Chapitre 1 693
Désert de la Vallée des Fumées.
La pluie tombait à verse, transformant les terres alentour en une mer de boue. Un convoi filait dans l’obscurité, le long d’un sentier isolé.
Pourtant, des sanglots emplissaient le convoi. Un cercueil noir comme l’encre reposait dans l’un des chariots, tandis que les cultivateurs qui l’entouraient inclinaient la tête et pleuraient dans un profond recueillement. En tête du cortège se tenait un homme vêtu de blanc, accablé de chagrin.
Ce ne fut que lorsqu’un cultivateur près de lui lui adressa la parole qu’il revint brusquement à lui. Baissant les yeux, il demanda : « Où sommes-nous ? »
L’autre le rassura : « Soyez tranquille, chef de clan… La guerre et le désordre règnent partout, et les routes sont pleines de réfugiés. Notre convoi avance lui aussi à vive allure. Nous traverserons le désert en moins d’une journée. »
Zhuang Pingye hocha la tête en silence, l’air toujours hébété.
Les troubles qui secouaient l’État de Wu n’avaient pas commencé la veille. La Famille Zhuang en avait entendu parler depuis quelque temps, mais n’avait jamais envisagé de partir. Après tout, ces terres appartenaient à la Secte de la Plume Dorée ! Quel que soit le chaos qui régnait dans le monde, les troubles pouvaient-ils vraiment atteindre le cœur du territoire de la Secte de la Plume Dorée ? Pouvait-il s’étendre à tout le désert ? L’ancien de la famille, Zhuang Cheng, était toujours absent, occupé à aider la Secte de la Plume Dorée à réprimer le désordre… À quel point la situation pouvait-elle être grave ?
À l’époque, son épouse, Li Xinghan, était en retraite. Zhuang Pingye était parti vers le sud et avait dissimulé son identité dans l’un de ses marchés habituels afin d’engager une chanteuse. C’est là qu’il apprit soudain qu’une armée avait envahi le désert, puis que l’ancien était dans un état critique. Ce n’est qu’alors qu’il reprit ses esprits. Laissant tout le reste derrière lui, il se hâta de rentrer chez lui à bride abattue.
À son retour, Zhuang Cheng était alité. Le vieil homme taoïste avait débuté comme cultivateur errant et s’était fait un nom dans tout le désert grâce à ses épées-talisman. Il avait commis bien des erreurs mineures au cours de sa vie, mais aucune faute grave, et, dans ses vieux jours, il avait mené la Famille Zhuang au sommet de sa prospérité.
Pourtant, grièvement blessé lors de la grande bataille, il avait à peine réussi à rentrer chez lui et s’accrochait à son dernier souffle. Zhuang Cheng ne prêta aucune attention à ce cadet. Il fit plutôt sortir Li Xinghan de sa retraite pour discuter de la situation.
Après avoir comparé leurs informations, ils sentirent tous deux que quelque chose clochait profondément. Sans attendre de réponse du lac, le vieil ancien prit la dernière décision avisée de sa vie.
Fuyez… Fuyez tout de suite !
La Famille Zhuang comptait parmi les grands clans du désert et était une famille du Royaume de l’Établissement de la Fondation établie de longue date. Elle avait autrefois réussi à s’accrocher aux basques du Lac Moongaze et jouissait d’un prestige immense ; nul ne rivalisait avec son influence dans la préfecture. Pourtant, elle abandonna tout ce qu’elle ne pouvait emporter. Ses membres n’osèrent même pas prendre les airs. Ils entassèrent les gens du clan et leurs objets spirituels dans plus d’une douzaine de chariots, quittèrent la ville en douce sous le couvert de la nuit et prirent la direction de l’est.
L’ancien, Zhuang Cheng, n’avait pas encore rendu son dernier souffle. Craignant que le phénomène provoqué par sa mort n’attire l’attention, il s’enferma dans un cercueil pour y attendre la fin. Le reste de la famille ne s’arrêta pas un seul instant et poursuivit sa route à toute allure.
À présent encore, Zhuang Pingye avait les mains et les pieds glacés. Il entra dans le chariot et vit son épouse toujours près du cercueil, y insufflant son mana.
Tremblant, il lui demanda avec inquiétude : « Tu as besoin de te reposer… ? »
Li Xinghan secoua la tête. Ses traits avaient mûri et les années passées à gérer le foyer lui avaient conféré une assurance compétente. Mais, à cet instant, son esprit était en proie à une grande agitation.
Ainsi, la Secte de la Plume Dorée n’a pas été absorbée à la suite d’un transfert pacifique… Ils ont plutôt entrepris un massacre à grande échelle, ce qui a faussé plusieurs fois le jugement de la famille…
La Famille Zhuang savait peu de choses des bouleversements en cours dans l’État de Wu, mais Li Xinghan avait reçu quelques informations. Elle savait que la Secte de la Plume Dorée serait très probablement intégrée à la nouvelle dynastie.
Comme la Famille Zhuang appartenait à la Secte de la Plume Dorée, ceux du lac n’avaient pas voulu outrepasser leurs prérogatives en donnant des instructions. Pourtant, nul n’avait imaginé que les forces venues de l’ouest commenceraient à massacrer tout sur leur passage !
Elle soupira intérieurement et croisa le regard de son époux, échevelé, sans rien dire. Elle n’ignorait pas tout des affaires que Zhuang Pingye menait hors du foyer. Elle comprenait aussi que, lorsqu’il était arrivé au lac, il n’avait certainement pas pu tomber amoureux d’elle au premier regard.
Qu’il entretînt des maîtresses en secret ou qu’il cherchât simplement son plaisir ailleurs, il avait au moins assez de jugeote pour rester discret et ne jamais lui faire perdre la face. Au fil des ans, tous deux avaient réussi à se traiter avec les égards dus à des hôtes de marque.
Au début, elle avait eu du mal à l’accepter, mais elle s’y était peu à peu habituée. Entre l’aider à gérer les affaires du clan, cultiver et pratiquer l’épée, elle avait à peine le temps de souffler. Elle n’avait naturellement aucune envie de forcer quelqu’un à renier sa nature. Cela n’aurait sans doute fait que mettre tout le monde mal à l’aise et semer le chaos dans tout le foyer.
L’épée est ce que j’aime le plus ; je ne devrais donc pas exiger qu’il m’aime plus que tout.
Mais à présent, la situation s’était inversée. Peut-être parce qu’il savait qu’il devrait passer le reste de sa vie à survivre grâce à la famille de son épouse, Zhuang Pingye lui parlait avec une douceur inhabituelle. La dignité tranquille et la maîtrise de soi qui lui étaient autrefois chevillées au corps avaient disparu, remplacées par la crainte nerveuse qu’elle ne lui fasse payer ses anciens torts un jour.
Pourtant, ce spectacle ne fit naître qu’un soupçon de pitié chez Li Xinghan. Le souvenir du vieil ancien, qui lui avait serré la main en la suppliant à travers ses larmes, lui revint avec une vivacité saisissante.
Aussi se contenta-t-elle d’un geste avant de dire : « Tu n’as pas à avoir peur. Si le vieil ancien a réussi à traîner son corps gravement blessé depuis le front jusqu’au désert, c’est forcément grâce à un pouvoir divin. La Secte supérieure de l’Un d’Or ne pouvait pas l’ignorer… Ils étaient sans doute liés par un accord qui les empêchait d’intervenir ouvertement ; ils n’ont donc pu apporter leur aide que dans l’ombre. »
Zhuang Pingye était un homme intelligent ; dès qu’elle le lui fit remarquer, il comprit. Il poussa secrètement un soupir de soulagement, tout en continuant de l’observer. Li Xinghan, elle, regardait dehors. Lorsque des bruits de bataille éclatèrent soudain au loin, son expression changea légèrement.
« L’endroit que nous venons de dépasser, c’était le Temple de la Vallée des Fumées ! »
Zhuang Pingye sursauta. « Quoi ?! »
Baissant la voix, il reprit : « Tu veux dire… Une force venue de l’ouest a dû prendre un raccourci et nous devancer jusqu’ici…
« Soit ils veulent empêcher les cultivateurs du désert de fuir jusqu’au lac… soit ils craignent que le lac ne profite du chaos pour s’emparer de terres dans le désert ! »
Li Xinghan acquiesça. « Je crois qu’ils ont peur que le lac apprenne ce qui se passe… Ils veulent les prendre par surprise et tenter de s’emparer du mont Xiping ! »
Les époux attendirent en silence dans le chariot. La pluie redoubla peu à peu, au point d’étouffer les bruits de sabots devant et derrière eux, mais leur trajet ne rencontra aucun obstacle. Puis le vent et la pluie s’interrompirent brusquement, et une silhouette apparut soudain devant le chariot, après être descendue du ciel.
Une voix forte et autoritaire retentit : « Moi, Ding Weizeng… je suis venu sur ordre de Son Altesse, le Roi de Wei, pour accueillir la dame et l’escorter ! »
Le Roi de Wei…
Li Xinghan fut un peu surprise, mais elle reconnut naturellement Ding Weizeng. Lorsque Zhuang Pingye la vit hocher la tête, toute tension le quitta et il laissa échapper un long soupir.
Il jeta un regard incertain à son épouse, qui dit poliment : « Merci de vous être donné cette peine, cultivateur invité Ding ! »
On souleva le rideau léger, laissant entrer une fine bruine glaciale. Zhuang Pingye adressa un sourire obséquieux au cultivateur invité, puis posa vite les deux mains sur le cercueil et y frappa doucement. Aucune réponse ne vint de l’intérieur, seulement un silence froid et absolu.
Li Xinghan détourna la tête et versa une ou deux larmes pour le vieil homme. Zhuang Pingye s’inclina devant Ding Weizeng, l’esprit engourdi et hébété. Sa main gauche caressa maladroitement le cercueil, comme s’il essayait de réconforter celui qui s’y trouvait, tandis qu’un immense vide s’ouvrait en lui.
Son père, le vieil ancien qui avait été respecté toute sa vie… avait dû rendre discrètement son dernier souffle dans le cercueil, à mi-chemin, rongé par l’inquiétude jusqu’au bout.
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Temple de la Vallée des Fumées.
Une pluie torrentielle s’abattait sur le désert, recouvrant le sol boueux d’une eau gris-noir trouble. Les remparts effondrés gisaient sous les eaux, seuls quelques vestiges brisés de pierres anciennes dépassant de la surface. Le tonnerre grondait dans le ciel avec une puissance à ébranler la terre.
À l’autre bout du désert se tenaient des rangs ordonnés de soldats en armure d’argent. Des bannières vert sombre flottaient au vent, chacune ornée d’un caractère doré : [Shu]. Des chars impériaux s’alignaient dans les cieux, spectacle imposant, leurs roues hautes de dix mètres se dressant au milieu des nuages.
De l’autre côté, des nuées multicolores s’amoncelaient, mais les troupes rassemblées étaient bien moins nombreuses. Li Zhouwei se tenait parmi elles, une cape royale couvrant sa simple robe noire brodée de motifs dorés aux manches. À ses côtés, un homme à la peau cuivrée et à la carrure puissante se dressait au milieu d’une lumière céleste tumultueuse, brandissant une grande bannière vert et violet ornée d’un qilin.
Au pied de la montagne, plusieurs cultivateurs se tenaient sous la pluie battante, s’épaulant les uns les autres, trempés et dépenaillés.
Le Temple de la Vallée des Fumées avait été bâti à l’origine à l’emplacement des anciens remparts. Sa position stratégique avait attiré l’attention de la Famille Li, et il avait longtemps entretenu des liens étroits avec elle, devenant de fait son vassal. Bien que son importance eût considérablement diminué après l’effondrement des anciens remparts, il demeurait un point d’appui essentiel pour pénétrer dans le désert.
Les cultivateurs du Temple de la Vallée des Fumées venaient tous de la rive occidentale. Après que des membres de la Famille Li les eurent aidés à se relever, ils s’étreignirent en pleurant.
Le Grand Shu…
Les bannières vert sombre étaient très reconnaissables. De toute évidence, la Famille Xiao de Wu, qui avait arraché le mandat impérial à Chu, avait désormais perdu jusqu’à son dernier semblant de légitimité. Toute l’armée était encore animée d’une féroce soif de sang, témoignant du carnage qu’elle avait semé sur son passage.
Cette dynastie inspire assurément davantage la crainte par le massacre…
Pourtant, avec Li Zhouwei dans le ciel, les soldats postés au milieu des mares de sang commencèrent à s’agiter. La lumière vacilla un instant dans les airs, puis un homme s’éleva au-dessus de l’armée en chevauchant le vent et s’approcha de lui.
L’homme s’immobilisa dans les airs. Gardant ses distances, il joignit les mains en guise de salut.
« Je suis Hongyan[1], de la Famille Ni, comte fondateur de Qige dans le Grand Shu et commissaire militaire de l’Armée de pacification du désert… Salutations, mon seigneur ! »
Maître taoïste Hongyan, de la Famille Ni…
Li Zhouwei avait déjà entendu parler de lui. La Famille Ni avait toujours servi de bras droit à la Porte de l’Épée, gouvernant pour son compte les terres de Shu. Maître taoïste Hongyan avait acquis un pouvoir divin de nombreuses années auparavant et avait toujours soutenu avec ferveur la lignée du Dao du Yang Suprême.
Cependant, comme le cours de l’histoire suivait désormais une autre direction, il s’était naturellement mis au service de l’État de Shu. À en juger par ses titres, il n’occupait pas une fonction mineure, même si on l’avait désormais envoyé au Temple de la Vallée des Fumées.
Li Zhouwei hocha légèrement la tête et répondit : « Minghuang, Roi de Wei du Grand Song. »
Maître taoïste Hongyan eut l’air quelque peu embarrassé et esquissa un sourire forcé. « Ainsi, c’est donc le Roi de Wei… Votre Altesse a franchi les montagnes et amené une armée jusqu’ici. Y a-t-il une affaire importante dont vous souhaitiez discuter ? »
Le jeune homme sourit. Les mains jointes derrière le dos, il demanda : « Les gens qui se trouvent dans le temple appartiennent à mon lac, et pourtant, d’une manière ou d’une autre, c’est moi qui ai amené une armée jusqu’ici ? »
Maître taoïste Hongyan recula d’un pas et haussa les sourcils, prêt à répondre. Mais, méfiant à l’idée de se trouver si près de Li Zhouwei et conscient qu’il lui serait difficile de réagir si les choses tournaient mal, il dit à voix basse : « Permettez-moi d’en informer le Grand Général. »
Avant même qu’il n’ait pu se retourner, un autre homme arriva en chevauchant le vent. Il ouvrit les yeux sous des sourcils levés, son armure d’argent rutilante lui donnant une allure imposante.
Il s’arrêta près de Hongyan et fronça les sourcils. « Pourquoi hésitez-vous, commissaire militaire ? »
Li Zhouwei le toisa froidement, mais l’homme soutint son regard sans céder d’un pouce. Le fixant droit dans les yeux, il demanda : « Et qui donc êtes-vous ? »
Maître taoïste Hongyan se retrouva dans une position embarrassante. Il fit de nouveau un pas en avant mais, au lieu de répondre à l’homme, il se tourna vers Li Zhouwei pour tenter d’apaiser les tensions. « Roi de Wei… Voici le seigneur Li Muyan, ministre méritant de l’Assistance divine et des Arts martiaux profonds… »
Li Zhouwei ne répondit pas. Il ne prit même pas la peine d’accorder un autre regard à Li Muyan. L’homme avait acquis un pouvoir divin depuis peu, mais semblait avoir reçu une bénédiction inconnue. Il se donnait néanmoins des airs imposants, laissant percer une ou deux traces de mystère.
Ce qui attira bien davantage son attention, ce fut le reflet argenté du chariot au loin. Quelqu’un d’autre devait encore se trouver à l’intérieur.
Li Zhouwei ne put s’empêcher de se demander : Est-ce l’empereur de Shu, ou quelqu’un d’autre ?
Il n’y avait toujours aucune nouvelle de la Secte de la Plume Dorée. Sauf imprévu, elle aurait dû unir ses forces à celles de Chenghuai. L’une représentait la Lignée du Dao de l’Un d’Or, l’autre était la Montagne Immortelle de Chenghuai. Ensemble, leur puissance était terrifiante.
Derrière lui, Li Zhouda parut quelque peu surpris, et son regard se fit froid.
La Famille Li du mont Tan…
Comment Li Muyan aurait-il pu ne pas savoir qui était Li Zhouwei ? Pourtant, son expression resta froide tandis qu’il lâchait d’un ton dédaigneux : « Roi de Wei ? Je reviens après avoir pris le mont Xiping sur ordre du Grand Général. Je ne connais aucun Roi de Wei. »
1. Hongyan n’est pas son prénom, mais son titre taoïste. Il s’agit de Maître taoïste Hongyan. ☜