Chapitre 978
Son entretien avec Marcella s’éternisa plus longtemps que Ves ne l’avait prévu.
Comme Marcella contrôlait cinq pour cent des parts de la LMC et disposait d’un représentant au conseil d’administration, elle était parfaitement au fait de sa situation.
Ves écouta ses explications et les commenta, mais, dans l’ensemble, il jugea inutile de donner de nouvelles instructions.
« Avec Calsie, ton grand-père et moi, nous contrôlons la majorité des parts. Nous avons assez de pouvoir pour résister aux pires excès du Ministère du Développement économique. Aucun de nous ne veut que l’entreprise périclite. »
« Tant mieux. Au fait, comment Calsie s’en sort-elle comme PDG par intérim ? J’ai entendu dire qu’elle tenait plutôt bien la barre. »
« Difficile à dire, répondit Marcella. Elle a ses propres idées sur la politique de l’entreprise. Cela dit, elle a consciencieusement défendu tes intérêts là où c’était important. Le seul problème, c’est que tout le monde la prend pour une bonne poire ; elle n’arrive donc pas à s’imposer autant que toi. Elle n’a clairement pas l’étoffe pour diriger la Deuxième Compagnie de Méchas, une entreprise pesant plusieurs milliards de crédits. »
« À mes yeux, le premier point compte davantage que le second. Et puis, tant que les autres font correctement leur travail, le PDG n’a pas vraiment besoin d’être un expert. Si je plaçais un cadre plus expérimenté à la tête de l’entreprise, je risquerais de faire entrer un agent au service de quelqu’un d’autre. Je ne peux pas me permettre de laisser une autre influence s’immiscer dans ma propre entreprise », dit-il.
« Tu es vraiment parano, tu sais. Pourquoi ne pas laisser quelqu’un du Domaine Larkinson prendre les commandes ? »
« Les Larkinson veillent sur les Larkinson. »
« Toi aussi, tu es un Larkinson. »
« Je suis mon propre maître. »
Cette réponse en disait long sur Ves. Marcella préféra ne pas s’étendre davantage sur la question : c’était une affaire personnelle entre lui et les Larkinson.
Dans l’ensemble, même si l’entretien avait duré bien plus longtemps que prévu, Ves en apprit assez sur l’entreprise pour être quelque peu rassuré quant à sa pérennité, même en son absence.
Marcella posa théâtralement le dos de sa main contre son front. « Je me suis donné un mal fou pour maintenir les ventes de méchas de la LMC, tu sais ! Le marché de la République Lumineuse ne peut absorber qu’un nombre limité de méchas à étiquette argentée coûteux chaque mois. J’ai dû constamment chercher des partenaires étrangers, dans d’autres États, pour exporter le reste de notre production.
Le bouche-à-oreille circule moins vite hors de la République, et tes méchas y affrontent une concurrence bien plus rude. Malgré tout, j’ai réussi à conclure suffisamment d’accords pour écouler la majeure partie de la production directe de la LMC à l’étranger. »
« J’apprécie tes efforts, mais ne crois pas que j’ignore la vraie raison qui te pousse à agir ainsi ! » Ves eut un petit rire. « Tu ne veux pas que tes cinq pour cent dans la LMC ne valent plus rien. Quand la LMC prospère, tu en profites aussi. Tu as tout intérêt à aider mon entreprise à se développer. »
Pour l’instant, Ves mit de côté les affaires de la LMC. Il était tenté d’en reprendre les rênes, mais ses fonctions officielles rendaient cela tout à fait inapproprié. De plus, le Ministère du Développement économique continuait d’exercer son influence sur l’entreprise ; quoi qu’il tente, rien ne disait que ses décisions tiendraient.
Il comprit que le seul moyen de débarrasser la LMC de l’influence de ce ministère véreux était de le remplacer par une meilleure institution gouvernementale.
Sa mission actuelle pour le compte de Flashlight pourrait ouvrir la voie, s’il donnait satisfaction. Ves ferait mieux de se consacrer à ses véritables fonctions au lieu de passer du temps dans le bureau de Marcella.
Ce qui ne signifiait pas qu’il n’avait aucun moyen d’influencer la fortune de la LMC tout en travaillant pour Flashlight. Une lueur malicieuse s’alluma dans son regard.
« Pour l’instant, on m’a retiré de mon affectation précédente, expliqua-t-il. Le Corps des Méchas a décidé de faire de moi un concepteur de méchas de liaison auprès du Groupe Kadar-Neyvis. »
Marcella parut impressionnée. « Vu les médailles que tu as gagnées, tu as bien mérité une pause. Quant au KNG, c’est une étoile montante parmi les entreprises de méchas de la région ! Il est bien plus développé que la LMC et continue de progresser sous la direction de ses deux Concepteurs de méchas compagnons.
Je trouve que c’est une excellente occasion pour toi d’apprendre leurs ficelles, si tu es chargé de superviser la production de leurs méchas militaires. »
« Je compte faire bien plus que ça. » Ves sourit. « L’important, c’est que je vais apparaître de temps à autre en public, sous mon apparence actuelle. Dis-moi, comment le public réagira en me voyant ainsi ? »
Il tapota son porte-médailles pour souligner ses propos. Marcella ne pouvait pas manquer le message.
« Dévoreur des Ténèbres, Porte-Flambeau, Mécha d’Or, Saint de la Guerre, Médaille du service de la Frontière, Commendation du Corps des Méchas… Tu sais comment te faire remarquer, Ves. Je vois déjà les portails d’information et les forums de discussion du réseau galactique s’enflammer pendant quelque temps. » Elle ricana, amusée.
Ves eut un sourire en coin. « Autant en profiter. Je n’ai pas le droit de faire la promotion de mon entreprise pendant mon service, mais de simples apparitions publiques de temps à autre suffiront à piquer la curiosité de tout le monde. Je veux que toi et la LMC tiriez parti de toute cette attention pour vendre davantage de méchas ! »
Ses yeux brillèrent. « Quelle bonne idée ! Je ne pense pas que l’intérêt pour tes exploits éventuels durera, mais la LMC pourra certainement tirer parti de ta réputation pour augmenter ses ventes sur le marché intérieur ! Cela aura même des retombées sur les ventes à l’étranger, quoique de façon moins directe. »
Tous deux se mirent à échafauder des plans pour transformer les apparitions de Ves, si avantageuses pour son image, en atout commercial à court et à long terme. Le regain d’intérêt serait plus fort au début, mais tant que Ves ne ternirait pas sa réputation, son entreprise se distinguerait forcément de la concurrence, ne serait-ce que parce qu’elle avait été fondée et était dirigée par un héros de guerre !
Marcella émit toutefois quelques réserves. « Je ne suis pas contre, Ves, mais tu ne profites pas un peu trop ouvertement de ton nouveau statut ? Ces distinctions sont un honneur personnel. Je ne pense pas que le Corps des Méchas te les ait remises pour que tu en tires profit grâce aux associations positives qu’évoquent ces médailles.
Tous les autres dignes récipiendaires de la médaille du Dévoreur des Ténèbres t’en voudront d’être aussi effronté. »
« Tout homme d’affaires doit apprendre à ne pas avoir honte de se vendre », répliqua Ves avec désinvolture. « Je ne suis pas différent des athlètes victorieux des Jeux des confins qui apparaissent dans des publicités pour vanter toutes sortes de produits. »
« Je ne pense pas que le Corps des Méchas appréciera de voir certaines de ses distinctions les plus prestigieuses détournées à des fins commerciales. »
« Alors, il n’aurait pas dû les remettre à un chef d’entreprise comme moi. »
« Je crois que je comprends maintenant pourquoi le Corps des Méchas remet presque jamais ses médailles les plus prestigieuses à des concepteurs de méchas. »
Malgré tout, la campagne publicitaire imaginée par Ves et Marcella lui profiterait considérablement ; elle ne s’y opposa donc pas trop. Face à un intérêt commercial aussi évident, l’honneur personnel ne pesait plus lourd.
Après avoir scellé cet accord d’une poignée de main, Ves posa une dernière question avant de prendre congé.
« Au fait, tu as l’air de bien connaître le KNG. Tu peux m’en dire plus sur l’entreprise avec laquelle je vais bientôt faire le lien pour le compte du Corps des Méchas ? »
« Bien sûr. » En tant qu’initiée du secteur des méchas de Bentheim, elle connaissait presque tous les grands acteurs. « Le KNG possède un vaste catalogue de méchas spatiaux et de méchas de première ligne. Kadar se spécialise dans la conception de méchas spatiaux, tandis que Neyvis excelle dans celle des méchas de première ligne. Le KNG est donc très présent dans les segments inférieurs du marché des méchas.
Il est aussi bien implanté au-delà des frontières, mais tire encore la majeure partie de ses ventes du marché intérieur. »
Le KNG se distinguait de la LMC par le fait que ses deux Concepteurs de méchas compagnons étaient assez compétents pour rivaliser directement avec les modèles de méchas généralistes dans certains grands segments du marché. Ces derniers l’emportaient toujours d’une courte tête en matière de rapport qualité-prix, mais les méchas conçus par des gens du cru étaient un peu mieux adaptés aux conditions d’utilisation réelles.
Marcella lui montra quelques chiffres rendus publics. « C’est là que les méchas du KNG excellent. Ils coûtent moins cher que les modèles généralistes bien conçus, qui sont beaucoup plus délicats à entretenir et compliqués à réparer. »
C’était le modèle commercial dominant chez les fabricants de méchas capables de rivaliser directement avec les modèles populaires. Ils ne pouvaient toujours pas égaler le talent de conception pur ni le degré d’optimisation insensé des grandes entreprises transgalactiques, mais leurs produits n’étaient pas pour autant parfaitement adaptés aux conditions locales.
L’écart entre un mécha conçu par un apprenti et un modèle généraliste était considérable. À caractéristiques égales, la différence de performances était telle que les apprentis ne pouvaient pas vendre leurs produits inférieurs au même prix.
Un compagnon, en revanche, était capable de concevoir un mécha dont les performances se rapprochaient suffisamment de celles des modèles généralistes pour convaincre bon nombre de clients d’acheter local. Bien entendu, il fallait un marketing avisé, une marque digne de confiance et de bons résultats sur le terrain pour conquérir une part importante de plusieurs segments du marché.
« On dirait que le KNG s’en sort bien. »
« Pas vraiment. » Marcella secoua la tête. « Ses fondations sont solides, mais le climat économique difficile qui s’est abattu sur Bentheim l’a bien plus durement touché que la LMC. Tu sais pourquoi ? »
Ves mit un instant à comprendre la différence essentielle. « La LMC est bien plus petite, mais mon entreprise vend surtout des méchas haut de gamme, avec de fortes marges ! Même si les coûts de production ont augmenté ces derniers temps, mon entreprise peut encaisser le choc en rognant un peu sur ses bénéfices. Le KNG, lui, a beaucoup moins de marge de manœuvre. »
« Exactement. Je t’ai dit plus tôt que le KNG s’adressait surtout aux segments inférieurs du marché des méchas. Sa production annuelle dépasse largement celle de la LMC, mais ses bénéfices par mécha vendu ne dépassent pas un à trois millions de crédits pour ses modèles les moins chers. Une hausse de vingt pour cent des coûts de production suffit à anéantir ces marges déjà infimes. »
« Comment le KNG a-t-il réagi ? »
« Il cherche à préserver ses parts de marché et sa présence en vendant ses méchas à perte. Maintenir ses complexes de fabrication à pleine capacité lui permet aussi de conserver ses contrats avantageux d’achat en gros auprès des fournisseurs de matériaux, ainsi que ses nombreux fabricants et techniciens de méchas, formés et loyaux.
Au total, il perd jusqu’à un million de crédits par mécha vendu ! »
Ves ouvrit tout de même de grands yeux. « Ils ont vraiment le droit de faire ça, Marcella ?! Comment peuvent-ils soutenir une telle entreprise déficitaire ? »
« Eh bien, on raconte qu’à Rittersberg, quelqu’un est particulièrement bien disposé envers le KNG. D’après ce qu’on m’a dit, le Ministère du Développement économique entretient de bonnes relations avec Madame Kadar. MinEcDev a même proposé d’aider le KNG à absorber ses pertes grâce à des subventions et des prêts sans intérêts. »
Ves eut envie de vomir en entendant cela. Le traitement réservé à la LMC et au KNG était on ne peut plus différent !
« En outre, Monsieur Neyvis peut compter sur le soutien de sa famille, qui possède une entreprise de longue date à Bentheim. Le KNG ne risque donc pas de manquer de fonds de sitôt. L’entreprise compte tenir jusqu’à la fin de la guerre, puis récupérer ses pertes en profitant de la baisse de la concurrence et de la reprise du marché. »
Malgré tout, le Groupe Kadar-Neyvis n’aurait jamais pu se permettre d’en faire autant sans les avantages que lui procuraient ses relations !
Ves avait toujours pensé que le gouvernement ne devait pas se mêler des affaires, mais le KNG avait manifestement trouvé le moyen de faire fonctionner ce système !
Pourtant, toute cette histoire lui paraissait un peu trop louche. Vendre des méchas à perte pèserait lourdement sur le KNG, quelles que soient les aides qu’il recevait. Une situation aussi désespérée pourrait le rendre vulnérable à certaines sollicitations, peut-être même à celles du BLM…