Chapitre 996
« Je ne suis pas détective. » Ves entreprit d’expliquer à Leland comment il était parvenu à cette conclusion. « Mais je suis concepteur de méchas. Et, dans ma carrière civile, j’ai aussi dirigé une entreprise et occupé longtemps le poste de concepteur en chef. Je connais donc bien les opérations de production et de réparation, qui se déroulent toutes deux à très grande échelle au Complexe de Mosville du Groupe Kadar-Neyvis. »
Leland se montra de plus en plus intrigué. « Avez-vous trouvé des preuves concrètes à l’appui de vos déclarations ? »
« Pas encore, mais j’ai déduit tout cela en combinant les indices que nous avons trouvés et mes propres observations du site. Vous devez savoir que le Complexe de Mosville se distingue des autres propriétés du Groupe Kadar-Neyvis, car il s’agit de son principal centre d’entretien et de réparation. Les clients commerciaux comme militaires de l’entreprise y envoient leurs méchas endommagés pour les faire remettre en état.
Savez-vous combien de pièces sont réparées au lieu d’être remplacées ? »
« Quelle différence cela fait-il ? » demanda l’officier du renseignement.
« Il existe deux façons de remettre en état un mécha endommagé ou défectueux. Soit on redresse ses pièces brisées à coups de marteau, soit on les retire pour les remplacer par des pièces de rechange en état de marche, fabriquées sur place ou prélevées dans les stocks. Les techniciens en méchas du Complexe de Mosville font les deux.
En fait, la plupart du temps, une équipe se consacre à repérer et à retirer les pièces cassées ou défectueuses, une autre prend des pièces dans les stocks abondants du site et les monte sur la structure du mécha endommagé, et une troisième se charge uniquement du traitement des pièces abîmées. »
Leland commença à comprendre quel aspect des opérations du Complexe de Mosville éveillait le plus de soupçons. « Si je voulais détourner des méchas de ce site, je prendrais le contrôle de la troisième équipe. »
« Exactement. » Ves sourit. « En fait, l’idéal serait que la première équipe soit de mèche avec la troisième. La première sélectionnerait des pièces endommagées, mais encore largement fonctionnelles, pour les remplacer et les retirerait du mécha abîmé. La troisième recevrait ces pièces de valeur, puis en enverrait certaines au recyclage ou à la décharge, alors qu’elles pourraient encore servir après quelques réparations. »
« Malgré tout, on dirait que la troisième équipe devrait être au courant de toute l’opération pour que ça marche. »
Ves lui-même avait eu du mal à démêler la situation. « C’est vrai. Il n’est pas facile de fausser les chiffres concernant ce qu’on peut récupérer du “recyclage” ou de la “mise au rebut” des pièces prétendument endommagées. Mais si l’opération reste assez limitée, on peut s’en tirer sous le nez de tout le monde. Le chef Nyquist travaille justement dans la troisième équipe.
Et ce n’est pas tout : il occupe un poste important dans la supervision des réparations des méchas militaires renvoyés par les régiments de méchas de Bentheim ! »
Leland s’alarma aussitôt. « Vous voulez dire que le chef Nyquist est en mesure de fournir des méchas militaires aux BLM ?! »
Ce serait un énorme scandale ! À ce stade, peu importait que Kadar ou Neyvis ait réellement collaboré en personne avec les BLM ! Le simple fait que ceux-ci aient mis la main sur du matériel militaire réservé, et en grande quantité, suffirait à ternir la réputation du Groupe Kadar-Neyvis et à détériorer ses relations avec ses soutiens !
Si les séparatistes ne récupéraient que des modèles de méchas bas de gamme, faciles à trouver à prix cassé, les autorités pourraient facilement neutraliser la menace qu’ils représentaient.
S’ils mettaient la main sur des modèles plus coûteux, d’entrée ou de milieu de gamme, toute entreprise qui les leur fournirait commettrait un crime majeur. Cependant, les dégâts resteraient limités si un seul cadre intermédiaire ou technicien en chef était responsable de la contrebande de méchas commerciaux vers les BLM.
Mais si l’on découvrait que le Groupe Kadar-Neyvis avait réellement fait sortir clandestinement des méchas appartenant à l’armée, le crime serait bien plus grave !
Au vu de son expérience avec les modèles de méchas développés en interne par les Vandales flagrants, Ves savait que, même s’ils n’étaient pas les plus coûteux en service, la véritable valeur des méchas militaires tenait à la minutie de leur conception.
Leur conception impliquait presque toujours un Concepteur de méchas senior. Non seulement ces modèles intégraient ses spécialités, mais ils utilisaient aussi plusieurs licences militaires exclusives portant sur des technologies plus avancées.
Les régiments de méchas tenaient également à empêcher leurs méchas militaires de tomber entre les mains de l’ennemi. Si les Vesiens récupéraient un mécha intact ou en état de marche, ils pourraient étudier ses performances, quantifier ses paramètres et repérer ses points faibles.
Ce serait un désastre absolu pour le régiment concerné ! Lors de leur prochain affrontement contre les Vesiens, l’efficacité de leurs méchas militaires pourrait soudain chuter de dix, voire de vingt pour cent !
Le Groupe Kadar-Neyvis trahirait donc la confiance des Starhawks de Volari et des autres régiments de méchas qui lui avaient confié la production et l’entretien de leurs méchas militaires !
« Réfléchissez-y. » Ves prit un air grave. « Depuis le début de la guerre actuelle, les cinq régiments de méchas militaires partenaires ont renvoyé des milliers de méchas pour les faire réparer ou remplacer. Si le chef Nyquist a fait passer clandestinement aux BLM assez de pièces fonctionnelles pour reconstruire, disons, une centaine de méchas militaires, l’écart ne sera pas assez important pour alerter son entourage.
Cette opération se déroule à petit feu depuis plusieurs années ! »
« Ça ne devrait pas être aussi facile. » Leland répliqua avec un certain scepticisme. « Le Groupe Kadar-Neyvis et les techniciens militaires envoyés pour prêter main-forte auraient dû empêcher une opération d’une telle ampleur. »
Ves avait déjà interrogé des gens comme Darryl Roland, un technicien en méchas handicapé renvoyé du front par le Corps des Méchas. L’admiration qu’il vouait à un vétéran comme Nyquist sautait aux yeux !
« L’organisation des équipes de réparation permet de brouiller facilement les pistes. Le chef Nyquist est très apprécié de ses collègues et, grâce à son ancien service dans l’armée, il inspire une grande confiance aux ouvriers envoyés par le Corps des Méchas. Il ne peut pas mener cette opération seul, mais n’oubliez pas que le Groupe Kadar-Neyvis a récemment recruté du personnel et l’a aussi poussé à travailler davantage.
Les employés en place sont soit trop nouveaux et inexpérimentés pour y voir clair, soit trop pressés de se mettre dans les bonnes grâces d’un technicien en chef puissant et apprécié, soit trop épuisés par leur charge de travail pour se demander si quelque chose cloche ! »
« Si je me souviens bien, le chef Nyquist occupe un poste élevé dans l’atelier, non ? » se rappela Leland.
Ves acquiesça. « Oui. C’est un point important. Il jouit d’une autorité considérable au sein du Complexe de Mosville. Officiellement, il devrait aussi pouvoir user de son influence pour affecter les bons techniciens en méchas à son équipe. Officieusement, il semble avoir assez de poids auprès des autres chefs pour influer sur les politiques et procédures propres au site. »
Ils gardèrent tous deux le silence un moment après que Ves eut exposé son raisonnement. Leland semblait avoir cru son récit, mais le doute reprit vite le dessus.
« Tout cela paraît plausible, mais vous n’avez aucune preuve pour l’étayer. Des spéculations, même appuyées par des indices indirects et des observations, ne suffisent pas à prouver vos accusations. »
« Nous avons une piste à suivre, se défendit Ves. Écoutez, jusqu’ici, je n’avais pas vraiment prêté attention à la troisième équipe. Maintenant que je sais ce qu’elle pourrait manigancer, je peux chercher précisément les signes de telles activités. En outre, vos hommes peuvent enquêter sur l’entreprise qui traite les prétendus déchets.
Les ouvriers du Complexe de Mosville sont censés démonter et broyer toutes les pièces endommagées destinées à la décharge, mais je pense qu’il leur est arrivé de sauter cette étape. »
Pour que leur opération fonctionne, les BLM devaient corrompre plusieurs maillons de la chaîne, mais Ves ne jugeait pas cela impossible. Le rôle essentiel de Nyquist à la tête de l’équipe, ainsi que la négligence générale et la distraction des responsables, accaparés par les difficultés récentes, offraient aux BLM de nombreuses occasions d’agir.
Par exemple, Ves était presque certain qu’une bonne partie des recrues récemment affectées à l’équipe du chef Nyquist étaient des taupes envoyées par les BLM. En tant que technicien en chef, Nyquist n’aurait aucun mal à affecter certaines personnes à ses équipes.
Mais pour étayer ses affirmations, il lui fallait surtout trouver des preuves concrètes !
Leland promit d’enquêter sur les entreprises de recyclage et de traitement des déchets chargées de gérer les rebuts du Complexe de Mosville. Peut-être ses hommes pourraient-ils établir un lien entre les personnes récemment identifiées, retranchées dans l’une des planques des BLM, et l’une de ces entreprises suspectes.
Il se demanda toutefois s’il était encore nécessaire d’impliquer Carl Stoddard, le concepteur de méchas nommé par Kadar et Neyvis pour superviser le Complexe de Mosville.
« Monsieur Stoddard est-il vraiment impliqué ? »
« J’en suis certain à quarante pour cent, répondit Ves. En tant que responsable de la supervision des opérations du complexe, il est comptable de ce qui s’y passe. Je suis sûr que les revers et les difficultés que connaît le Groupe Kadar-Neyvis le distraient aussi, mais s’il est tant soit peu compétent comme concepteur de méchas, il aurait dû remarquer certains signes. »
« Et s’il est innocent ? »
Ves secoua la tête. « Il n’est pas innocent. S’il n’est ni sympathisant ni taupe des BLM, il s’est au moins rendu coupable de négligence criminelle en laissant certains de ses subordonnés faire sortir clandestinement une quantité importante de matériel militaire. Seule la gravité des crimes de monsieur Stoddard reste à déterminer, et je n’ai aucun scrupule à l’enfoncer davantage pour renforcer notre dossier. »
Pour Ves, il y avait une différence considérable entre accuser de trahison un concepteur de méchas innocent et exagérer la culpabilité d’un concepteur coupable de négligence criminelle. Puisque monsieur Stoddard était déjà condamné, pourquoi ne pas profiter de sa chute au bénéfice de Flashlight ?
Leland reconnut le bien-fondé de la suggestion de Ves. « En tant que concepteur de méchas responsable, l’implication de Carl Stoddard dans cette opération ne manquera pas d’amplifier le scandale en reliant plus directement madame Kadar et monsieur Neyvis aux accusations. J’aurais préféré impliquer directement les deux Concepteurs de méchas compagnons, mais je peux me contenter de ternir la réputation de l’un de leurs subordonnés les plus fidèles. »
Ves sourit avec satisfaction. Si tout se passait bien et qu’il trouvait les preuves nécessaires, il pourrait peut-être éviter d’entraîner directement Kadar et Neyvis dans sa chute.
S’ils parvenaient à prouver qu’ils n’étaient pas impliqués dans l’opération, ils pourraient échapper à l’arrestation. L’entreprise pourrait aussi survivre, quoique sous une forme fortement amoindrie et privée d’une grande partie de ses soutiens d’autrefois.
Même si l’entreprise devait fermer ses portes, Kadar et Neyvis pourraient toujours en fonder une nouvelle et repartir de zéro. En tant que Concepteurs de méchas compagnons, aucun des deux ne manquait de compétences. Même sans le moindre financement ni le moindre actif, ils pourraient attirer de nombreux investisseurs prêts à gagner rapidement des crédits en misant sur des valeurs sûres.
Ves se sentait plus serein à l’idée que cette famille heureuse puisse rester unie. Ni Liefe ni Aislin Kadar-Neyvis ne verraient leur père ou leur mère être arrêté et croupir derrière les barreaux pendant plusieurs décennies.
Bien sûr, Ves se rappela qu’il devait vraiment prouver ses affirmations. Le temps lui étant compté, il retourna au Complexe de Mosville le lendemain et prêta une attention particulière au travail des première et troisième équipes.
Il rendit d’abord visite aux ouvriers de la première équipe, chargée de repérer et d’arracher les pièces brisées des méchas militaires. Il lui était difficile de vérifier s’ils faisaient correctement leur travail, car il ne pouvait pas s’approcher de trop près.
Jeff, le responsable des relations envoyé par le siège du Groupe Kadar-Neyvis, posait un autre problème. Il continuait à agacer Ves en le distrayant avec ses bavardages.
Tel une mouche agaçante qui lui tournait autour de la tête, le représentant de l’entreprise était impossible à faire taire.
« Je dois dire, Ves, que le Complexe de Mosville prend grand soin des méchas renvoyés du front. Tout le monde ici s’efforce de répondre aux besoins de l’armée ! Au Groupe Kadar-Neyvis, nous sommes fiers de contribuer à l’effort de guerre en sauvant de précieux méchas qui ont encore de beaux jours devant eux ! Non seulement nous travaillons vite, mais nous le faisons avec le plus grand soin !
Aucun des méchas que nous avons renvoyés n’a jamais fait l’objet de la moindre plainte quant à son état ! »
Est-ce que cette mouche agaçante pouvait enfin la fermer ?!