Chapitre 998
À la fin de la journée de travail, le chef Nyquist quitta enfin leur entreprise. Ves n’avait rien remarqué de particulier, mais ses observations précédentes lui fournissaient amplement de quoi étayer son rapport, à condition de le soumettre assez vite.
Alors qu’il s’apprêtait à regagner la base, Ves se tourna vers Jeff pour lui poser une dernière question. « Dis-moi, si M. Stoddard devient un jour Concepteur compagnon, continuera-t-il à travailler sous les ordres de Kadar et Neyvis ? Qu’est-ce qui l’empêcherait de quitter ses employeurs pour monter sa propre entreprise ? »
« Oh, le KNG a déjà signé avec M. Stoddard un contrat encadré par l’AMT qui prévoit plusieurs options dans l’éventualité où il serait promu, répondit le responsable des relations. C’est un contrat tout à fait classique dans l’industrie des méchas. Je suis surpris que tu n’en aies jamais entendu parler. Beaucoup de grands fabricants de méchas attirent les concepteurs talentueux avec ce genre de contrat. »
« Quelles sont les clauses de ces contrats ? »
« Lorsqu’un concepteur de méchas est promu au rang de Concepteur compagnon, il a droit à au moins deux options. La première consiste à continuer de travailler pour l’entreprise. Les Concepteurs compagnons fraîchement promus bénéficient non seulement de conditions plus avantageuses, adaptées à leur nouveau statut, mais se voient aussi proposer une certaine quantité d’actions, généralement dix pour cent ou davantage, selon leur engagement. »
« Ah, j’avais déjà entendu parler de ce genre d’arrangement, mais pas de façon aussi concrète, répondit Ves. Un contrat de promotion aussi avantageux m’avait toujours semblé hors de portée, alors je ne m’étais jamais renseigné. Dix pour cent, ça me paraît quand même assez peu. »
« C’est simplement le minimum standard dans l’industrie. Le concepteur de méchas et la Deuxième Compagnie de Méchas peuvent négocier une autre répartition s’ils le souhaitent. Et c’est tout à fait équitable, puisqu’un Concepteur compagnon fraîchement promu n’a pris aucun risque et n’a presque pas contribué au lancement, à la croissance et au développement de l’entreprise.
Chaque nouveau Concepteur compagnon commence avec environ dix pour cent des actions, puis sa part augmente peu à peu à mesure qu’il contribue au développement de l’entreprise. »
« Ils sont rémunérés en actions ? »
« Oui. » Jeff hocha la tête. « Un Concepteur compagnon fraîchement promu ne vaut pas tellement mieux qu’un apprenti, mais après une dizaine d’années d’expérience, il est généralement capable d’égaler les compétences d’un Concepteur compagnon plus ancien. Il est juste de lui accorder une part plus importante dans l’entreprise qu’il contribue de plus en plus à bâtir. C’est aussi un bon moyen de fidéliser un Concepteur compagnon prometteur.
Dans certains cas, le Concepteur compagnon plus âgé cède davantage d’actions à son cadet afin d’assurer la continuité de l’entreprise. »
Ves trouvait cet arrangement particulièrement prévoyant. « Le Concepteur compagnon plus jeune hérite en quelque sorte de l’entreprise de son ancien patron lorsque celui-ci prend sa retraite ou meurt. »
Le rôle essentiel des Concepteurs de méchas compagnons signifiait qu’ils ne se contenteraient pas d’un simple salaire dans une entreprise dirigée par un Concepteur compagnon plus âgé.
Travailler pour un Concepteur de méchas senior leur permettait au moins de profiter de l’enseignement d’un professionnel supérieur, mais travailler pour un autre Concepteur compagnon ne leur apportait guère d’avantages lorsqu’ils étaient de rang égal.
Il était donc essentiel d’offrir une part de l’entreprise à ces concepteurs de méchas talentueux et capables de voler de leurs propres ailes pour les retenir !
Une Deuxième Compagnie de Méchas comme le KNG, dirigée par un ou deux Concepteurs compagnons, leur devait tout son succès. Cela fonctionnait tant que Kadar et Neyvis avaient encore au moins un demi-siècle, voire davantage, devant eux pour diriger leur entreprise.
Mais que se passerait-il lorsqu’ils seraient trop vieux pour travailler ? Le KNG stagnerait et déclinerait jusqu’à finir par s’effondrer, faute de concevoir de nouveaux méchas capables d’égaler ses anciens modèles.
La continuité était donc un problème crucial pour les entreprises de méchas qui dépendaient fortement d’un petit nombre de concepteurs pour réussir.
Comme Jeff le lui expliqua, il ne servait à rien aux fondateurs et propriétaires d’une Deuxième Compagnie de Méchas florissante de détenir cinquante pour cent de ses actions si sa valeur finissait par tomber à zéro !
C’est pourquoi les concepteurs de méchas de la première génération vendaient ou cédaient souvent peu à peu leurs actions à un concepteur prometteur de la deuxième génération. Les plus âgés n’en conservaient que suffisamment pour assurer la subsistance de leurs héritiers, sans en garder beaucoup plus !
Bien sûr, l’idéal était que le concepteur de méchas de la deuxième génération appartienne à la même famille que celui de la première ! Mais les chances étaient minces, puisque très peu de concepteurs de méchas parvenaient seulement à devenir Concepteurs compagnons. Ves ne fut donc pas surpris que Kadar et Neyvis traitent Stoddard avec assez d’égards pour envisager de lui confier un jour la direction du KNG.
Malgré tout, la plupart des entreprises de méchas ne parvenaient pas à assurer leur continuité. Ves avait entendu parler de nombreuses entreprises florissantes qui avaient fermé leurs portes après la mort de leurs concepteurs principaux, faute d’avoir trouvé un successeur.
« Quelle est l’autre option dont dispose Stoddard s’il refuse de prendre une part dans l’entreprise ? »
« Oh, il reste libre de fonder sa propre entreprise ou de travailler pour quelqu’un d’autre. Seulement, s’il monte sa propre entreprise, il est tenu d’offrir au moins dix pour cent de ses actions au KNG. Notre entreprise a consacré beaucoup de temps et d’efforts à le former pour qu’il devienne Concepteur compagnon. Il est normal qu’il nous rende la pareille.
S’il travaille pour quelqu’un d’autre, il devra reverser entre vingt et cinquante pour cent de ses revenus, selon une formule complexe. La part est surtout plus élevée pour compenser le fait qu’il pourrait travailler pour un concurrent potentiel. »
En somme, ces contrats visaient tous à ce que le jeune concepteur de méchas rende quelque chose à son aîné. À vrai dire, Ves ne les trouvait pas très avantageux pour les jeunes concepteurs, mais s’ils refusaient de les signer, l’entreprise concentrerait ses efforts sur un talent plus docile !
Ces considérations ne concernaient que les entreprises dirigées par des Concepteurs compagnons ou de rang supérieur. Les sociétés dirigées par des apprentis ou des concepteurs de rang inférieur, comme la LMC, n’avaient pas à s’en soucier. Il en existait déjà tant à ce niveau qu’elles apparaissaient et disparaissaient par centaines chaque année.
Il était aussi beaucoup plus facile de trouver un concepteur pour remplacer un ancien, car nombre d’apprentis auraient sauté sur l’occasion de prendre la tête d’une Deuxième Compagnie de Méchas déjà établie !
« Stoddard est-il le concepteur de méchas le plus prometteur du KNG ? »
« Oh, qui peut prédire si un apprenti parviendra à devenir Concepteur compagnon ? » Jeff répondit avec gêne. « Tu sais mieux que moi combien ce saut est difficile. Le KNG emploie beaucoup d’apprentis, et nous avons confié à trois autres collègues de M. Stoddard la responsabilité de nos autres complexes de production. »
Le KNG organisait également une rotation afin de donner à d’autres apprentis prometteurs la possibilité de se familiariser avec un grand site de production. Stoddard ne dirigerait pas le Complexe de Mosville plus de quelques années. Ensuite, un autre apprenti encore frais émoulu prendrait sa place, et tout le processus d’apprentissage recommencerait.
Si un tel système permettait à davantage de concepteurs de méchas d’approfondir leurs connaissances et leur sens des méchas, ses lacunes étaient tout aussi évidentes.
La supervision qu’ils pouvaient assurer était pratiquement inexistante si des concepteurs de méchas ambitieux se succédaient sans cesse à des postes où il leur fallait au moins un ou deux ans pour devenir assez compétents et s’acquitter correctement de leurs responsabilités !
En tant que propriétaire d’entreprise susceptible de se retrouver un jour dans la même situation que Kadar et Neyvis, Ves comprenait leur point de vue. Sur un marché du travail libre où les concepteurs de méchas pouvaient travailler pour qui ils voulaient ou se mettre à leur compte, il était vraiment difficile d’attirer des concepteurs compétents et talentueux.
Kadar et Neyvis devaient donc se plier en quatre pour retenir les talents prometteurs. Les concepteurs de méchas qui avaient de la valeur savaient généralement à quel point ils étaient recherchés. Les employeurs qui voulaient les garder devaient non seulement les traiter avec respect, mais aussi aller plus loin et les traiter comme des princes !
Ils n’avaient pas d’autre choix. Recruter un Concepteur compagnon déjà en activité aurait été bien trop difficile et coûteux ; dans la plupart des cas, ces concepteurs travaillaient déjà pour des concurrents.
La solution la plus pratique était donc celle qu’adoptaient de nombreuses entreprises et institutions. Ves savait que beaucoup repéraient les talents et les recrutaient très tôt. Tandis que leurs employeurs les formaient et investissaient dans leur développement, ils les endoctrinaient en même temps pour s’assurer de leur loyauté et de leur affection.
Les entreprises et les institutions se donnaient tout ce mal parce qu’il s’agissait de l’un des moyens les plus rentables, quoique chronophages, d’assurer la continuité !
Après avoir observé et entendu Jeff lui expliquer comment le KNG assurait sa continuité, Ves réfléchit de nouveau à la manière dont la LMC devrait s’attaquer au même problème.
Au bout du compte, tout dépendait de ses propres capacités. Ves paria que les Concepteurs de méchas seniors n’avaient pas à trop s’inquiéter de cette question, du moins lorsqu’il s’agissait de recruter des Concepteurs compagnons dans leurs équipes de conception.
La différence entre un Concepteur senior et un Concepteur compagnon, c’était que ce dernier n’avait pas grand-chose à offrir à ses pairs. Pour compenser l’absence d’avantages tels que l’enseignement et les conseils d’un professionnel supérieur, ils voulaient recevoir des parts de l’entreprise !
Ves n’aimait pas cette option, et ce pour plusieurs raisons. Qui avait envie de diluer son contrôle sur l’entreprise qu’il avait fondée et développée par ses propres efforts ?
En plus, plus il embaucherait de Concepteurs compagnons, plus il devrait céder de parts de son entreprise !
Cette simple réalité empêchait probablement la plupart des entreprises d’accumuler trop de Concepteurs compagnons !
Seule une grande institution gouvernementale comme le Corps des méchas osait employer des centaines de Concepteurs de méchas compagnons sans leur offrir de parts. Même ainsi, l’armée ne pouvait se le permettre que parce qu’elle s’associait à un grand nombre de Concepteurs de méchas seniors, dont chacun offrait de précieuses occasions d’apprendre à de nombreux Concepteurs compagnons !
Une conceptrice de méchas novice de rang inférieur comme Ketis ne méritait pas ce genre de considération. Elles étaient si nombreuses que certains membres du gouvernement estimaient même qu’il fallait parfois réduire leurs effectifs !
Pourtant, aucune Deuxième Compagnie de Méchas qui cherchait à prendre de l’ampleur ne pouvait croître sans un nombre suffisant de concepteurs talentueux et de haut rang pour soutenir son expansion. Et ces concepteurs ne pensaient qu’à leur intérêt d’une certaine façon : jamais ils n’accepteraient de travailler pour des clopinettes. Plus ils étaient prometteurs, plus ils réclamaient d’avantages.
Ves entrevoyait aussi une solution au dilemme de la LMC. S’il progressait suffisamment pour faire autorité dans le domaine, certains Concepteurs compagnons seraient ravis de travailler sous ses ordres, à condition de bénéficier de son enseignement.
« C’est peut-être aussi pour cette raison que tant de concepteurs de méchas de haut rang deviennent professeurs dans différentes universités. »
Tout concepteur de méchas assez compétent pour enseigner son métier aux étudiants acquérait une réputation de bon pédagogue. Plus l’établissement où il enseignait était prestigieux, plus il attirait de monde !
Ainsi, tous ces concepteurs de méchas qui enseignaient comme activité secondaire pouvaient attirer des concepteurs talentueux pour travailler à leurs côtés en leur offrant une rémunération bien moindre que dans un cadre purement commercial !
Quel arrangement astucieux !
Devenir enseignant permettait de rendre service à la profession et présentait de nombreux avantages. Mais il n’était pas si facile de devenir professeur dans une université respectable. Ves pouvait oublier les établissements prestigieux comme l’Université Ansel de conception de méchas ou l’Institut de technologie de Leemar.
Pourtant, c’étaient précisément ces professeurs-là qui attiraient des centaines de Concepteurs compagnons ambitieux, prêts à travailler gratuitement à leurs côtés !
Ves secoua la tête. Il était encore très loin d’atteindre ces sommets. Pour l’heure, la LMC faisait déjà de bonnes affaires avec ses modèles de méchas de niveau apprenti ; Ves ne voyait donc aucune raison d’attirer des talents coûteux dans son entreprise.
« Merci de m’avoir éclairé sur les politiques du KNG en matière de continuité. Tu m’as donné beaucoup d’informations utiles. »
« Pas de problème, Ves. » Jeff lui sourit. « Mme Kadar et M. Neyvis m’ont personnellement demandé de t’aider autant que possible. Nous espérons établir avec toi une relation durable. Un futur partenariat ou une collaboration n’est pas exclu, quand tu auras terminé ton service militaire. »
N’importe quel concepteur de méchas apprenti ordinaire aurait bondi de joie devant une offre aussi alléchante ! Mais Ves n’y voyait aucun intérêt : l’entreprise serait bientôt entachée par le rapport qu’il comptait remettre !