Chapitre 1 680
La montagne spirituelle de Maître Pingyan avait été réduite en ruines. La terre et la pierre s’étaient effondrées, les pavillons gisaient en morceaux et des os d’une blancheur éclatante affleuraient jusque dans la montagne. Une mer écarlate de sang s’en écoulait et s’étendait à son pied, tandis qu’une nuée de créatures démoniaques s’agglutinaient sur ses flancs comme des mouches, buvant le sang avec avidité. En vain les disciples de Pingyan tentaient-ils de les chasser : elles refusaient de partir.
Maître Pingyan lui-même était toujours agenouillé au milieu des décombres. Minghui se tenait respectueusement à l’écart, les yeux baissés. Il se faisait tout petit dans un coin, espérant que le Roi-Dragon ne le remarquerait pas. De fait, Dongfang Lieyun ne lui accorda pas le moindre regard et ne posa sur Pingyan qu’un œil glacial.
« Bon à rien. »
Le démon n’osa même pas respirer trop fort. À genoux, il dit avec déférence : « Salutations, Roi-Dragon de la Mer du Nord. Salutations, Roi démon de l’Eau Xu ! »
Dongfang Lieyun ne daigna pas lui répondre. Il passa simplement devant lui. Le Roi démon de l’Eau Xu qui le suivait garda lui aussi le silence. Ensemble, ils escortèrent Li Zhouwei à travers des palais et des pavillons dorés, jusqu’au cœur de l’île, où ils s’arrêtèrent devant un palais aussi vaste qu’une montagne.
Les dragons n’avaient pas changé leurs habitudes. Le siège principal de la salle était si immense qu’il ressemblait à un bâtiment entier. Dongfang Lieyun s’y installa et déclara d’une voix grave, le visage glacé : « Je me suis ridiculisé. »
Li Zhouwei secoua la tête et répondit d’un ton égal : « Mon échange avec le Fils-Dragon m’a beaucoup appris. »
Ses yeux dorés demeuraient sereins, sans colère ni trace d’offense. On y percevait même une légère froideur. Bien qu’il se trouvât devant le Roi-Dragon, il ne laissa paraître la moindre crainte et demanda : « Quelle est l’origine des [Bracelets du Yang sec], pour que le Prince héritier lui-même se soit retrouvé mêlé à cette affaire ? »
Dongfang Lieyun le fixa de ses yeux étranges, rougeoyants, puis répondit à voix basse : « À l’époque, l’Empereur de Wei offrit trois bracelets. Le premier était le [Yang sec], celui-là même que tu as en main. Il le donna à son frère cadet, Li Guangheng. Le deuxième était le [Changning], qu’il remit à Tuoba Changming. Le troisième, le [Chongtai], revint à Shilou Chongyang, de la Famille Gao.
« Le bracelet remonte à l’époque des Zhou : c’était un carcan d’esclave, qu’on lui attachait au poignet. Rien de bien propice. Lorsqu’on l’offrait à un sujet, cela signifiait qu’il devait préserver sa région, sans fuir ni se rebeller…
« La Famille Tuoba et la Famille Shilou étaient toutes deux de grandes lignées des frontières, à la tête des Seize Tribus des Hu orientaux. Leur offrir ces bracelets revenait à leur demander de garder loyalement les frontières de l’État de Wei, sans nourrir d’ambitions personnelles, en attendant qu’on leur confie de plus grandes responsabilités le moment venu. »
Dongfang Lieyun esquissa un sourire. « Quant à celui offert à Li Guangheng… La signification était à peu près la même. »
Le visage de Li Zhouwei se fit légèrement grave, mais il garda le silence. Alors, c’était un avertissement…
Si l’Empereur de Wei s’était servi de cet objet pour avertir à la fois ses ministres et les siens, que signifiait le fait que les dragons m’aient offert exactement le même ?
Dongfang Lieyun resta parfaitement impassible et l’observa en silence. « Dingjiao a lui aussi acquis une capacité divine. Malheureusement, l’un de nos ancêtres en mer fête son anniversaire et n’a pas pu venir te rencontrer. Il m’a toutefois dit en personne, auparavant, qu’il se chargerait de tes affaires.
« On peut dire que c’est sa manière de veiller sur toi. »
Li Zhouwei joignit les mains pour le remercier, puis répondit avec un sourire détendu : « C’est vrai. Après tout, les subordonnés du Prince héritier se trouvent tous dans la Mer Pristine Écarlate. Si je veux prendre mes dispositions pour après ma mort, j’aurai certainement besoin de leur aide. Mais ce grand bouleversement ne fait que commencer et ma famille manque de bras ; l’affaire a donc été remise à plus tard jusqu’ici. »
Une expression indéchiffrable passa sur le visage du Roi-Dragon. Adossé à son siège, il dit à voix basse : « Ce n’est pas grave. Tu n’as pas non plus à te soucier des gens de Guang Fou. Ils ne peuvent pas vraiment changer quoi que ce soit. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est te causer ici et là des ennuis légitimes. Rien ne presse. À tout le moins, attends d’avoir acquis ta troisième capacité divine avant de t’en occuper… »
Il secoua la tête. « Dingjiao n’a pas encore achevé sa Capacité Divine du Destin, ce qui complique un peu les choses pour lui. Mais il tient à s’en charger personnellement. Laissons-lui donc quelques années de plus ; cela te donnera aussi le temps de te libérer les mains ! »
Li Zhouwei acquiesça et tira de sa manche une boîte de jade. À l’intérieur, des couleurs chatoyantes tourbillonnaient en une brume irisée. Un fragment de métal d’âge y reposait, bien calé.
« Voici du [Métal d’âge des terres englouties], un objet spirituel du Royaume du Manoir Pourpre lié au Dao de l’Eau convergente. Il vient d’une Grotte céleste et constitue une curiosité assez rare. Maintenant que le Prince héritier a acquis une capacité divine, je vous prie d’accepter ce modeste présent en son nom. Il a peu de valeur, mais il vient du cœur. »
Dongfang Lieyun tendit la main, pinça la boîte de jade entre ses ongles et la rangea. Il répondit avec désinvolture : « Je remercierai le Qilin blanc en son nom. »
Un objet de cette valeur ne pouvait certes pas retenir l’attention des dragons. Pour le dire sans détour, il n’aurait même pas suffi à leur caler les dents. Li Zhouwei savait que ce présent ne faisait qu’exprimer sa bonne volonté ; il se tourna donc vers le général qui se tenait non loin.
« Vous devez être le Roi démon de l’Eau Xu ? »
Le général eut un instant de surprise. Il baissa respectueusement la tête et répondit : « Grand roi, ce humble démon se nomme Lu Xu. J’ai l’honneur de régner sur les eaux Xu. »
Ce général était une créature démoniaque au stade intermédiaire du Royaume du Manoir Pourpre. Dans plus de quatre-vingt-dix pour cent du monde, il aurait été un suzerain incontesté, libre d’agir à sa guise. Pourtant, devant Dongfang Lieyun, il se montrait parfaitement soumis et, devant Li Zhouwei, aussi respectueux qu’un simple petit démon… Cette scène éveilla quelque chose dans l’esprit de Li Zhouwei.
Les créatures démoniaques sont parfois inférieures aux humains au combat, et même aux cultivateurs bouddhistes, mais leur espérance de vie est exceptionnellement longue. Celles qui possèdent un sang supérieur franchissent les étapes encore plus facilement. De génération en génération, leur puissance s’accumule. Sous la Mer Orientale… la puissance des dragons est véritablement insondable…
Gardant un visage calme, il sourit et dit : « Il y a des années, le Roi de la Rivière à la Brocart blanc a sauvé l’un de mes subordonnés les plus capables. Celui-ci souhaite lui rendre sa bonté depuis, mais nous n’avons jamais réussi à obtenir la moindre nouvelle du Roi de la Rivière à la Brocart blanc. J’ai appris récemment qu’il servait désormais le Roi démon. Si l’occasion se présente, pourriez-vous organiser leur rencontre ? »
Le Roi démon de l’Eau Xu inclina légèrement la tête. « Ce petit démon a compris. »
Voyant qu’il avait compris sur-le-champ, Li Zhouwei se leva et s’inclina. « Puisque nous nous sommes déjà affrontés à Yinzhou, je crains que d’autres ne l’aient remarqué et ne profitent de mon absence pour attaquer le lac. Je ne vous retiendrai pas davantage ! »
Dongfang Lieyun acquiesça et resta assis sur le siège principal, observant en silence Li Zhouwei s’éloigner. Une lueur froide persistait dans ses yeux de dragon, comme s’il réfléchissait.
Li Zhouwei… Maintenant qu’il possède des capacités divines, même son allure a changé. Je crains qu’il ne nourrisse ses propres ambitions… Espérons qu’il ne me causera pas d’ennuis quand le moment crucial viendra.
Son regard se fit de plus en plus glacial, jusqu’à ce que l’air même de la grande salle semble se figer. Ce ne fut qu’après un long silence qu’il prit enfin la parole d’une voix froide : « Eau Xu ! »
Le général à ses côtés baissa la tête. « Votre serviteur est là. »
« Fais un détour par la Mer de Lie. »
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Après avoir quitté le palais, Li Zhouwei retourna à la porte de la montagne de Maître Pingyan. Il constata que la montagne effondrée avait déjà été remise en état, même si les pavillons et les tours étaient toujours en reconstruction.
Le démon l’accueillit tout le long de la montée, un sourire obséquieux plaqué sur le visage. « Je vous ai grandement offensé. J’espère que vous me pardonnerez… »
Li Zhouwei avait trop de pensées en tête pour s’occuper de lui. D’un mouvement de manche, il demanda simplement : « Où est Minghui ? »
Maître Pingyan s’empressa de répondre : « L’affrontement entre les deux grands rois l’a terrorisé. Puis, il vous a vu partir avec le Roi-Dragon et s’est enfui directement hors de l’île. Il a dit qu’il vous attendrait au-delà de Yinzhou. »
Pingyan lui indiqua la direction. Li Zhouwei hocha légèrement la tête et s’éleva dans les airs. Il quitta enfin ce repaire démoniaque et cette île immortelle de la haute mer, où les nuages noirs s’amoncelaient et où le sang souillait chaque recoin.
Poursuivant sa route, il aperçut bientôt le moine qui l’attendait sur un nuage de bon augure. Minghui avait déjà repris sa véritable forme. Une pile d’instruments rituels dorés s’entassait à côté de lui, tandis qu’il tendait le cou dans l’attente de son arrivée.
Dès que Li Zhouwei apparut, le moine s’avança sur son nuage. Il s’inclina avec une déférence exagérée et s’exclama en souriant : « Grand roi… Les dons surnaturels du grand roi sont vraiment insondables ! C’était le Fils-Dragon en personne, et pourtant vous l’avez tenu en échec… »
Le spectacle l’avait si profondément ébranlé que, d’ordinaire si éloquent, il ne trouva rien à ajouter. Li Zhouwei, lui, connaissait la vérité : Ni lui ni moi n’avons utilisé d’artefacts spirituels ou de trésors spirituels. Nous n’avons même pas eu recours à nos capacités divines. Ce n’était qu’un échange de coups. Si nous nous étions vraiment battus, vu la taille de son corps de dragon et l’immensité de son mana, il aurait sorti trois ou cinq trésors spirituels sans même y penser. Comment aurais-je pu lui tenir tête…
Les flatteries étaient complètement tombées à côté. La cultivation de Minghui n’étant pas très éloignée de la sienne, Li Zhouwei n’y voyait guère plus que des compliments échangés entre pairs et n’avait aucune envie de l’écouter.
Il demanda : « Parmi les choses que tu avais promises à mon grand-oncle à l’époque, combien en reste-t-il à récupérer ? »
Ces mots surprirent Minghui, qui s’empressa de répondre avec un sourire forcé, mais enthousiaste : « J’ai tout préparé… Tout est prêt ! »
D’un mouvement de manche, il fit apparaître une perle émaillée, limpide comme du cristal, qu’il posa dans sa paume en souriant. « Grand roi, regardez donc ! »
Li Zhouwei l’examina en fronçant les sourcils. Il sentit les rayons dorés lui transpercer les yeux, puis se transformer en une lumière émaillée chatoyante qui menaçait de lui embrumer l’esprit.
Il demanda : « Qu’est-ce que c’est ? »
Minghui lui répondit avec un sourire : « Après avoir entendu la requête de mon ami taoïste, je suis allé voir pas mal de monde. D’abord, pour échanger contre des flammes spirituelles ; ensuite, pour obtenir des artefacts spirituels. Comme je ne pouvais pas m’y prendre au grand jour, j’ai dû me renseigner discrètement à droite et à gauche. Heureusement, j’ai fini par trouver quelque chose d’intéressant.
« C’est un brin de [Feu sec]. D’après ce qu’on m’a dit… Il repousse le froid et dissipe les énergies néfastes. Il a été scellé dans cette perle émaillée, puis raffiné au moyen de diverses transformations, ce qui en a fait un artefact bouddhiste. Quant à son nom véritable… je ne le connais pas très bien. »
À peine un regard lui suffit pour comprendre qu’il y avait un problème ; Li Zhouwei fronça les sourcils.
Il avait remis à Minghui une poignée d’objets bouddhistes dorés, saisis aux Êtres Miséricordieux. Au mieux, il y avait parmi eux l’anneau doré pris à Maha Daisi et la kasaya qu’il avait obtenue auparavant, tous deux dotés d’une certaine valeur. Mais ce que Minghui tenait dans sa main était tout autre.
Les cultivateurs bouddhistes possédaient rarement des trésors de valeur, et encore moins un artefact bouddhiste minutieusement raffiné à partir d’une flamme spirituelle du Royaume du Manoir Pourpre. Un tel artefact aurait sans aucun doute été un trésor recherché dans le nord. Si on pouvait le comparer à un trésor spirituel, alors tout ce qu’il avait remis ne valait au mieux qu’un embryon spirituel ou quelques artefacts spirituels.
Qui ferait un échange pareil ? Ce serait comme si ma famille cédait les [Deux Rites lumineux du Feu stratifié] contre des objets tels que la [Règle des Montagnes et Rivières Manifestées], le [Tigre charge-montagnes et fend-mers] ou le [Talisman spirituel de supervision des montagnes]. On serait de parfaits pigeons !
Les deux situations n’étaient pas tout à fait comparables. Cette perle était loin d’égaler les [Deux Rites lumineux du Feu stratifié], mais l’analogie suffisait à rendre Li Zhouwei immédiatement méfiant.
Son visage s’assombrit et il lança froidement : « Les Maha savent vraiment faire de bonnes affaires ! »
Cette seule remarque laissa Minghui sans voix. Gêné, il regarda Li Zhouwei et baissa le ton. « Écoutez-moi, je vous prie… »
Il se força à sourire, mal à l’aise, puis poursuivit : « J’ai appris par la Montagne de Dayang qu’on allait bientôt m’envoyer au sud pour tenir garnison à Jiangbei… »
Avant qu’il ait pu en dire davantage, Li Zhouwei comprit. Minghui s’empressa d’ajouter d’un ton flatteur : « Vous savez aussi bien que moi que notre Temple du Lotus a toujours entretenu de bonnes relations avec les cultivateurs immortels. Nous n’avons jamais eu l’intention de marcher vers le sud. Cela a même, au fil des ans, de plus en plus tendu nos relations avec les autres Voies bouddhistes. Maintenant que la Montagne de Dayang envoie mes condisciples et moi vers le sud, nous serons certainement les premiers à entrer en campagne… Nous pourrions même finir par marcher sur le Lac Moongaze ! »
Le moine se frotta le crâne chauve en souriant. « Le moment venu, j’espère que vous ferez preuve d’un peu de clémence… »
Li Zhouwei, lui, se contenta de secouer la tête. « Au combat, les capacités divines ne font pas preuve de clémence. Il n’y a pas de retenue possible. Ou bien tu me tues, ou bien je te tue. Si je t’épargne, qui épargnera ma famille ? Et puis… »
Ses yeux dorés se plissèrent tandis qu’il dévisageait le moine. « Quiconque ose semer le trouble sur mon lac y laissera quelque chose. Soit ton corps de dharma et tes artefacts bouddhistes, soit ta vie. »
Le cœur de Minghui manqua un battement. Il avait inventé cette histoire sur le moment, mais à y réfléchir, ses condisciples hésiteraient-ils vraiment à l’envoyer au Lac Moongaze ?
Il rit d’un air gêné. « J’ai compris ! J’ai compris ! »
Ses yeux roulèrent d’un côté à l’autre, puis il afficha un nouveau sourire. « Puisque vous m’avez déjà vendu ces artefacts bouddhistes, je les ferai fondre, j’en vendrai les matériaux et je forgerai des pièces de remplacement. Ainsi, vous ne transgresserez aucune règle. Le moment venu, vous pourrez vous emparer de celles-là. Ajoutez-y les artefacts bouddhistes de mes condisciples et des autres, puis revendez-les-moi tous ensuite. Tout le monde y trouverait son compte, non ? »
Li Zhouwei prit un air étrange. Après avoir examiné le moine de la tête aux pieds, il sourit. « Et si ce sont des vies que je veux ? »
« Hein ! » Minghui ricana. « Rien de plus facile ! Je ne serai certainement pas le seul à venir ! Attaquez donc ces… ces types du Dao du Grand Désir, du Dao de la Compassion et… comment s’appelle déjà l’autre… le Royaume du Grand Véhicule du Dharma ! Battez-les plutôt. Vous pourrez leur prendre autant de vies que vous voudrez ! »
« Quant à moi… hé hé… Faites simplement combattre l’un de vos anciens contre moi. Je vous garantis que je ne pourrai pas lui faire de mal ! »
Le coin de la bouche de Li Zhouwei tressaillit. Il observa longuement le moine, réfléchit un instant, puis déclara d’un air singulier : « Difficile à dire. À mon avis, tu ne serais même pas capable de le battre. »