Chapitre 1 695
Grand vide.
Des couches et des couches de Qi funeste métallique circulaient parmi les ombres et la lumière obscure. Vêtu de la Robe de sable volant de pierre dorée, le Maître Daoïste se tenait tranquillement, la Lumière Radieuse à la main. Après quelques pas, il contempla le monde manifesté avec un sourire, tandis que la femme à ses côtés attendait respectueusement.
« Monseigneur… Vont-ils en venir aux mains ? »
« Non. » Le Maître Daoïste Tianhuo secoua la tête en souriant. « Qing Jifang n’a rien à gagner en remportant la victoire, et une défaite serait encore plus humiliante. Il peut y avoir des frictions entre les deux États, mais elles n’en sont certainement pas au point où leurs rois doivent s’affronter sur le champ de bataille… Depuis le début, tout cela n’a été qu’une tentative du mont Tan de s’attirer des faveurs. »
Voyant la femme acquiescer, il désigna l’immense affrontement entre les deux États, au-delà du Grand vide, et sourit. « Pourtant, ses actes ont toujours la même saveur qu’autrefois. Dis-moi, quand un avare se réincarne et mène une nouvelle vie, même s’il oublie tout de son existence précédente, il ne parvient toujours pas à se défaire de son avarice. Il refuse la moindre perte immédiate, ce qui le rend terriblement mesquin. »
La femme comprit qu’il se moquait de Qing Tangyin. Baissant les yeux, elle répondit : « À l’origine, l’[Essence véritable] n’avait rien à voir avec Changhuai. Celui qui s’y trouve vit retiré dans un coin reculé, loin du Qi spirituel et à l’écart du monde. Il suivait la même voie que le Métal Xiao ; cela ne va-t-il donc pas à l’encontre de la voie qui consiste à entrer dans le monde ? L’Écriture de Taihua dit qu’on ne peut s’emparer de force d’une position céleste et que le destin vaut davantage qu’une capacité divine… Hélas ! Il faudra encore mille ans à la Terre Majestueuse pour chasser le Yang Brillant ! »
Il ne lui appartenait pourtant pas de porter de tels jugements. Tianhuo savait qu’elle admirait grandement le Vrai Monarque de Métal Xiao, au nord, et qu’elle nourrissait de sérieuses réserves à l’égard du mont Changhuai. Il fit donc remarquer, non sans insistance : « J’ai entendu dire que, parmi les différentes lignées du Yang Suprême, la voie qui défiait autrefois l’ordre naturel occupait la première place. Pourtant, le seigneur de Changhuai possède aujourd’hui la cultivation la plus élevée… S’il n’était pas entravé par sa position, il pourrait bien aspirer au Royaume de l’Embryon du Dao. Qui peut prédire jusqu’où il ira ? »
La femme comprit l’avertissement et se tut. Tianhuo attendit sans bouger, observant le Qi gris à l’horizon se dissiper peu à peu. Ce ne fut qu’alors qu’il se manifesta au milieu des montagnes enveloppées de brume.
S’arrêtant, il se tourna vers l’homme vêtu de noir et le salua avec un sourire. « Mes hommages, Roi de Wei ! »
Li Zhouwei l’avait remarqué depuis longtemps. Il venait de forcer Qing Jifang à battre en retraite et ne manifesta pas la moindre surprise. Joignant les mains, il répondit : « Je vous remercie, Maître Daoïste ! »
Tianhuo comprit qu’il faisait allusion à l’affaire de la Famille Zhuang. Il secoua la tête avec un sourire amusé, puis suivit le roi, les mains derrière le dos. Avec son allure détachée du monde, il marcha sur les nuages aux côtés du souverain ; l’immortel et le roi semblaient faits pour s’accorder.
« Voici Duanyan ! »
Le noble descendant immortel de la Lignée du Dao de l’Un d’Or désigna Zhang Duanyan à ses côtés. La femme s’inclina aussitôt avec un sourire. « Mes hommages, Roi de Wei ! »
La Secte de la Plume Dorée avait toujours agi discrètement, dissimulant ses succès comme ses échecs dans sa Grotte céleste. Pourtant, en quelques années à peine, cette fée avait déjà atteint le Royaume du Manoir Pourpre.
Li Zhouwei hocha légèrement la tête. Tianhuo déclara avec courtoisie : « J’avais déjà l’intention de me rendre à Tingzhou ; j’ai donc profité de l’occasion pour venir… Puis-je vous demander où se trouve le Confrère taoïste Zhaojing ? »
« Mon grand-oncle est toujours en retraite… Je crains qu’il ne puisse vous recevoir. »
Malgré le tumulte du combat à l’ouest, Li Ximing ne s’était toujours pas montré. Sa retraite devait donc être bien réelle. Le regard de Tianhuo se troubla légèrement tandis qu’il songeait : Quel mauvais timing…
Il poursuivit ses réflexions, tout en reprenant d’un ton moqueur : « Qing Jifang est un personnage remarquable. À l’époque de l’affaire du Vase de purification de l’Interrogation martiale, j’ai toujours soupçonné son père et lui d’agir de concert. Mais voilà qu’il affiche sa stupidité si ouvertement que même moi, je ne sais plus s’il est vraiment idiot ou s’il joue la comédie. »
Tianhuo ne s’entendait pas avec Qing Jifang. Li Zhouwei prit donc ces quelques piques pour de simples politesses. En son for intérieur, toutefois, il évaluait discrètement la force de Qing Jifang.
Il ne faut pas sous-estimer Qing Jifang… Il possède quantité de trésors et ses arts sont d’une puissance exceptionnelle. Il a encaissé de plein fouet un coup de la [Hache du Roi Yang Brillant] sans même ciller… Pour le réprimer complètement, il me faudrait au moins trois capacités divines au stade intermédiaire du Royaume du Manoir Pourpre…
Si les deux camps en viennent vraiment aux mains, même si je peux lui résister sans danger, les cultivateurs autour du lac en pâtiront terriblement…
Tandis que Tianhuo poursuivait ses railleries, Zhang Duanyan sourit légèrement et s’inclina. « Après tout, il est né d’un objet spirituel et a hérité d’une partie des origines de l’[Essence profonde de Radiance]… »
Le Maître Daoïste Tianhuo ne confirma ni ne réfuta ses propos. Il répondit : « Duanyan, c’est une vision bien superficielle. Qing Tangyin est peut-être avare, mais sa cultivation et ses manigances n’ont rien de médiocre. À l’époque, il s’est servi de l’[Essence profonde de Radiance] pour engendrer un fils, puis l’a tempérée avec le [Yin Voilé], dans l’espoir d’atteindre l’équilibre entre le Yin et le Yang.
« Au départ, il voulait que Qing Jifang cultive l’Essence véritable… Malheureusement, seuls les grands personnages osent tenter d’harmoniser le Yin et le Yang. Depuis l’Antiquité, beaucoup ont cherché à équilibrer le Yin et le Yang chez leurs descendants, mais aucun enfant né de ces tentatives ne s’en est bien sorti. Trop de Yang Brillant rend brutal et cruel, tandis que trop de Yin Voilé rend laid et lâche. Qing Jifang peut déjà être considéré comme une réussite relativement convenable ! »
Ses paroles firent légèrement hésiter Li Zhouwei, comme si quelque chose venait de lui traverser l’esprit. Il resta silencieux, plongé dans ses réflexions, tandis que Tianhuo poursuivait avec un sourire : « Dès la naissance de l’enfant, Qing Tangyin comprit que son plan avait échoué. Heureusement, le garçon avait tout de même de bonnes prédispositions. Il se hâta donc de l’envoyer cultiver la lignée du Dao de la Terre profonde du Rite pur, puis le plaça au service de la montagne… »
Li Zhouwei hocha la tête et tâta le terrain : « À présent, Changhuai et l’Un d’Or servent le même État. »
Le sourire de Tianhuo s’effaça peu à peu, laissant paraître une pointe d’impuissance. Il soupira doucement avant de répondre : « Pour ceux qui suivent la voie immortelle, cultiver consiste simplement à suivre le cours des choses, à discerner le mouvement du destin céleste et à accompagner les transformations des Positions dorées. On ne peut pas vraiment parler de servir un camp ou un autre. Nous ne faisons que suivre la marée du moment ! »
Ses paroles semblaient agréables, mais Li Zhouwei savait qu’elles étaient hypocrites. La lignée du Dao de l’Un d’Or n’avait jamais été une tradition retirée du monde et étrangère aux affaires terrestres. Il fut un temps où tous, sous les cieux, suivaient les transformations de l’Un d’Or et accompagnaient l’ascension de l’Azur supérieur !
Li Zhouwei répondit néanmoins : « Maître Daoïste, vous avez tout à fait raison. Les transformations actuelles des Positions dorées ne tournent qu’autour de Shu et de Song, tandis que Zhao et Yan se dressent au nord. Ils ne sont guère du genre à rester tranquillement dans leurs frontières ou à se contenter de peu. Je sers sous le mandat impérial du Grand Song ; je me demande donc combien d’occasions il me restera de converser et de rire avec vous à Xiping. »
Bien que Li Zhouwei se fût exprimé de manière détournée, Tianhuo n’était pas réellement le noble insouciant et débauché qu’il semblait être. Il comprit parfaitement la question.
Quel rôle votre Secte de la Plume Dorée joue-t-elle à la cour de Shu ?
Les yeux dorés de Li Zhouwei brillèrent tandis qu’il attendait une réponse.
Wu et Yue avaient autrefois été de force comparable, mais le fossé qui les séparait désormais était aussi vaste qu’entre le ciel et la terre. Pour parler franchement, le Grand Song était alors réellement faible. À moins que son empereur n’intervienne en personne, Changhuai suffirait à lui seul à mettre tout l’État en difficulté…
Tianhuo comprenait parfaitement la situation. Il songea : Sima Yuanli est timide et excessivement prudent. Il peut servir d’assistant, mais on ne peut pas compter sur lui. Ning Wan est tendre et douce de nature, et ne peut assumer de grandes responsabilités… La cour de Song manque vraiment de héros.
Quant à ceux qui se trouvent hors de la cour de Song… La Famille Lingu est une racine chétive à qui l’on a donné le potentiel d’atteindre les cieux, mais qui n’a produit qu’un arbrisseau de trois pieds, au point de devenir la risée de tous. Chen Yin garde la préfecture de Yuyang ; il a la volonté, mais pas la force. La Porte de l’Épée est dévorée par ses intérêts égoïstes et refuse de sortir de ses murs. La Porte de la Fumée Pourpre obéit peut-être aux ordres, mais l’un est malade et l’autre encore jeune : comment l’un ou l’autre pourrait-il accomplir quoi que ce soit ?
Li Zhouwei est une arme précieuse de l’empire, mais son tranchant n’a pas encore été aiguisé et une tribulation meurtrière pèse sur lui. Liu Bai est peut-être une lame immortelle de jade vert, mais au fond de lui, il reste réticent, et il est affecté à la défense de la Mer Méridionale. Les véritables profondeurs de Yang Ruiyi restent inconnues, mais s’il ne franchit pas le Seuil du Manoir Pourpre, au mieux, il ne deviendra qu’un autre Li Zhouwei, au stade intermédiaire du Royaume du Manoir Pourpre…
Tous réunis, ces gens ne valent pas plus que le mont Changhuai et les Neuf Noms de famille. Si ma Secte de la Plume Dorée entrait dans la mêlée, les défenses aux frontières de Song ne seraient qu’une plaisanterie… Et cela sans même compter le nord ! Ceux du nord convoitent Li Zhouwei encore davantage !
Il ne s’agit pas seulement d’une affaire concernant la dynastie du Grand Song. Avec le pouvoir judiciaire des Enfers derrière elle, celle-ci finira par réussir à maintenir la situation. Mais son lac Moongaze se trouve juste au bord du fleuve… Il ne peut que s’en inquiéter !
Tianhuo avait tout analysé avec clarté, mais hésitait encore à répondre. Après un long silence, il finit par dire : « Le désert a été pacifié, les montagnes immortelles scellées et des offices de pacification établis sur les anciens territoires de l’Un d’Or. Les cultivateurs de ma lignée du Dao de l’Un d’Or sont entrés en retraite et n’ont pas l’intention de se mêler des affaires du monde. Seul le Maître Daoïste Tiangui est descendu dans le Marais de laque. À tout le moins… nous devrions encore avoir de nombreuses années pour nous rencontrer ! »