Chapitre 984
Comme sa visite au complexe de conception du Groupe Kadar-Neyvis ne devait se prolonger que jusqu’à l’après-midi, Ves eut encore la soirée pour lui après le départ de Leland. Il décida d’abuser une nouvelle fois de ses privilèges et quitta la base après s’être approprié une autre navette militaire.
De toute façon, en tant que concepteur de méchas de liaison, il n’avait pas à trop se soucier de rester à son poste. Après tout, il n’était affecté ni à un vaisseau ni à une base ; presque personne ne se préoccupait donc de savoir s’il partait sans demander de permission !
« Où souhaitez-vous aller, monsieur Larkinson ? »
« Emmenez-moi au centre du District de la Pluie. »
Le pilote de la navette se retourna sur son siège. « Le District de la Pluie, monsieur ? Ce n’est pas prudent. Ce quartier est le territoire des Griffes de Sang ! »
« Oui, je sais. Je ne risque rien là-bas. Ce n’est pas comme s’ils osaient s’en prendre à un homme en uniforme. Maintenant, cessez de poser des questions et faites décoller cette navette ! »
Il n’avait beau pas disposer de beaucoup de temps libre à Bentheim, Ves tenait tout de même à régler quelques affaires personnelles. C’était une occasion rare de pouvoir parcourir Bentheim alors que la guerre faisait encore rage ; comment aurait-il pu ne pas en profiter jusqu’à en abuser ?
La navette survola la ville un court moment avant d’atterrir dans le District de la Pluie, un quartier défavorisé de Dorum. Dès que Ves en descendit, de nombreux visiteurs et habitants présents sur le parking le dévisagèrent d’un air méfiant.
Son uniforme de service détonnait complètement dans ce quartier mal famé de la capitale !
Ves se contenta de sourire aux curieux et se mit à parcourir les grandes avenues du quartier. Partout où il passait, il attirait les regards. La nouvelle se répandrait, et des images de lui finiraient par fuiter. Beaucoup se demanderaient peut-être pourquoi il était entré seul dans le District de la Pluie, vêtu de cette manière ; l’incertitude alimenterait la diffusion de son image.
Il n’avait pas l’intention d’attirer ainsi l’attention du public, mais c’était un avantage appréciable, même si sa réputation pâtissait légèrement de son entrée dans le District de la Pluie.
Après tout, tout le monde savait que les Griffes de Sang régnaient ici. Le gang possédait de nombreuses propriétés par l’intermédiaire de sociétés-écrans et dirigeait quantité d’activités dans l’ombre.
Ves savait, par exemple, que les Griffes de Sang géraient ici une arène clandestine de méchas ainsi qu’un marché noir. Ni l’une ni l’autre n’avaient une très grande envergure, car le gang craignait d’attirer l’attention des autorités. Tant que ces établissements louches ne faisaient pas trop parler d’eux, les autorités locales de Bentheim n’étaient guère enclines à gâcher la fête.
Ves ne put s’empêcher de sourire à cette complicité tacite. Ce qui se passait à Bentheim ne différait en rien des activités douteuses qui prospéraient dans le Système de Harkensen.
La seule différence notable tenait à ce que Bentheim attachait beaucoup plus d’importance à préserver une image respectable. En tant que système portuaire légitime, il tirait la majeure partie de ses revenus de l’industrie honnête et du commerce légal.
Le problème, c’était que les activités illicites s’installaient toujours là où circulait l’argent. Les systèmes portuaires attiraient plus de gangs que d’ordinaire, en raison du volume colossal des transactions qui s’y déroulaient. Les Griffes de Sang dominaient donc si solidement la pègre de Bentheim que même la Garde planétaire fermait les yeux sur leurs activités, tant qu’elles respectaient un certain pacte social !
Les trois gangs dominants régnaient de fait en maîtres sur leurs territoires respectifs !
Après avoir constaté cette interdépendance flagrante entre activités légales et illégales, Ves comprit qu’elle révélait l’impuissance des autorités. Le crime sévissait partout et existait depuis la nuit des temps.
Que ce soit aux confins de la galaxie ou en son centre, bien des gens trouvaient le moyen de contourner le système ou de satisfaire un besoin que le gouvernement réprouvait. Bentheim était peut-être moins sûr et plus chaotique, avec tous ces gangs qui se disputaient leur part du gâteau, mais la situation aurait pu être bien pire si les Griffes de Sang ne contenaient pas la violence sur leur territoire.
Les combats nuisaient aux affaires. Si de petits gangs rivaux composés de vauriens se battaient constamment pour les secteurs les moins attrayants de Bentheim, un endroit comme le District de la Pluie maintenait un semblant d’ordre afin que les visiteurs se sentent assez en sécurité pour fréquenter ses établissements.
Ves entra dans un bar délabré appelé le Mécha à trois pattes.
« Hé, t’es bien le Larkinson ? » lança un voyou qui attendait près de l’entrée.
« Ouais. »
« Le Champion de Sang m’a dit de t’emmener à l’étage. Allez, viens. »
Ves suivit le type dans l’escalier d’un bar miteux, mais étrangement accueillant. Les voyous et autres vauriens qui buvaient dans cet établissement crasseux le dévisagèrent avec insistance.
À l’étage, ils entrèrent dans une pièce privée où une autre personne était déjà affalée sur un canapé taché de bière. La femme leva les yeux à son arrivée et lui adressa un geste nonchalant.
« Yo. »
« Ça fait des années qu’on ne s’est pas vus, et c’est tout ce que tu trouves à me dire, Raella ? »
« Qu’est-ce que tu espérais, Ves ? » répliqua sa cousine, d’un ton irrité. « Que je m’extasie devant ton uniforme bien coupé et tes décorations impressionnantes ? J’ai quitté les Larkinson parce que je voulais faire carrière à ma façon, au lieu de m’engager bêtement dans l’armée comme tout le monde ! »
« Doucement, je voulais juste te voir, cousine. Je ne suis pas là pour te faire la morale ni pour te ramener dans la famille. »
« Hein ! Te voir en uniforme me met hors de moi. Ça me rappelle toutes ces tantes et tous ces oncles déçus que je ne suive pas la tradition familiale. Et tu n’as rien arrangé en retrouvant mon numéro de communicateur et en m’ordonnant de venir te voir. Comme ça, sans plus ! »
« Je me souviens t’avoir envoyé une demande, précisément. Si tu ne voulais pas me voir, tu n’avais qu’à dire non », répliqua Ves, vexé.
« Ouais, bien sûr. Qui pourrait bien dire non au chouchou du moment de la famille ? À part ce Ghanso, tu es le Larkinson le plus décoré de notre génération ! »
Ves aurait dû en être fier, mais Raella parlait comme s’il était devenu un drone Larkinson écervelé, soumis à la tradition familiale qui poussait les siens à s’engager dans l’armée.
« Je n’ai pas envie de me disputer avec toi. On peut passer à autre chose ? Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus et, même si tu as coupé les ponts avec la famille, nous sommes toujours parents. »
« … D’accord. Mais évite de parler de quoi que ce soit qui m’énerve. »
Assis à côté de la pilote de mécha sur le canapé, Ves l’observa avec curiosité. Elle n’avait pas tellement changé depuis la dernière fois, mais, comme lui, elle avait gagné en assurance. Elle avait aussi mûri et semblait plus décidée et plus sûre d’elle qu’autrefois.
« Comment ça se passe avec les Griffes de Sang ? »
« Très bien ! J’ai gagné et perdu ma part de combats dans les arènes clandestines. Il y a quelque chose de délicieusement grisant dans ces affrontements. »
« Tu as déjà risqué ta vie ? »
« Bien sûr ! En général, je sais quand m’éjecter ou capituler à temps, tout de même. C’est une compétence indispensable quand on participe à un duel de méchas presque sans règles. »
Ves eut l’impression qu’elle minimisait les risques. Même si les duels de l’arène clandestine ne se terminaient pas toujours par la mort d’un combattant, les chances qu’il y ait des victimes restaient nettement plus élevées.
Raella avait sans doute survécu jusqu’ici malgré quelques défaites parce qu’elle faisait partie du gang et qu’elle était une pilote de mécha très compétente. Les Griffes de Sang auraient été folles de la traiter comme une moins que rien. Sa formation de pilote de mécha Larkinson lui donnait l’avantage sur la plupart des amateurs qui participaient à ce genre de duels clandestins.
« Le type à l’entrée t’a appelée Champion de Sang. Qu’est-ce que ça veut dire ? » demanda-t-il.
« Oh, ça ? C’est leur façon de désigner un champion de méchas. Je m’en suis plutôt bien sortie ces derniers temps. » Elle adressa un sourire à Ves. « Tous ces combats à te glacer le sang m’ont enfin permis de montrer mes talents de duelliste. Je n’ai plus rien à voir avec la pilote de mécha que j’étais avant. En tant que Champion de Sang, j’ai atteint les échelons intermédiaires des Griffes de Sang.
Je ne dirige aucune entreprise ni rien de ce genre, mais je suis très bien payée et j’obtiens le mécha que je veux. »
« C’est généreux de leur part. Mais on dirait que tu ne profites pas de tout ça gratuitement. »
« Oh, ça ne dure que tant que je suis en vie et en état de combattre. Je dois aussi représenter les Griffes de Sang dans des duels rituels quand ils affrontent leurs rivaux. »
Raella prenait les risques avec beaucoup de détachement, mais Ves se doutait qu’elle risquait constamment de mourir ou de ressortir grièvement blessée. Il aurait voulu lui faire la leçon sur les dangers auxquels elle s’exposait volontairement, mais il se retint. Servir dans l’armée en pleine guerre n’était pas moins risqué, et elle avait fait son propre choix.
Après avoir échangé quelques banalités sur leur situation, Ves en vint au véritable motif de sa visite.
« Raella, si je t’ai demandé de me voir, ce n’est pas seulement pour prendre de tes nouvelles. Je voulais te demander un service. »
Elle haussa un sourcil. « Vraiment ? Le grand Ves daigne s’abaisser à mon niveau pour demander de l’aide ? »
« Ne fais pas comme si je te prenais de haut. Ce n’est jamais arrivé ! »
Elle lui lança un regard sceptique. « Ouais, bien sûr. Allez, accouche. Qu’est-ce que tu veux ? »
« Je voudrais que tu uses de ton influence auprès des Griffes de Sang pour rassembler tous les renseignements qu’elles possèdent sur une Deuxième Compagnie de Méchas locale appelée le Groupe Kadar-Neyvis. »
« Pourquoi tu veux ça, bon sang ? »
« Pour l’instant, j’ai été affecté au GKN en tant que concepteur de méchas de liaison. Je veux mieux connaître l’entreprise, mais je ne peux pas leur demander de me révéler leurs secrets les plus compromettants. Je me suis dit qu’un gang aussi puissant et bien implanté à Bentheim que les Griffes de Sang en savait plus sur le GKN que les autorités locales.
Alors, tu pourrais te renseigner et voir si elles accepteraient de me transmettre quelques dossiers compromettants sur l’entreprise ? Discrètement, s’il te plaît. Je ne veux pas que qui que ce soit l’apprenne. »
Raella fronça les sourcils. « C’est vraiment difficile de faire quoi que ce soit discrètement au sein de l’organisation. Les Griffes de Sang sont immenses et je ne suis qu’une de leurs pilotes de méchas. Toute la partie commerciale est gérée par une autre branche du gang. »
« Tu peux le faire ou pas ? »
Elle eut un sourire en coin. « Bien sûr ! Tu me prends pour qui ? Je suis un Champion de Sang ! C’est un peu triste à dire, mais je suis l’une de leurs meilleures pilotes de méchas ! À part les vieux briscards qui se battent aux côtés de Monty le Décapiteur depuis des décennies, tout le monde respecte mes talents !
Je suis sûre de pouvoir passer aux bureaux commerciaux de l’organisation et dénicher les infos sur cette Deuxième Compagnie de Méchas. Par contre… ça va te coûter, Ves. »
« Oh, allez, on n’est pas de la même famille ? »
« Si. C’est pour ça que je n’ai pas refusé. Je ne peux même pas te promettre que j’arriverai à mettre la main sur ces dossiers, mais si tu me dédommages, je ferai de mon mieux. »
Ves réfléchit un moment, puis soupira. « Tant qu’on ne parle pas de trahison ou d’un truc du genre, d’accord. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? »
« Je veux que tu me donnes trois de tes Seigneurs de Cristal les mieux cotés. Les modèles à étiquette argentée, pas ces minables versions à étiquette bronze. »
Il en eut presque la nausée. « Les méchas ne poussent pas sur les arbres, tu sais ? Tu te rends compte du prix de tous ces méchas ? C’est bien plus que tout ce que tu as jamais dépensé ! »
« Je m’en fiche ! Je veux des méchas à offrir à mes supérieurs pour me les mettre dans la poche. En plus, ça t’aidera aussi. La LMC et toi vous attirerez les bonnes grâces des Griffes de Sang si vous leur faites un cadeau de ce genre. Toutes les autres entreprises de méchas le font tout le temps, tu sais ! C’est comme ça que Bentheim fonctionne, en réalité !
Les entreprises qui tardent trop à verser leur tribut… eh bien, elles ne font pas long feu. »
Ves ne connaissait pas exactement la situation financière de la LMC, mais il se disait qu’elle ne devait pas être au bord de la faillite au point que lui « offrir » trois Seigneurs de Cristal la mette en difficulté. Et si c’était le cas, il pourrait toujours dédommager l’entreprise avec ses fonds personnels.
Le coût initial de ce remboursement était certes très élevé, mais si cela faisait avancer la mission et améliorait ainsi ses relations avec Flashlight, le jeu en valait la chandelle. Aussi douteux que tout cela puisse paraître, au bout du compte, c’était pour la bonne cause.
« Marché conclu. »