Chapitre 990
Flashlight fit les choses rapidement. Au début du lendemain, Ves se réveilla et trouva une tablette posée sur le terminal de son bureau. Il la prit aussitôt et se mit à lire son contenu.
« Le dossier du chef Nyquist ! »
Il était plutôt complet. Il relatait tous les événements officiels de la vie de Nyquist, de sa naissance à son inscription dans une école technique, puis à son engagement dans le Corps des Méchas, son parcours au sein des Sparky Nuts et sa libération honorable après la guerre.
En parcourant le dossier, Ves trouva quantité de détails intéressants qui enrichissaient sa compréhension de son sujet, mais aucun n’avait grand-chose à voir avec son enquête.
« Rien n’indique qu’il ait des liens avec d’autres entités. »
Son dossier, volumineux mais plutôt ennuyeux, le rattachait étroitement aux Sparky Nuts et à Méchas Neyvis, qui avait fini par devenir le Groupe Kadar-Neyvis.
Cette fois, pourtant, son intuition le poussa à s’interroger un peu sur le passé du chef Nyquist. Quelque chose, dans la façon dont le chef technicien avait esquivé ses questions la veille, le chiffonnait. Sa manière de faire semblait trop rodée, trop calculée.
Ce n’était pas suffisant pour considérer le chef Nyquist comme suspect, mais Ves se dit qu’il y avait peut-être davantage à découvrir que ce que son dossier irréprochable laissait entendre.
Malgré la pression qui pesait sur lui pour qu’il déniche des éléments concrets sur le Groupe Kadar-Neyvis, Ves ne consacra pas tout son temps à son enquête.
En plus de ses activités annexes visant à promouvoir son image publique dans l’espoir de susciter davantage d’intérêt pour la LMC, il reprit aussi contact avec un autre Larkinson.
« Ves ! On dirait que mon cousin préféré se porte bien ! Ton uniforme m’impressionne vraiment ! »
« Melinda ! » Ves sourit et la salua dans un établissement du quartier des Divertissements. Il remarqua aussitôt les nouveaux galons sur son uniforme. « Tu es capitaine de la Garde planétaire, maintenant ? »
« Ça fait plus d’un an. » Elle répondit d’un ton las. « Ce n’est pas aussi formidable que ça en a l’air. Mes responsabilités ont quadruplé, et maintenir l’ordre sur cette planète est déjà un travail épuisant. Des centaines d’incidents graves éclatent chaque jour aux quatre coins de Bentheim et nécessitent l’intervention de nos méchas. »
« Malgré tout, tu es l’un des rares Larkinson de notre génération à avoir atteint le grade de capitaine de mécha. »
« Bah, comparé à tes accomplissements, ce n’est rien. » Elle balaya son compliment d’un geste et s’efforça de garder son sérieux. « Les autres Larkinson qui servent dans le Corps des Méchas, comme toi et Ghanso, sont les véritables héros de la famille. »
Ves sourit. « Je ne suis qu’un concepteur de méchas. »
« Un concepteur de méchas sacrément riche, et même un héros de guerre, maintenant. Je parie que nos tantes et nos oncles, au Domaine Larkinson, te voient d’un tout autre œil. L’argent que tu rapportes au Domaine Larkinson en a rendu beaucoup avides, mais maintenant que tu as gagné plus de distinctions au combat que la plupart de nos pilotes de méchas de cette génération, ils vont sans doute modérer un peu leurs exigences. »
« La famille n’en avait qu’après l’argent, c’est ça ? »
« Jamais ils n’auraient imaginé que l’un de nous réussirait aussi bien à lancer une entreprise. Le secteur des méchas est notoirement difficile à pénétrer. Comment as-tu réussi à exceller comme concepteur de méchas ? »
« Oh, surtout grâce à la chance et aux occasions. Je suis aussi plutôt doué pour étudier, si je peux me permettre de le dire. »
Ves n’aimait pas trop parler de lui. Il changea donc de sujet et lui posa quelques questions sur les différentes situations auxquelles elle avait été confrontée. En tant qu’officière de mécha de la Garde planétaire, elle avait assisté à toutes sortes d’incidents inquiétants : un pilote de mécha devenu fou qui avait saccagé une académie après y avoir raté un cours, ou encore les attaques terroristes habituelles du Mouvement de libération de Bentheim.
« Le Mouvement de libération de Bentheim continue ? » demanda Ves, les sourcils froncés.
Il aurait cru qu’ils se feraient discrets en prévision de l’attaque vésienne imminente contre Bentheim.
« Les attaques ont perdu de leur ampleur, mais elles sont tout aussi destructrices. » Sa cousine aînée reprit : « Au lieu de semer le chaos avec des méchas de contrebande ou non enregistrés, ils envoient des escouades de fantassins sacrifiables s’en prendre à des infrastructures importantes : centres logistiques, usines, dépôts stratégiques de carburant, et j’en passe.
Je ne sais pas où ils ont trouvé autant de vrais croyants, parce que presque aucun de ceux qu’ils envoient ne revient vivant. »
« Ah. » Cela ressemblait beaucoup plus à des préparatifs en vue d’une invasion. « Mais même si le MBB n’a pas déployé ses méchas ces derniers temps, ça ne veut pas dire qu’ils s’en sont débarrassés, si ? »
Cette remarque mit Melinda de mauvaise humeur. « Oui. Je ne sais pas ce que prépare le MBB, mais les huiles pensent qu’ils complotent quelque chose d’énorme. Quoi que mijotent les séparatistes, c’est suffisant pour mettre toute la Garde planétaire en état d’alerte maximale. »
« Où en est la traque de leurs méchas cachés ? »
« Pff. » Elle renifla. « Les enquêteurs ne servent pas à grand-chose. Le MBB a toujours su bien cacher ses méchas, et cette fois, ils les ont encore mieux dissimulés. Je suis presque sûre qu’ils ont des hommes à l’intérieur pour les prévenir de nos raids. »
C’était là la triste réalité lorsqu’on essayait d’éradiquer un mouvement séparatiste vieux de plusieurs siècles.
Après avoir discuté un moment et renoué leurs liens, Ves fut saisi d’une idée soudaine.
« Dis, Melinda, en tant que capitaine de la Garde planétaire, tu mènes beaucoup d’enquêtes, non ? »
« Je suis pilote de mécha, Ves. Je me contente surtout d’intervenir quand les incidents se produisent. Retrouver les coupables, c’est le travail des autres. »
« Malgré tout, tu as vu pas mal de choses louches, alors tu dois t’y connaître un peu, non ? En ce moment, je travaille comme concepteur de méchas de liaison auprès du Groupe Kadar-Neyvis. Tu connais la Deuxième Compagnie de Méchas ? »
Elle hocha la tête. « C’est l’une des entreprises de méchas en plein essor à Bentheim. Elle est plutôt irréprochable, comparée à certaines autres. »
« Eh bien, j’aurais besoin de ton aide. Il y a un chef technicien sur leur liste de paie que je n’arrive pas à cerner. »
Ves lui décrivit le chef Nyquist. La capitaine de mécha esquissa un sourire et croisa les bras.
« Je comprends pourquoi il te paraît suspect. Tu as du flair, Ves. »
« Je t’écoute. D’après ce que j’ai appris, son passé n’a rien de suspect. »
Melinda leva un doigt. « Il y a un aspect que tu as négligé dans ton enquête. En fait, il y en a deux. D’abord, sa jeunesse. Où est-il né ? Où a-t-il grandi ?
Qui étaient ses amis, et est-il toujours en contact avec eux ? Ensuite, ce genre de dossier ne concerne qu’une seule personne. Et sa famille ? Son dossier à lui est peut-être irréprochable, mais qu’en est-il de son père ? De sa mère ? Il a peut-être un frère ou une sœur délinquant aussi. »
Ves ouvrit de grands yeux. « Je n’y avais pas pensé ! »
« Un dossier isolé ne suffit pas pour attraper les criminels. Ce n’est qu’un point de départ, qui permet ensuite d’explorer d’autres pistes. Pour l’instant, je ne sais pas exactement pourquoi ce Nyquist te paraît si suspect, mais dans ce genre de cas, il vaut toujours la peine de creuser son passé. »
Ves la regarda d’un air suppliant. « J’aimerais te demander un service. Je n’ai pas autant d’expérience que la Garde planétaire pour enquêter sur le passé de quelqu’un. Tu pourrais te renseigner sur sa vie ? Je t’en devrai une. »
Elle fronça les sourcils. « Enquêter sur un citoyen au hasard, sans motif, serait tout à fait déplacé. Si tu crois que je peux abuser de mon autorité au sein de la Garde planétaire, tu te trompes complètement. Je devrais déposer un rapport et obtenir l’autorisation de mes supérieurs avant d’entreprendre quoi que ce soit. Je ne peux pas leur dire que je veux enquêter sur un citoyen irréprochable de la République pour rendre service à quelqu’un. »
Il s’était laissé emporter. Toutes les institutions de la République Lumineuse n’étaient pas sensibles aux pots-de-vin et aux manœuvres d’influence. Melinda, au moins, était parfaitement incorruptible !
« Tu ne peux vraiment rien faire ? »
« Pas sans motif, Ves. C’est la loi. »
Constatant qu’il ne réussirait pas à la convaincre de contourner les règles pour lui, il renonça à sa demande. Il comprit un peu tard qu’une Larkinson aussi droite que Melinda respectait l’éducation qu’elle avait reçue dans sa famille : elle devait toujours servir avec honnêteté et intégrité !
Ves, lui, n’avait pas reçu cette éducation et n’avait donc jamais été imprégné de ces valeurs.
C’était sans doute un grave oubli de la part des Larkinson.
Le problème, c’était que Ves avait exercé son influence sur tant de gens ces dernières années qu’il avait fini par se forger une vision cynique de la société. Il pensait pouvoir faire plier n’importe qui, ou le pousser à enfreindre les règles, pourvu qu’il propose un pot-de-vin suffisamment alléchant !
Ves avait du mal à s’adapter à la situation. Après avoir passé tant de temps avec des gens qui estimaient que la fin justifiait les moyens ou qui toléraient toutes sortes de méfaits du moment qu’ils obtenaient un résultat, côtoyer quelqu’un d’honnête le déstabilisait profondément !
C’était comme s’il avait passé tant de temps avec des menteurs, des tricheurs et des vauriens qu’il avait oublié comment se comportaient les gens normaux !
Ves secoua la tête. Il ne pouvait pas s’occuper de ce problème pour le moment. Il décida de changer d’approche. « Tu pourrais faire autre chose pour m’aider ? »
Melinda réfléchit un instant. « Je peux te donner des conseils et te faire part de mon avis sur certaines questions, mais c’est tout ce que je peux faire. En tant que membre de la Garde planétaire, je dois respecter de nombreuses règles qui encadrent mon comportement. Nous sommes chargés d’assurer la sécurité publique sur Bentheim, mais nous devons aussi respecter les droits individuels de nos citoyens. »
« Je comprends. » répondit-il, sans parvenir à dissimuler sa déception.
« Qu’est-ce qui t’arrive, Ves ? Pourquoi cette enquête te tient-elle tant à cœur ? À ce que j’ai compris, le Corps des Méchas veut simplement t’éloigner des combats. Pas besoin de fouiner du côté du GKN. Nous n’avons jamais reçu de plaintes à leur sujet, ni relevé quoi que ce soit qui dépasse les limites. »
Comment aurait-il pu se confier à Melinda ? En plus de ne pas se sentir à l’aise dans cet endroit, il ne pouvait pas la laisser découvrir ses nombreuses activités douteuses.
« C’est difficile à expliquer. » Il lâcha ces mots, un peu maladroitement, faute de mieux. « La guerre a été éprouvante. Je ne peux pas te raconter ce que j’ai traversé, mais je me demande parfois combien de dangers la galaxie recèle encore. »
« Si tu as besoin de te libérer d’un poids, sache que je suis là pour toi, Ves. C’est à ça que sert la famille. Nous autres Larkinson, nous veillons toujours les uns sur les autres. »
Il ne pouvait pas lui parler des secrets qu’il avait découverts sur Aeon Corona VII.
L’origine de la MTA et de la CFA. L’influence cachée du Pacte des Cinq Parchemins sur l’histoire de l’humanité. L’existence de Sigrund et la fuite de cette entité hybride, à la fois IA et extraterrestre, dans l’immensité de la galaxie.
Tout cela n’était qu’un échantillon des nombreuses révélations qui lui pesaient et qu’il ne pouvait dévoiler sans en subir les conséquences.
Parmi tous les secrets auxquels il venait de penser, l’incertitude persistante au sujet de Sigrund continuait de le hanter. Leur entente actuelle ne tenait qu’à un fil. Elle ne pourrait jamais durer éternellement. L’IA finirait soit par révéler que Ves était un Fils Saint, soit Ves finirait par dénoncer Sigrund comme une IA consciente en fuite.
Le jour où l’un d’eux serait assez puissant pour ne plus craindre les conséquences de cette révélation, les secrets de l’autre éclateraient au grand jour. Ves devait vite devenir plus puissant, comme concepteur de méchas et comme homme d’influence, s’il voulait survivre à la tempête inévitable qui s’ensuivrait !
Le pire, dans cette incertitude qui le rongeait, c’était que Ves n’avait aucune idée du moment où Sigrund deviendrait assez puissant pour assumer les conséquences de sa propre révélation ! Cela pouvait arriver dans un an, une décennie ou peut-être même un siècle.
Il ne faisait toutefois aucun doute à ses yeux qu’une IA consciente possédait une capacité de développement exceptionnelle. Plus Sigrund accumulait de pouvoir, plus il devenait terrifiant !
Ves se tourna donc vers Melinda et lui adressa un sourire crispé. « Je vais bien. Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi. »