Chapitre 1 793
L’île spirituelle de la Porte Dao Chunyi, connue sous le nom d’île de Chunyi, se trouvait dans la Mer des Roseaux fendus. Parmi ses montagnes se dressait un pic assez renommé, le Pic de Suohai.
Un vieil homme vêtu de rouge se promenait dans les montagnes, les mains croisées dans le dos. Après avoir attendu un moment, il vit un cultivateur d’épée d’âge mûr descendre du ciel.
« Frère Ji’an ! »
Le vieil homme lui rendit précipitamment son salut et répondit : « Lingjiao… »
Le cultivateur d’épée hocha légèrement la tête. D’une allure élégante et d’une carrure remarquable, ce n’était nul autre que le Maître taoïste Fuxuan, un cultivateur d’épée de la Porte Dao Chunyi qui cultivait le Suprême Yin.
Le vieil homme qui lui faisait face était le Maître taoïste Ji’an, qui avait cédé le mont Baier, à Cangzhou, dans la Mer du Nord. De toute évidence, les deux hommes se connaissaient bien, et le cultivateur d’épée s’adressa à lui avec la même familiarité. « Mon vieux frère, comment se passe ta cultivation sur l’île de Dushan ? »
Le Maître taoïste Ji’an se caressa la barbe et acquiesça. « On peut certainement dire que c’est une terre au trésor. Malheureusement, elle est exploitée depuis bien trop longtemps, et les générations suivantes n’ont pas su se modérer : elles ont puisé à l’excès dans ses énergies métalliques, foudroyantes, ignées et funestes. Elle est désormais beaucoup trop épuisée. Et puis… ses origines sont inconnues… »
L’expression de Fuxuan s’assombrit légèrement. Il secoua la tête. « Cette île se trouve aux confins de la Mer peu profonde, à l’est de l’île de Chunyi. À l’origine, elle n’était pas très grande. À l’époque, l’un de nos ancêtres l’avait attribuée à un cadet comme lieu de percée, avec l’intention qu’il y établisse son clan. Plus tard, le cadet commit une faute et fut expulsé de la secte. Après avoir emmené les siens, il céda l’île à la Famille Ch'ü[1]…
« Qui aurait cru que le Maître taoïste de la Famille Ch'ü mourrait prématurément, peu après avoir percé au Royaume du Manoir Pourpre ? La Famille Ch'ü n’eut d’autre choix que de se placer sous notre autorité. Un siècle plus tard, elle vit enfin naître un jeune maître en qui elle fondait de grands espoirs, mais il mourut dans les troubles. Depuis, la famille n’a cessé de décliner…
« C’est pourquoi nous avons songé à t’inviter à établir ta porte sur l’île de Dushan. Ces dernières années, les Veines telluriques n’ont cessé d’y remonter et de s’étendre. À l’origine, c’était une île volcanique, mais des énergies métalliques, minérales et foudroyantes y ont depuis émergé. Et elle est aussi proche de l’île de Chunyi… »
Le Maître taoïste Ji’an fit quelques pas, les mains croisées dans le dos. Il comprenait parfaitement qu’en s’installant sur cette île, il se retrouverait presque certainement lié aux intérêts de la Porte Dao Chunyi.
Il resta longtemps plongé dans ses réflexions, puis finit par dire : « J’espère seulement avoir un jour la chance de contempler le [Grand Livre Radieux] ! »
« Je comprends ! »
Fuxuan entreprit de le conduire au pied de la montagne, quand il sentit soudain le talisman de jade dans sa manche tiédir légèrement. Pressentant des ennuis, il s’empressa de rassurer Ji’an : « Laisse-moi m’occuper de cette affaire. Je ne manquerai pas de me renseigner auprès de Tingzhou ! »
Il quitta ensuite les montagnes en hâte et survola la mer pendant un moment. Guidé par le talisman de jade et les motifs azur qui ondulaient à la surface de l’eau, il atterrit bientôt au milieu des récifs épars qui entouraient une île déserte.
Comme prévu, un homme vêtu de vert se tenait là, les mains croisées dans le dos et un sourire aux lèvres. « Ami Xii… Cela faisait longtemps ! »
Fuxuan eut l’air quelque peu désemparé. Il s’avança et soupira. « Chi Buzi… Quels ennuis viens-tu encore semer cette fois ? »
Xii Lingjiao et Chi Buzi pouvaient être considérés comme des connaissances, et ils avaient eu quelques différends dans leur jeunesse. Toutefois, la Porte Dao Chunyi imposait des règles strictes. Même si l’affaire de l’héritage de leurs ancêtres les avait quelque peu rapprochés, Xii Lingjiao n’aurait toujours pas dû entretenir de liens étroits avec lui.
Il poursuivit : « Espèce de démon… Puisque tu savais que notre vieux Maître taoïste tentait une percée, tu aurais pu chevaucher le vent jusqu’ici, te cacher derrière un nuage, observer secrètement la scène jusqu’au bout et filer dès que l’occasion se présenterait. Pourquoi te montrer et attirer encore plus d’ennuis ? »
Le sourire de Chi Buzi se figea à ces mots. « Quelle logique est-ce là ? Est-ce que j’ai l’air d’être du genre à me cacher et à débarquer sans invitation ? »
Fuxuan se contenta de le fixer d’un air étrange.
« Ha ha. » Chi Buzi rit de nouveau, puis prit un air grave. « Je ne suis pas venu exprès pour te provoquer… Je veux rencontrer Li Ximing, de Tingzhou, mais je n’ai jamais trouvé la bonne occasion… »
Fuxuan comprit aussitôt ses intentions de travers et se rembrunit. « Aujourd’hui, mon maître tente une percée ! Tu ferais mieux de bien réfléchir, ami taoïste ! »
Chi Buzi secoua la tête en riant. « Lingjiao, tu te méprends ! Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui voudrait venger quelques membres de la famille Chi ? Même si Chi Wei revenait à la vie aujourd’hui, je le poignarderais deux fois sans hésiter s’il se mettait en travers de mon chemin. Je n’ai qu’une ou deux affaires importantes à discuter avec Li Ximing.
« Sa famille se fait de fausses idées à mon sujet. J’ai simplement peur qu’il ne tourne les talons et ne s’enfuie dès qu’il me verra, ce qui entraînerait toutes sortes de complications inutiles. »
Le cultivateur d’épée pinça les lèvres. « Je crains que tu ne l’aies bien cherché… »
Chi Buzi avait la peau assez dure pour ne pas s’en formaliser. Il s’avança simplement avec un sourire et dit : « C’est justement pour cela que je viens te supplier, mon grand frère. J’espère seulement que tu me laisseras monter sur l’île et m’y trouver une place… pour que je puisse aller le rencontrer… »
Fuxuan n’était pas un traditionaliste rigide et passait même pour le Maître taoïste le plus ouvert d’esprit de la Porte Dao Chunyi. Pourtant, il parut profondément embarrassé. « Ne le prends pas mal, mais tout le monde nous regarde… et mon maître est sorti de retraite en personne. S’il s’oppose à ta présence, cette affaire tournera mal ! »
Chi Buzi se contenta de sourire avec détachement. « Inutile de t’inquiéter. Va simplement annoncer mon arrivée. Le vieil homme voit clair comme dans un miroir poli ; pourquoi te mettrait-il dans l’embarras ? De plus, Changhuai et Yue Cultivating, de la lignée du Dao du Yang Suprême, ont eux aussi envoyé des représentants. Comment la Secte de l’Étang d’Azur pourrait-elle être absente ? »
Fuxuan n’eut naturellement d’autre choix que de transmettre le message. Il secoua la tête, impuissant, et ramena Chi Buzi vers le pic, avant de le laisser attendre sur une île voisine. Les mains croisées dans le dos, Chi Buzi contemplait l’ouest lointain.
Ces derniers jours, il avait parcouru de nombreuses contrées, de la Mer du Nord à la Mer Méridionale, en quête d’informations, et rendu visite à plusieurs anciennes lignées du Dao.
Je ne peux pas interroger directement sur cette grande figure, mais me renseigner sur la parenté des renards ne présente guère de difficulté !
Il avait recueilli quantité d’informations. Les mains croisées dans le dos, il se mit à les repasser dans son esprit.
La tribu des renards… est véritablement liée de près au Manoir de l’Origine. J’ai entendu dire que son ancêtre fondateur — cette vieille créature démoniaque dont le pouvoir divin avait atteint la perfection depuis des années — avait reçu l’illumination d’un cultivateur du Manoir de l’Origine !
Ce prétendu cultivateur du Manoir de l’Origine pouvait-il être celui qui portait le titre de Dao Xuan’an ?
Mais l’information la plus troublante… concernait Li Jiangqun, ce cultivateur du Manoir de l’Origine. Si tel était le cas, pourquoi Xuan’an avait-il complètement ignoré Li Jiangqun ? Chi Buzi en savait déjà beaucoup sur cette affaire, et ses soupçons ne faisaient que grandir.
Si c’est bien le cas, la source de la lumière lunaire du Suprême Yin de Li Chejing doit être singulière. Elle venait probablement du maître des renards… Ce qui signifierait que Xuan’an tire les ficelles derrière la Famille Li…
Les dragons ayant dissimulé les divers arrangements de Xuan’an, les deux camps ont très probablement noué une alliance secrète…
À ses yeux, chacun des mots prononcés par Dingjiao à l’époque avait une valeur extraordinaire et méritait d’être examiné avec soin. Mais surtout, Dingjiao avait mentionné le Lac Moongaze !
« Des indications au Lac Moongaze… Une fois au Lac Moongaze, tu pourras parcourir librement les mers extérieures… »
C’étaient les propres paroles de Dingjiao ! Pourtant, dans les souvenirs de Chi Buzi, tout ce qu’il avait vécu au lac était un véritable trou noir. Pour retrouver cette partie manquante, il lui faudrait nécessairement faire appel à la Famille Li de l’époque !
Plus important encore, il devait transmettre la position des dragons, ou du moins les accords conclus entre eux et lui… Il était impossible que le seigneur n’en sache rien, mais Chi Buzi devait tout de même faire preuve d’une loyauté sans faille. Mieux encore, il pourrait peut-être parvenir à une entente tacite avec la Famille Li.
Il demeura là, les mains croisées dans le dos, le visage impénétrable. Je crains seulement que Li Ximing ne me croie pas !
L’homme en vert attendit un moment avant de voir enfin le cultivateur d’épée revenir le chercher. Comme prévu, Fuxuan arborait une expression étrange, comme si le résultat l’avait surpris.
Il se contenta de dire : « Après toi ! »
Chi Buzi posa aussitôt le pied sur un nuage d’émeraude et s’envola vers l’île, le visage rayonnant. Arrivé au Pic de Suohai, le point culminant de l’île, il jeta un bref regard à travers le Grand vide et vit, comme il s’y attendait, des lumières multicolores se répandre sur le territoire.
Il remarqua : « Cela faisait bien des années que je n’avais pas assisté à un rassemblement aussi animé. »
Fuxuan le conduisit à l’intérieur, mais n’avait guère envie de discuter avec lui et fit semblant de ne pas entendre. Une fois dans les montagnes, il prévint de nouveau Chi Buzi : « Ne cherche pas les ennuis ! »
1. Les caractères 屈 et 瞿 se romanisent tous deux en Qu en pinyin, bien qu’ils correspondent à des noms de famille différents. Pour éviter toute confusion avec la Famille Qu de Qu Yi et Qu Tan (瞿氏), déjà mentionnée, 屈氏 sera rendu par Famille Ch'ü. ☜