Chapitre 994
La toxicomanie existait depuis longtemps. Même à l’ère des méchas, elle sévissait toujours à une fréquence alarmante, malgré les innombrables mesures prises pour l’éradiquer.
De nos jours, l’usage des stimulants et des drogues se répartissait principalement en deux catégories : les substances récréatives et celles qui amélioraient les performances.
Sans même parler de la forte demande en substances récréatives, beaucoup d’humains recouraient constamment à des stimulants dopants dans leur vie quotidienne.
Qu’il s’agisse de réviser à la hâte pour un examen imminent ou de travailler avec davantage d’ardeur, les stimulants dopants répondaient à un besoin criant chez les personnes qui manquaient ordinairement d’assurance.
Aux yeux de Ves, c’était regrettable, mais le compromis n’était pas forcément mauvais pour ceux qui en prenaient. En absorbant un stimulant puissant, ils pouvaient temporairement améliorer leurs résultats aux études ou leur rendement au travail en vue d’un événement décisif.
Quant au coût et aux effets secondaires, tant qu’on n’en prenait que pendant une courte période, lorsqu’on en avait vraiment besoin, le prix à payer restait acceptable.
En échange de crédits et de quelques effets néfastes sur leur santé, ils pouvaient saisir une occasion décisive d’améliorer leur vie ! Des étudiants qui tentaient de réussir le concours d’entrée d’une université prestigieuse aux employés qui cherchaient à tenir bon pendant une période de travail intense, où les tâches s’accumulaient durant des jours, tous pouvaient faire un bond en avant dans leur carrière grâce à un coup de fouet bien placé !
« La toxicomanie, hein ? » marmonna Ves, une fois sa surprise dissipée.
Il avait vu de ses propres yeux plusieurs personnes devenir trop dépendantes des stimulants dopants. À l’époque où il étudiait la conception de méchas à Rittersberg, nombreux étaient les étudiants incapables de suivre le rythme des cours.
Pour ces cas limites, au bord de l’échec, un simple stimulant leur offrait une bouée de sauvetage : ils pouvaient réussir leurs examens et poursuivre leurs études.
Mais un stimulant ne faisait effet que quelques heures, un jour tout au plus. Et après ? Ceux qui réussissaient un examen ne franchissaient qu’un seul obstacle, à un instant précis.
Pour décrocher un diplôme de conception de méchas, il fallait étudier au moins cinq ans et réussir des dizaines d’examens ! Sans compter les devoirs constants et les travaux pratiques auxquels tout futur concepteur de méchas devait se consacrer sans relâche !
Par conséquent, un seul stimulant ne suffisait jamais.
Dix stimulants ne suffisaient jamais.
Cent stimulants ne suffisaient jamais.
Quelqu’un qui dépendait exclusivement de stimulants dopants pour obtenir des résultats acceptables dans ses études n’aurait jamais dû être admis !
Son université ne prit jamais la peine d’écarter ces cas limites. En effet, après des mois ou des années de consommation croissante, ces stimulants finissaient par les conduire à l’autodestruction.
En général, les toxicomanes développaient une forme de tolérance qui rendait les drogues moins efficaces. Ils augmentaient alors les doses. Quand cela ne suffisait plus, ils se tournaient vers des substances plus puissantes, généralement accompagnées d’effets secondaires bien plus graves ! Le cycle se répétait encore et encore, jusqu’à ce que leur corps et leur esprit soient trop endommagés pour qu’ils puissent fonctionner normalement !
Ves s’estima heureux d’avoir été assez intelligent et motivé pour étudier la conception de méchas à Rittersberg sans recourir à de telles mesures désespérées.
Pourtant, bien des gens confrontés à un choix difficile auraient pu prendre une autre décision. Sebastian Rohill semblait en avoir fait partie. Mais pourquoi ce technicien en méchas avait-il eu besoin d’en arriver là ?
« Vous ne comprenez pas ! s’écria Stan d’une voix désespérée. Je dois travailler dur pour le KNG ! L’entreprise traverse une période difficile ! Ceux qui se relâchent ou travaillent trop lentement se font virer ! Vous savez combien l’entreprise nous paie ? On doit prouver qu’on mérite d’y travailler ! »
« Ah », fit Ves. La pièce manquante venait enfin de se mettre en place. La politique d’embauche du KNG présentait donc une autre faille. « C’est étrange. Je n’ai rien vu de tel pendant mon passage au KNG. »
« On ne dirait jamais de mal du KNG ! L’entreprise a été bonne avec nous ! On voulait tous lui rendre la pareille ! Si on ne travaillait pas assez dur, elle nous virerait pour nous remplacer par l’un des nombreux autres qui faisaient la queue pour entrer dans l’entreprise ! Ces derniers temps, donner cent pour cent ne suffit plus ! Je dois en donner au moins cinquante de plus pour aider l’entreprise à traverser cette période difficile ! »
Ves croisa les bras. « Je crois qu’il y a autre chose. Le marché privé regorge peut-être de techniciens en méchas depuis la fermeture de tant d’entreprises, mais le Corps des méchas cherche toujours à remplacer ses pertes. Tu as peur qu’il enrôle des techniciens sans emploi comme toi, pas vrai ? »
Stan fut secoué d’un frisson. « J-je ne veux pas partir à la guerre ! Je ne suis qu’un technicien en méchas ! Je n’ai rien à faire sur les lignes de front ! »
Stan était assez jeune pour avoir échappé à la guerre précédente. Il était donc en âge d’être enrôlé. Si le Corps des méchas ne l’avait pas encore happé, c’était uniquement parce qu’il travaillait déjà au KNG.
Le Corps des méchas laissait généralement tranquilles les techniciens qui travaillaient déjà pour une entreprise, surtout si elle était aussi grande et productive que le KNG, qui contribuait déjà à la production militaire.
Cela protégeait les techniciens qui y travaillaient contre un départ à la guerre. La République Lumineuse encourageait sans cesse ses citoyens à répondre à l’appel des armes, mais les pertes effroyables de chaque génération en dissuadaient beaucoup.
Ves méprisa Stan un peu plus encore. « Je comprends. Le KNG perd de l’argent, alors l’entreprise met la pression sur ses employés. À l’origine, tu n’étais pas un très bon technicien en méchas. Pour répondre aux attentes accrues de l’entreprise, tu as donc eu recours à des stimulants. Ma question, c’est : depuis combien de temps en prends-tu ? »
Le technicien ne voulait pas répondre. Ves abattit alors le poing sur la table de métal.
« RÉPONDS-MOI ! »
« Bon sang, j’ai commencé dès mon embauche, d’accord ? Je n’étais pas sûr d’arriver à suivre ! »
« Stan est clairement un gros consommateur, intervint Leland. Ses tics nerveux et son agitation constante montrent qu’il prend des stimulants dopants depuis des années. »
« Au début, je prenais des trucs moins forts, dit Stan, résigné. Juste un peu, d’accord ? Ça m’aidait à apprendre et à suivre le rythme du travail en même temps. J’ai essayé d’arrêter une fois que j’avais suffisamment étudié, mais il y a toujours plus à apprendre. Puis la guerre a éclaté. »
« C’est à ce moment-là que l’entreprise a commencé à exiger davantage de ses employés, pas vrai ? »
« Ouais. Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. La charge de travail s’est un peu alourdie et j’avais moins de temps pour étudier à la bibliothèque de l’entreprise. Ensuite, on a passé pratiquement tout notre temps sur les chaînes de production, et même ça ne suffisait pas ! Les gens ont commencé à se faire virer dès qu’ils prenaient un peu de retard, et c’est là qu’on a tous commencé à flipper ! »
Au début, Stan s’injectait seulement des stimulants qu’il se procurait auprès du gang local de Mosville. La vente de substances dopantes était une affaire florissante à Bentheim, et presque tous les gangs en proposaient. Stan n’avait donc aucun mal à s’en procurer.
Mais, pour Stan, les produits les moins forts ne suffisaient plus. Il lui fallait des stimulants plus puissants. Le gang lui en fournit de plus chers et, pendant un temps, le technicien en méchas parvint à suivre le rythme de son travail.
Jusqu’à ce que même ces produits ne lui donnent plus le coup de fouet nécessaire pour répondre aux attentes qu’on lui imposait. Ses excellents résultats lui valurent une meilleure rémunération, mais aussi davantage de responsabilités.
S’il cessait un jour de prendre des stimulants, non seulement il retomberait à un niveau inférieur à ses résultats précédents, mais il s’effondrerait complètement sous l’effet des graves symptômes de sevrage qui ne manqueraient pas de suivre.
Malgré tout, Leland avait quelque chose à dire sur le stimulant précis que Stan avait reconnu prendre.
« L’Enoncolantis-3 est une drogue difficile à se procurer. On la synthétise dans la frontière, car ses ingrédients de base ne peuvent être récoltés que sur des plantes extraterrestres qui s’y trouvent. Tout le monde n’en vend pas, et quand on en trouve, le prix est forcément élevé. »
Ves fronça les sourcils. « À quoi sert ce stimulant ? »
« Il présente deux avantages majeurs. D’abord, il améliore plus efficacement les capacités cognitives humaines, avec relativement peu d’effets secondaires. Ensuite, il est très difficile à détecter dans des conditions normales. La plupart des détecteurs installés sur les lieux de travail comme le Complexe d’Ansel du KNG repèrent de nombreuses drogues courantes, mais certainement pas l’Enocolantis-3. Cette substance est trop rare et trop difficile à détecter. »
« La demande pour ce produit est forte, mais il est difficile à trouver, résuma Ves. Combien coûte une dose ? »
« Sous forme de pilule, je dirais au moins mille crédits par pilule cérébrale ! »
Ves se retourna, stupéfait. « À ce point-là ?! »
Il avait beau avoir gagné assez d’argent pour remplir une piscine de pilules, il connaissait encore très bien les salaires des techniciens en méchas ordinaires. Même ceux du KNG, pourtant bien payés, n’auraient jamais pu s’offrir cette drogue en continu !
À voir Stan, on aurait dit qu’il avalait une pilule cérébrale chaque jour. Son salaire ne pouvait donc pas suffire à financer sa dépendance !
« Où trouves-tu l’argent pour payer ta dose quotidienne ? » lui demanda-t-il.
Stan ne voulait pas répondre. Il garda la bouche fermée, tandis que son corps était secoué de tremblements incessants. Ves regarda Leland, qui haussa les épaules.
« Je ne m’étais pas rendu compte que Stan était toxicomane. Les sédatifs et les autres drogues que nous lui avons injectés dans le sang se heurtent aux symptômes de son sevrage. Nous l’avons récupéré dans son appartement alors qu’il dormait encore ; il n’a donc pas eu le temps de prendre une pilule cérébrale. »
Cela expliquait les mouvements nerveux exagérés de Stan. Au Complexe d’Ansel, il ne se comportait pas très différemment d’un employé motivé. Les petites bizarreries de son attitude ne suffisaient pas nécessairement à faire soupçonner une toxicomanie, d’autant que chaque employé devait passer sous un scanner en arrivant au travail.
Mais ces scanners ne détectaient que les substances connues. L’immense industrie pharmaceutique clandestine concoctait sans cesse de nouvelles drogues et de nouveaux stimulants, capables de satisfaire avec ingéniosité les envies de leurs consommateurs sans déclencher les détecteurs.
Ves n’avait jamais entendu parler de l’Enoncolantis-3 ; le produit devait donc avoir été mis au point récemment. En revanche, il savait très bien ce que recouvrait l’appellation « pilules cérébrales ».
Ces stimulants dopants haut de gamme se vendaient très bien auprès des professionnels. Leur prix élevé n’arrêtait pas les talents prometteurs désireux de prendre l’avantage sur leurs collègues pour obtenir une promotion.
En fait, les concepteurs de méchas devaient être parmi les plus gros consommateurs de pilules cérébrales !
Qu’un technicien en méchas puisse se permettre de prendre chaque jour un produit aussi haut de gamme était étrange : aucun technicien ne pouvait financer longtemps une telle consommation. Par conséquent, même si Stan commençait déjà à souffrir du sevrage, Ves voulait absolument savoir comment il avait payé tout cela.
« Réponds-moi », répéta Ves en faisant peser sur lui toute la force de sa spiritualité.
Stan se contenta de secouer la tête d’un air nerveux.
« RÉPONDS-MOI ! » Ves abattit les deux poings sur la table.
Le choc soudain fit sursauter Stan, mais ses entraves le maintinrent attaché à son siège. La pression que Ves faisait peser sur lui, ajoutée à celle de son propre corps, était trop forte pour qu’il puisse la supporter !
« J’ai transmis des informations, d’accord ! Ils n’arrêtaient pas de me poser des questions et je devais répondre si je voulais recevoir ma prochaine pilule cérébrale ! »
Leland et Ves s’animèrent aussitôt. Voilà ce qu’ils voulaient entendre !
« À qui rendais-tu des comptes ? insista Ves. Qui te fournissait des pilules cérébrales en échange de renseignements sur le KNG ? »
« Je… Je ne sais pas ! Ils ne m’ont jamais dit qui ils étaient ! Quand on se lance là-dedans, on essaie toujours d’en savoir le moins possible ! »
Leland soupira. « Inutile. Suivre une piste aussi indirecte prendrait trop de temps. »
« Ça dépend des informations que Stan a fournies, répondit Ves avant de se tourner vers le technicien. Qu’est-ce que tu leur as transmis ? »
« Toutes sortes d’informations auxquelles j’avais accès. Des spécifications techniques. Des calendriers de production. Des listes de personnel. Des dispositifs de sécurité. Des cartes.
Des choses comme ça. »
Rien ne permettait d’affirmer que la Ligue martienne de libération était impliquée. Il pouvait tout aussi bien s’agir d’un concurrent du KNG qui cherchait à surveiller le Complexe d’Ansel.
À mesure que Stan répondait à ses questions, Ves ne trouva pas la preuve irréfutable qu’il cherchait. Qu’un employé loyal soit devenu une source pour un groupe inconnu ne constituait pas le délit majeur que Flashlight cherchait à imputer au KNG !