Chapitre 993
La flèche avait déjà quitté l’arc. Maintenant que Ves avait formulé sa demande, Leland s’empressa de mettre au point les détails de l’opération d’enlèvement et d’élimination.
Ves n’avait demandé que l’enlèvement, mais Leland insista pour qu’on élimine aussi la cible, afin de ne laisser aucune trace.
Ves avait beau être à deux doigts d’annuler sa demande, l’officier du renseignement avait pleinement adhéré à ses arguments : ils devaient interroger l’un des techniciens en méchas du Complexe d’Ansel.
Ves avait bel et bien des questions à poser. Il se sentait simplement mal à l’aise à l’idée du prix à payer pour mener l’opération sans éveiller les soupçons du KNG.
Après avoir passé tant de temps auprès des membres de Flashlight, il aurait dû mieux connaître leurs méthodes. Pour eux, le secret primait sur tout, et ils n’hésitaient pas à se salir les mains tant qu’ils atteignaient leurs objectifs !
Il se demanda à qui Flashlight rendait des comptes. Quel responsable politique ou quelle institution devait répondre de leurs nombreuses activités douteuses ?
Aux yeux de Ves, Flashlight accomplissait beaucoup de basses besognes dans l’ombre. Tant que personne ne les prenait sur le fait, ils ne pouvaient pas être tenus responsables de leurs méfaits. C’était peut-être pour cela que Flashlight poussait le culte du secret à l’extrême !
Ils voulaient simplement se couvrir, rien de plus, rien de moins !
Ves n’aurait pas dû s’étonner que Flashlight soit aussi égoïste que les autres institutions corrompues de la République Lumineuse. Le Ministère du Développement économique, Spotlight, le Sénat de la République et les autres privilégiaient tous leurs propres intérêts au détriment de leurs devoirs envers le public.
Ves commença même à douter que cette mission ait le moindre rapport avec Spotlight. Spotlight et Flashlight avaient-ils vraiment appris qu’une activité séparatiste se préparait au KNG, ou Flashlight les avait-ils pris pour cible dès le départ pour une tout autre raison ?
Pour l’instant, cette seconde possibilité lui paraissait plus probable. C’était bien le genre de Flashlight de choisir au hasard une entreprise florissante et très productive pour en faire la victime de sa croisade politique.
Quant aux raisons qui avaient poussé Flashlight à choisir précisément le KNG, Ves en voyait plusieurs.
Premièrement, le KNG était étroitement lié à l’Université Ansel de conception de méchas. Cette prestigieuse école exerçait une grande influence parmi les plus hauts échelons des concepteurs de méchas de la République Lumineuse. Les remettre à leur place en crucifiant quelques-uns de leurs anciens élèves les plus éminents calmerait leur arrogance, comme l’avait déjà dit Leland.
Deuxièmement, le KNG avait beau être un grand fabricant de méchas dont l’influence sur le secteur était encore plus considérable, il n’était pas trop important pour qu’on puisse se permettre de le laisser s’effondrer. Contrairement à certaines entreprises tentaculaires, le KNG évoluait sur des marchés où de nombreux concurrents pourraient combler le vide si ses portes venaient à fermer brutalement.
Quant à sa production militaire, les Volari Starkhawks et les autres régiments de méchas souffriraient de perdre leurs fournisseurs attitrés de méchas et de pièces détachées. Mais cette difficulté ne durerait que quelques mois, le temps qu’ils s’associent à une autre entreprise.
Les nombreuses relations du KNG seraient toutes éclaboussées par le déclin ou la chute de l’entreprise, causant un tort incalculable à toutes sortes de gens. Mais tant que la République Lumineuse elle-même pouvait encaisser les dégâts, Flashlight n’hésiterait pas à provoquer un tel événement.
Peut-être leur était-il plus facile de dormir en se disant que la République Lumineuse avait besoin d’un tel choc pour pousser les autres institutions à travailler avec davantage de sérieux. Ou peut-être Flashlight voulait-elle simplement s’en prendre à l’un des bras d’une organisation rivale.
Toutes ces considérations cyniques ne le menaient nulle part, aussi Ves les chassa-t-il rapidement de son esprit. Quoi qu’il en soit, travailler avec Flashlight lui permettait au moins de se ranger de leur côté. En montant à bord de leur train, il pourrait au moins se protéger dans une certaine mesure contre ce genre d’incident.
Le Groupe Kadar-Neyvis avait beau avoir de nombreuses relations, cela ne dissuadait nullement Flashlight. Il se pouvait même que l’agence ait entraîné la Deuxième Compagnie de Méchas dans sa ligne de mire dès le départ !
« Chaque organisation a des ennemis. »
Plus on se faisait d’amis, plus on s’attirait d’ennemis. C’était bien ce qui semblait résumer la situation actuelle du KNG. Tous ses appuis ne le protégeaient pas d’un adversaire assez déterminé pour le faire tomber, comme Flashlight.
« La Famille Larkinson a peut-être raison de rester sous leur radar. »
Grâce à leur réputation irréprochable et à leurs loyaux services, les Larkinsons n’avaient jamais eu à craindre de menaces internes à la République. Certes, ils avaient des rivaux et des ennemis, mais aucun n’évoluait à ce niveau, où la ruine de la grande et prospère Deuxième Compagnie de Méchas n’était qu’un mardi comme un autre pour les puissants !
« Malheureusement, je suis déjà trop impliqué pour m’en tirer. Et je dois aussi choisir un camp si je veux avancer. »
Les arguments qu’il avait avancés plus tôt pour collaborer avec Flashlight tenaient toujours. Comparée au Ministère du Développement économique, qui supervisait tant d’entreprises qu’il ne pouvait même pas apporter un soutien efficace au KNG, une alliance avec Flashlight semblait plus avantageuse.
Flashlight était dangereuse, c’était certain, mais Ves préférait être de son côté plutôt que de s’allier à ses ennemis !
Ves passa la nuit à faire des recherches sur son terminal. Le lendemain matin, Leland revint dans ses quartiers.
« Debout, Ves. C’est l’heure. »
« Quoi ? » Il le regarda, surpris. « C’est déjà fait ? »
« Ouais. Ça a pris moins de temps que prévu pour mettre tous les éléments du plan en place. Flashlight a l’habitude de ce genre d’opérations ; je n’ai eu qu’à emprunter certaines de ses infrastructures et ressources pour couvrir tous les aspects. Nous avons déjà capturé le technicien en méchas que tu voulais.
Si nous y allons maintenant pour l’interroger, nous pourrons nous débarrasser de lui avant l’après-midi et réduire au minimum la durée de son absence au KNG. »
Tous deux se dépêchèrent. Cette fois, ils ne sortirent pas par une issue normale, mais empruntèrent plutôt un tunnel souterrain. C’était par ce passage que Leland pouvait entrer et sortir de la base militaire sans que personne ne le voie.
Au bout du tunnel se trouvait une petite salle souterraine, où les attendait une voiture aérienne discrète aux vitres opaques. Dès qu’ils montèrent à bord, le véhicule se mit en route vers la périphérie de Mosville.
Là-bas, la voiture aérienne entra dans le garage d’un immeuble de bureaux en construction. Comme personne ne travaillait ce jour-là, Ves et Leland ne croisèrent âme qui vive avant d’arriver à un étage souterrain inachevé.
Leland les guida dans l’obscurité, éclairant leur chemin de la seule lumière de son communicateur. Ils atteignirent une porte renforcée, flanquée de deux agents baraqués portant des armes.
« Voici deux membres de l’équipe d’assaut qui vous appuie, dit-il. En temps normal, je vous les présenterais, mais moins vous en savez, mieux vous vous porterez. »
Ves lui adressa un sourire amer. « Je le sais. »
Les deux agents les laissèrent entrer en silence. À l’intérieur, la pièce vide avait été aménagée de façon familière. Une simple table trônait au centre. De l’autre côté, un technicien en méchas drogué et sédaté était assis, menotté à sa chaise métallique. À l’autre bout de la table se trouvait un siège isolé.
« Tu devrais t’asseoir, Ves. Je resterai sur le côté. Pour l’instant, c’est toi qui poseras les questions. »
« D’accord. »
Ayant déjà été des deux côtés d’un interrogatoire, Ves en connaissait assez bien la dynamique. En posant les questions, il devait amener son interlocuteur à le prendre au sérieux.
Comme son précédent stratagème contre Leland avait semblé donner quelques résultats, même timides, Ves concentra de nouveau son esprit. « Réveillez-le, s’il vous plaît. »
Leland appuya sur un bouton de son communicateur, déclenchant l’injection d’une substance dans le sang du technicien par un module dissimulé contre sa peau.
L’employé du KNG enlevé secoua brusquement la tête, chassant les drogues qui lui embrumaient l’esprit. « Qu’est-ce que… Où suis-je ? »
« Sebastian Rohill. » Ves parla avec autorité. Sa spiritualité résonna dans sa voix. Il capta tardivement l’attention de l’homme enlevé. « Vous avez des ennuis, Stan. Ça vous va si je vous appelle comme ça ? »
Stan semblait encore étourdi par les drogues qui circulaient dans son sang. Leland avait déjà expliqué que les différents produits chimiques le rendraient plus enclin à répondre aux questions, au prix d’une lucidité diminuée.
Apparemment, les éléphants qui piétinaient la conscience de Stan l’empêchaient aussi de prêter la moindre attention à la spiritualité qui tentait de l’influencer.
Ves haussa simplement les épaules, mais maintint son effet, au cas où cela aiderait Stan à se laisser convaincre. De toute façon, cela ne lui demandait pas beaucoup d’efforts de rester concentré.
« Qu’est-ce que… Pourquoi je ne suis pas au travail ? Je suis censé être au travail ! »
En recouvrant un peu ses esprits, Stan finit par comprendre dans quelle situation il se trouvait. Le caractère froid et désolé de la pièce n’arrangeait rien : on se serait cru dans une série policière.
« Où suis-je ? Qui êtes-vous ?! Attendez, je vous reconnais ! Vous êtes Ves Larkinson ! »
Ni Ves ni Leland ne firent quoi que ce soit pour dissimuler leur visage. Comme Ves avait passé beaucoup de temps au Complexe d’Ansel, la plupart des employés le connaissaient. Maintenant que Stan l’avait appelé par son nom, Ves savait qu’il n’avait aucune chance de survivre à la journée.
Même si Flashlight ne s’occupait pas de lui, Ves le ferait lui-même. Il ferma un instant les yeux, résigné, puis les rouvrit en se concentrant davantage.
Pour que cette sale affaire en vaille la peine, Ves devait réussir à soutirer des informations utiles à sa victime !
« Stan. En tant que liaison, je ne suis pas seulement chargé de superviser la production militaire au KNG. Je dois aussi débusquer les irrégularités. Je regrette de vous l’annoncer, mais votre comportement suspect a attiré notre attention. Nous savons que vous cachez quelque chose. »
Ves prononça ces derniers mots en faisant résonner sa propre spiritualité, ce qui leur conféra brièvement davantage de poids.
« Comment est-ce possible ?! » Stan paniqua. Peut-être les fortes ondes produites par cette dernière phrase l’avaient-elles un peu secoué, car le technicien en méchas ne remit jamais en question les affirmations de Ves. « J’ai toujours travaillé dur pour l’entreprise ! Je suis l’un des techniciens en méchas les plus performants du Complexe d’Ansel ! Je suis sur le point d’être promu ! »
« C’est justement parce que vous êtes si doué que vous avez éveillé nos soupçons ! » répliqua Ves. « Les techniciens en méchas ont leurs limites, et vous les avez toutes dépassées. Quelqu’un d’aussi doué que vous aurait dû devenir concepteur de méchas. Pourquoi prétendez-vous être technicien en méchas ?! »
« C-c-c’est juste que j’apprends vite ! »
« Absurde ! Vous n’avez jamais été bon à l’école, dans vos jeunes années ! Vous avez tout juste réussi à entrer dans l’une des écoles techniques d’Ansel, où vous vous êtes mystérieusement repris et êtes devenu un technicien en méchas qualifié. Mais même votre dossier scolaire ne laisse rien présager d’un prodige ! »
« Je me suis simplement amélioré dans mon travail grâce au KNG, d’accord ?! Ils prennent soin de nous et nous aident dans nos études ! »
« Encore des absurdités. Un élève médiocre n’aurait jamais pu progresser autant que vous en si peu de temps. Pour y parvenir, il faut être aussi doué qu’un concepteur de méchas. Mais vous, vous n’êtes certainement pas assez intelligent pour en devenir un, du moins dans des circonstances normales ! Alors dites-moi, Stan, quel est votre secret ? »
L’homme trembla sur sa chaise et promena plusieurs fois son regard de Ves à Leland, puis de Leland à Ves. Ves ne dit rien, mais continua de diriger sa spiritualité vers Stan, accentuant la pression.
Il ne semblait pas que l’effet soit aussi remarquable que celui de la volonté d’un pilote de mécha expert, mais Ves avait tout de même l’impression d’obtenir quelques résultats.
L’une des raisons pour lesquelles Ves avait choisi Stan, c’était qu’il semblait particulièrement sensible à la pression. L’homme se montrait déjà assez nerveux au travail. Il se donnait plus de mal que quiconque, comme s’il désespérait d’obtenir une promotion.
Une minute silencieuse s’écoula sans que personne ne dise rien à Stan. Sa nervosité, combinée aux drogues qui troublaient son esprit, faisait presque tout le travail pour le briser.
Ves se contenta de lui sourire d’un air entendu, comme s’il connaissait déjà le petit secret sordide qu’il cachait. Ce sourire donnait l’illusion que Ves maîtrisait parfaitement la situation.
« D’accord, d’accord ! Je vais vous le dire ! » finit par craquer Stan. « Je prends de l’Enoncolantis-3, d’accord ?! »
Ves cligna des yeux et interrompit son numéro d’intimidation.
« L’Enoncolantis-3 est un stimulant qui améliore les performances mentales, expliqua Leland, comprenant son étonnement devant cette étrange réponse. C’est l’un des stimulants les moins connus du marché noir, car il est assez coûteux. En comprimés, il améliore les fonctions cognitives pendant au moins une demi-journée.
Il est aussi très difficile à détecter avec la plupart des scanners, ce qui le rend très recherché par de nombreux travailleurs ! »
Alors voilà pourquoi Stan avait toujours l’air si nerveux ! Il abusait de substances !