Il réfléchit longuement pour savoir si cela en valait vraiment la peine, mais après avoir examiné les autres directions, il constata simplement que les autres options n’étaient de toute façon pas meilleures.
Emportant avec lui trois cadavres, le corps inconscient de son allié, quatre couteaux rudimentaires et une épée, il se mit en route vers la lueur verdâtre fantomatique.