Chapitre 991
Quand Ves revint voir Leland pour lui demander d’enquêter davantage sur le chef Nyquist et de le surveiller, l’officier du renseignement ne se montra pas franchement disposé à accéder à sa requête.
« Le but de la mission est de trouver des preuves de collusion séparatiste au sein d’une de nos entreprises nationales de méchas, rappela Leland à Ves. Et il faut absolument agir vite et discrètement. Mobiliser trop de ressources de Flashlight augmenterait les risques d’être démasqués, ce qui nous serait fatal, à nous comme à l’enquête. »
Ves fronça les sourcils. « Tu ne peux vraiment rien faire ? »
« Je peux le faire suivre pour observer ce qu’il fait pendant son temps libre. Je peux aussi charger un analyste d’enquêter sur ses antécédents. C’est tout ce que je peux faire pour t’aider. Tu peux te contenter de ça, Ves ? »
« C’est toujours mieux que rien. »
Flashlight employait probablement des centaines, voire des milliers de personnes à Bentheim seulement. Et pourtant, tout ce que Leland pouvait faire pour l’aider dans cette mission potentiellement cruciale, c’était de charger deux subalternes d’enquêter sur le chef Nyquist !
Après le départ de Leland, Ves s’allongea sur son lit, l’air pensif. Il avait le sentiment de ne pas pouvoir mener sa mission à bien dans le peu de temps qu’il lui restait. À une semaine et demie de l’échéance, il se heurtait à tant de contraintes qu’il pouvait à peine aller où il voulait ou poser les questions auxquelles il souhaitait obtenir des réponses.
« Vite et discrètement. C’est impossible. »
S’ils pouvaient prendre leur temps pour enquêter sur les activités suspectes du Groupe Kadar-Neyvis, ils finiraient forcément par découvrir quelques cadavres dans les placards de l’entreprise.
S’ils pouvaient faire des descentes surprises dans ses locaux et interroger certains de ses cadres, ils pourraient aussi mettre au jour ses secrets de cette manière.
Mais, privé de ces deux options, Ves avait l’impression d’être ligoté, incapable de faire le moindre mouvement.
Il finit par prendre une décision.
« Si je ne peux pas réussir par des moyens conventionnels, je n’aurai qu’à tricher. »
En fait, Leland lui avait déjà laissé entendre qu’il pouvait se montrer plus « créatif » dans son rapport à Flashlight au sujet des preuves de collusion avec l’ennemi.
Ves avait beau avoir décidé d’agir dans l’intérêt de sa carrière et de son entreprise, cette façon de procéder lui inspirait toujours des réserves.
Il aurait préféré éviter cette option, à moins de n’avoir aucun autre choix.
Il la mit donc à contrecœur de côté et chercha d’autres solutions au problème.
Peut-être… pourrait-il trouver une solution en renouant avec le Système !
Ves n’avait pas osé transporter le Système avec lui pendant son service au sein des Vandales flagrants, mais maintenant qu’il était de retour à Bentheim, qu’est-ce qui l’empêchait d’invoquer Lucky et le communicateur auquel le Système était relié, autour de son cou comme un collier ?
Mais Ves secoua vite la tête. « Les risques sont trop grands. »
Bentheim avait trop d’yeux et d’oreilles. Leland lui avait aussi fait comprendre indirectement qu’il était constamment surveillé dès qu’il se trouvait en public ou dans des endroits fréquentés par des agents de Flashlight.
En pratique, cela signifiait qu’il risquait à tout moment d’être repéré s’il utilisait le Système, peu importe où il se trouvait, surtout pour produire des effets spectaculaires. Il ne pouvait même pas exclure qu’un agent de Flashlight le surveillât en secret, là, tout de suite !
Saisi de paranoïa, Ves se concentra discrètement et fit appel à son sixième sens. Ne décelant rien d’anormal, il osa aller un peu plus loin et balaya ses quartiers à l’aide de tentacules jaillis du nuage éthéré de Spiritualité qui flottait dans son esprit.
Rien.
Cela ne le rassura pas complètement. Les gens ordinaires ne possédaient pas d’esprit assez puissant pour interagir avec la réalité, et Ves ignorait si sa Spiritualité était assez sensible pour détecter leur présence.
En proie à la paranoïa, Ves ne parvenait pas à se détendre ni à se reposer. Au bout d’un moment, il se redressa sur son lit et s’installa devant son terminal.
De toute façon, il pouvait facilement se passer de sommeil pendant une semaine, surtout depuis ses améliorations physiologiques supplémentaires. Le temps lui manquait ; il jugea donc inutile de gaspiller de précieuses heures à respecter un rythme humain normal.
Il parcourut distraitement le réseau galactique, cherchant des nouvelles de la guerre, mais n’y trouva étonnamment que peu d’informations fiables. L’opinion des citoyens de la République Lumineuse devenait de plus en plus pessimiste, à mesure que les pertes s’accumulaient et que l’armée échouait à déloger les Vesiens des systèmes stellaires qu’ils venaient de conquérir.
En relisant les comptes rendus des grandes batailles de la guerre actuelle, il ne put s’empêcher de devenir un peu cynique. Il n’avait jamais obtenu de réponse claire à la question de savoir si les guerres entre la République Lumineuse et Vesia n’étaient qu’une mascarade.
À quoi servait cette guerre ? À régler des griefs remontant à la fondation des deux États ? À venger les morts des conflits précédents ? À apaiser des tensions géopolitiques ?
Toutes ces raisons lui paraissaient lointaines et bien pâles. Pour le Brighter moyen, ils combattaient les Vesiens parce que ceux-ci tentaient de les envahir à chaque génération. Quant aux Vesiens, leurs classes populaires comme leurs élites convoitaient depuis toujours de nouveaux territoires et des faits d’armes pour faire avancer leurs carrières et servir leurs ambitions nationales.
« Pour la plupart d’entre nous, ces guerres sont bien réelles. C’est juste que la haine entre nos deux États s’est envenimée au point de devenir incontrôlable. »
Après avoir vainement fouillé le réseau galactique, Ves poursuivit son enquête pendant les jours suivants. Il retourna aux complexes d’Ansel et de Haston pour y déceler quoi que ce soit d’anormal. Il remarqua plusieurs pistes qu’il aurait voulu approfondir, mais son rôle de couverture ne lui permettait pas de le faire sans éveiller les soupçons.
Partout où il allait, Jeff ou un autre homme de main du Groupe Kadar-Neyvis le suivait. Rien de ce que faisait Ves ne leur échappait.
Bien souvent, il avait envie de laisser tomber toute apparence et de soulever chaque pierre que l’entreprise avait placée pour dissimuler ses activités douteuses.
En tant que concepteur de méchas rompu à leur production, il pouvait s’appuyer sur ses connaissances et son expérience pour déterminer où l’on fabriquait et expédiait des méchas et des pièces non déclarés. Mais même s’il connaissait ou soupçonnait fortement l’existence de telles activités, que pouvait-il faire ? Son rôle de liaison ne lui donnait pas le pouvoir de les dénoncer. Préparer un tribut pour l’Association de la Paix n’avait rien de suspect en soi.
Ves devait trouver des preuves plus concrètes.
Tandis que deux personnes continuaient d’enquêter sur le chef Nyquist, Ves raccourcit délibérément ses visites au Complexe de Mosville. À la place, il se mit à passer davantage de temps au Complexe d’Ansel.
Non seulement le Groupe Kadar-Neyvis y produisait ses précieux modèles de méchas spatiaux, mais Ves avait aussi le sentiment qu’il s’y tramait quelque chose d’important. Son intuition était la seule à lui souffler que quelque chose lui échappait, mais à force d’y passer du temps, il comprit peu à peu la raison de son malaise.
Certains techniciens en méchas d’Ansel étaient trop compétents.
Cela pouvait sembler étrange. Les écoles techniques formaient certains des meilleurs techniciens en méchas de la République Lumineuse. Grâce à leur proximité et à leur partenariat avec l’Université Ansel de conception de méchas, les techniciens diplômés d’Ansel étaient parfaitement préparés à travailler pour n’importe quel concepteur de méchas.
Les techniciens en méchas d’Ansel étaient donc clairement au-dessus du lot.
Mais, aussi talentueux qu’un technicien en méchas puisse devenir, il ne pourrait jamais égaler l’étendue des connaissances ni la maîtrise théorique d’un concepteur de méchas.
Ayant travaillé avec toutes sortes de techniciens en méchas chez les Baleiniers de Walter, les Griffes de Sang, le corps des méchas et un régiment déviant comme les Vandales flagrants, Ves avait côtoyé presque tous les profils de techniciens que la République Lumineuse pouvait offrir.
Certes, les techniciens de grande qualité d’Ansel étaient encore relativement nouveaux à ses yeux, mais leur compétence devait tout de même avoir des limites !
« Ceux qui sont trop doués pour être techniciens en méchas peuvent facilement choisir d’étudier la conception de méchas. »
Les conditions d’admission en conception de méchas n’étaient pas très exigeantes pour ceux qui tenaient à devenir concepteurs. Il suffisait à tout étudiant convenable d’avoir de bonnes bases en mathématiques et en sciences pour être admis sans trop de difficultés.
Nombreux étaient ceux qui, comme Ves, estimaient que la barre était beaucoup trop basse. Trop d’établissements formaient chaque année trop de concepteurs de méchas, bien plus que le marché ne pouvait en absorber.
Malgré la saturation du secteur, les gens rêvaient toujours de réussir en grand.
Les compétences des techniciens en méchas finissaient donc toujours par atteindre un plafond. La carrière de concepteur de méchas était bien plus prestigieuse. Même en cas d’échec, un concepteur partait avec un avantage qui lui permettait de décrocher un bien meilleur emploi qu’un technicien.
Ves trouvait donc un peu étrange que certains techniciens en méchas employés par le Groupe Kadar-Neyvis au Complexe d’Ansel possèdent des compétences dépassant le cadre de leur profession.
Cela n’avait aucun sens. D’où venaient-ils, et pourquoi se contentaient-ils de travailler comme de simples techniciens en méchas dans un endroit aussi ennuyeux ?
Ves ne remarquait ces anomalies que parce qu’il connaissait bien les différents profils de techniciens en méchas. La plupart des gens, et même des concepteurs de méchas qui passaient l’essentiel de leur temps dans un laboratoire de conception, n’auraient pas perçu ces différences subtiles.
Plus il passait de temps sur place, plus ces différences lui sautaient aux yeux. Peu de techniciens en méchas se distinguaient ainsi, mais ils occupaient néanmoins des postes essentiels dans l’usine.
Pourtant, le Groupe Kadar-Neyvis les traitait ouvertement comme de simples techniciens en méchas et ne les promouvait même pas au rang de chefs techniciens, qu’ils auraient pourtant dû atteindre.
Toutes ces questions s’accumulaient dans son esprit, mais il ne pouvait pas les poser à Jeff ou aux responsables du Complexe d’Ansel sans éveiller les soupçons.
Il lui fallait trouver leur origine d’une autre manière.
Mais toutes les autres solutions exigeaient trop de temps ou éveillaient trop de soupçons.
Ves avait l’impression que toutes les pistes possibles se trouvaient bloquées, pour une raison ou une autre.
Il commençait à détester cette mission.
À mesure que l’échéance approchait, Ves ressentait une pression croissante : il devait rédiger un rapport en y glissant quelques accusations controversées, aussi « créatives » soient-elles. Même si ses inventions semblaient choquantes et invraisemblables, le simple fait qu’elles viennent de lui, membre de la respectable Famille Larkinson et concepteur de méchas décoré, servirait déjà les objectifs politiques de Flashlight.
Il comprit pourquoi l’idée de fabriquer des preuves le mettait si profondément mal à l’aise.
Il décevrait sa famille.
Pire encore, en abusant de la crédibilité que les Larkinson avaient bâtie pendant si longtemps, il porterait un coup immense à leur réputation.
Sa récente rencontre avec Melinda n’avait fait que souligner le contraste entre un concepteur de méchas malhonnête comme lui et une officière irréprochable comme elle. Plutôt que de voir en Melinda une exception, il devait bien admettre que c’était lui qui s’était écarté des valeurs des Larkinson !
Ves n’avait pas passé beaucoup de temps parmi les adultes de la Famille Larkinson, mais il savait que la plupart étaient de simples pilotes de méchas ou des gens ordinaires exerçant des métiers civils ennuyeux. Même les Larkinson les mieux placés, comme l’oncle Ark ou Grand-père Benjamin, n’avaient jamais commis le moindre acte répréhensible au cours de leur longue carrière.
Maintenant qu’il y réfléchissait, cela lui semblait assez étrange. Pourquoi les Larkinson tenaient-ils tant à rester honnêtes dans une société où personne ne jouait franc jeu ?
« Voilà pourquoi la Famille Larkinson n’a jamais pris de l’importance, malgré tout ce que nous avons apporté au corps des méchas. »
Mais, en tant que Larkinson lui-même, Ves comprenait aussi, dans une certaine mesure, pourquoi aucun d’entre eux n’avait jamais cherché à dépasser ses moyens. Ils se satisfaisaient parfaitement de leur rôle actuel. Chercher à accaparer davantage de pouvoir n’était pas toujours une bonne idée : les jeux auxquels se livraient les puissants étaient incroyablement risqués.
« Les familles montent et déclinent sans cesse. Que la Famille Larkinson ait conservé la même stature depuis la fondation de la République Lumineuse est admirable. »
L’intégrité n’était pas forcément une mauvaise chose. Elle avait valu aux Larkinson une réputation de confiance et, même si elle ne leur permettrait jamais d’accéder aux plus hautes sphères du pouvoir, elle assurait à toute la famille une précieuse stabilité à long terme.
Quoi qu’il pensât de lui-même, Ves restait un Larkinson. Tout ce qu’il faisait rejaillissait d’une façon ou d’une autre sur sa famille. Certes, il ne se sentait pas très coupable lorsqu’il tirait avantage de procédés douteux, mais impliquer le reste de sa famille était une tout autre affaire.
Ves ne voulait donc vraiment pas fabriquer de preuves. Cela ne lui nuirait pas nécessairement à lui, mais ce serait poignarder les Larkinson dans le dos.
« Il faut que je trouve une autre solution. »