Chapitre 977
« QUOI ?! » s’emporta Ves. « Le Ministère du Développement économique a cédé 21 % des parts de la LMC au Groupe TNC Holding en échange de permis et d’autorisations ?! »
« Ces permis ne sont pas sans valeur, lui rappela Marcella. En fait, tout grand fabricant de méchas qui ambitionne d’en vendre de gros volumes chaque année doit obtenir l’accord de la République Lumineuse. Toute entreprise qui refuse de se plier à ces règles se heurte aux divers organismes gouvernementaux chargés de délivrer ces permis et autorisations. »
« Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? »
« La LMC s’est développée beaucoup plus vite que je ne l’avais prévu. J’avais toujours l’intention de t’en informer, mais tu étais déjà parti quand je l’ai appris. Peu importe. Même si tu avais été là, tu aurais fini par accepter l’inévitable. Et puis, ce n’est pas comme s’ils avaient obtenu tes parts pour rien.
Cette fille, Calsie, que tu as désignée comme représentante, a réussi à négocier environ 13 milliards de crédits en échange de 21 % de tes parts dans la LMC. Pour l’instant, cet argent est placé dans un fonds en fiducie à ton nom. »
Ves explosa. « Quel genre d’évaluation biaisée est-ce là ?! La LMC n’existe peut-être pas depuis longtemps, mais à mon avis, un cinquième de mon entreprise vaut bien plus que 13 milliards de crédits ! »
« Les auditeurs employés par le Ministère du Développement économique ne sont pas de cet avis. Tu remets en question leur jugement ? » Elle lui adressa un sourire condescendant.
À proprement parler, le MinEcDev aurait dû engager des auditeurs impartiaux pour déterminer la valeur des parts de la LMC. Pourtant, d’après Marcella, le ministère avait fixé ses propres règles, si bien que tout ce qu’il faisait était parfaitement légal !
C’était évidemment d’un absurde achevé !
Confier à ses propres employés l’inspection des comptes de la LMC pour déterminer combien payer ses parts, c’était comme si un gamin désignait un jouet en prétendant qu’il ne valait rien, afin de pouvoir jouer avec gratuitement !
« Quel ministère véreux, marmonna Ves. S’ils se comportent déjà comme ça dès le départ, je redoute ce que tu vas m’annoncer ensuite. »
Ils passèrent à la répartition actuelle des parts de la LMC. Marcella fit apparaître une projection plane répertoriant les actionnaires actuels de la LMC.
VES LARKINSON : 49 %.
DOMAINE LARKINSON : 25 %.
GROUPE TNC HOLDING : 21 %.
BOLLINGER MECH TRADE : 5 %.
En somme, le prête-nom du Ministère du Développement économique avait réussi à lui extorquer juste assez de parts pour lui faire perdre le contrôle absolu de son entreprise.
Il ne croyait pas à une coïncidence.
« Pourquoi m’avoir laissé 49 % ? »
« Si le ministère en prenait davantage, tu serais moins investi dans ta propre entreprise, expliqua la courtière en méchas. Qui sait si tu ne négligerais pas la LMC pour en lancer une autre ? Le MinEcDev ne cherche pas à te faire partir, mais à t’attacher, toi et ton entreprise, à l’État. Toute entreprise qui acquiert une certaine influence dans l’économie est un instrument permettant d’accroître la puissance et la prospérité de la République.
Ils ne veulent pas que cet instrument tombe entre les mains d’autrui. »
Marcella lui expliqua brièvement la logique derrière cette politique consistant à prendre une participation minoritaire substantielle dans les grandes entreprises. La République Lumineuse ne voulait pas seulement garder ces entreprises sous sa coupe et les empêcher de transférer leur siège dans un autre État ; elle voulait aussi limiter le contrôle absolu exercé par leurs fondateurs.
« La République Lumineuse ne fait pas exception, dit-elle. Beaucoup d’États ont adopté des politiques industrielles similaires à l’échelon supérieur. Ils se désintéressent des start-up et des petites entreprises établies sur leur territoire. En revanche, il serait profondément irresponsable de laisser leurs plus grandes sociétés faire tout ce qu’elles veulent. Les entreprises poursuivent leurs propres intérêts, ainsi que ceux de leurs PDG et de leurs actionnaires.
Parfois, ces intérêts entrent en conflit avec ceux de l’État. »
Ves comprenait la logique de la solution adoptée par les États. Même s’il n’était pas entièrement d’accord avec eux en tant que chef d’entreprise, il voyait bien pourquoi ils ne voulaient pas dépendre des caprices des sociétés établies sur leur territoire.
« Tu ne peux pas lutter contre la République sur ce point, Ves, le prévint Marcella. Beaucoup ont essayé et ont échoué. Les économies de marché libre ne sont plus à la mode, de nos jours. »
Ils passèrent au rôle du Groupe TNC Holding. Même si seule une partie des membres du conseil d’administration représentait directement ses intérêts, les autres se pliaient en réalité aux exigences du TNC et, par extension, du Ministère du Développement économique !
En homme qui savait lui-même tirer parti du pouvoir, Ves comprit que le Ministère du Développement économique faisait peser tout son poids, rendant difficile tout refus de ses exigences.
D’après Marcella, le MinEcDev exerçait une influence considérable sur l’économie de la République ! Quiconque refusait de coopérer avec lui voyait son environnement commercial se dégrader, tandis que ses concurrents bénéficiaient de conditions plus favorables. Ainsi, bien que le MinEcDev ne détenait qu’une participation minoritaire dans les affaires de l’entreprise, sa voix était devenue impossible à ignorer.
Ves fronça les sourcils en entendant cette description du ministère notoire. Il avait entendu parler de son emprise sur l’industrie des méchas, mais il ne s’imaginait pas qu’il se permettait autant de libertés ni que son entreprise tomberait si tôt sous sa coupe.
« C’est tout de même remarquable de voir à quelle vitesse ils ont pris une participation dans ton entreprise, concéda Marcella. Cela signifie qu’ils te surveillent de près. Le MinEcDev voit du potentiel dans ta carrière et reste optimiste quant à la croissance de la LMC. C’est pourquoi il a poussé avec insistance pour augmenter la capacité de production de la Pépinière de Méchas. »
« Et donc, il a empilé des montagnes de dettes au bilan de la LMC. »
« Ça aussi. » Marcella lui adressa un sourire sardonique. « Le MinEcDev mise sur la croissance continue des ventes et de la popularité des méchas à étiquette argentée de la LMC. »
« À t’entendre, ils ont misé et perdu. »
« Pas complètement. L’activité reste rentable, simplement moins qu’à l’accoutumée. Le principal problème, c’est que le MinEcDev ne s’attendait pas à ce que la guerre en cours frappe Bentheim aussi directement. Les Vesiens progressent dans la région de Bentheim, de nombreuses routes commerciales sont coupées et l’approvisionnement en matières premières a diminué. À cela s’ajoute la récession : produire les mêmes méchas coûte désormais beaucoup plus cher. »
« Les prix des méchas ont-ils augmenté aussi ? Beaucoup d’entreprises de méchas auraient déjà dû faire faillite. »
« Seulement les petits acteurs. Les fabricants de méchas plus importants et mieux établis, qui disposent de solides moyens financiers, peuvent facilement supporter ces difficultés temporaires. Ils sont dirigés par des PDG clairvoyants et des concepteurs de méchas qui ont amassé de confortables réserves de guerre pendant les années fastes.
Non seulement ils ont racheté certaines des entreprises en difficulté les plus intéressantes, mais ils vendent carrément des méchas sans faire de bénéfices, pour conserver et accroître leurs parts de marché ! »
Ves devait reconnaître que les grands acteurs savaient s’y prendre. Ils avaient assurément trouvé le moyen de tirer parti de cette crise, surtout s’ils l’avaient prévue des années, voire des décennies à l’avance.
La conduite des entreprises de méchas plus grandes et mieux établies empêchait complètement les petits acteurs, déjà aux prises avec la hausse des coûts de production, d’augmenter le prix de leurs propres produits.
« Les gros poissons accentuent la pression sur les petits, remarqua-t-il, exaspéré. Cherchent-ils délibérément à mettre les petites entreprises de méchas en faillite ? »
« Exactement. Et avant que tu poses la question, le Ministère du Développement économique ne se contente pas de fermer les yeux sur leur comportement : il l’encourage activement. À ses yeux, toute entreprise de méchas qui succombe à une difficulté aussi légère ne mérite pas de rester en activité. »
« Il y a un problème, alors. Les entreprises de taille moyenne comme la mienne sont assez petites pour subir les effets des manœuvres commerciales des grands acteurs, mais aussi assez importantes pour qu’ils prennent une participation minoritaire ! Il y a là une contradiction évidente, non ? Ils ne devraient pas aider la LMC, ou quelque chose du genre, pour lui permettre de tenir le coup ? »
Marcella haussa les épaules. « Le MinEcDev est immense et détient des participations minoritaires dans des milliers d’entreprises de plusieurs secteurs. Le fait qu’il ait investi dans la LMC ne signifie pas qu’il se soucie assez de son sort pour l’empêcher de faire faillite. Les entreprises font faillite tout le temps. Les fonctionnaires du ministère ne sont pas enclins à subventionner les échecs.
Mais cela ne les empêche pas de profiter des succès des entreprises qui gravitent dans leur sphère d’influence. »
Tout cela donnait du ministère une image délicieusement opportuniste. Ves ne put s’empêcher de rire, quelque peu désemparé par leur astuce. Si les entreprises placées sous leur tutelle faisaient faillite, ils ne perdaient que l’argent des contribuables. Mais si certaines connaissaient une croissance explosive, ils pouvaient engranger de belles sommes qui passaient directement sous leur contrôle !
« À t’entendre, le ministère ressemble à une gigantesque machine à distribuer des faveurs, remarqua Ves. »
« Oh, la République Lumineuse est plutôt modérée à cet égard. » Elle écarta ses inquiétudes d’un geste désinvolte. « Certains États ont des institutions gouvernementales équivalentes qui interviennent beaucoup moins, mais ils sont encore plus nombreux à avoir des gouvernements bien plus impliqués dans leurs entreprises. Cela dit, il faut garder à l’esprit que l’atout le plus précieux d’une entreprise de méchas, ce sont ses concepteurs de méchas les plus éminents.
Le MinEcDev a beau vouloir te faire plier, il n’osera pas te faire fuir. »
Même si cela le désavantagerait énormément, Ves pouvait toujours, en dernier recours, faire ses valises et émigrer dans un autre État.
Il devrait toutefois repartir de zéro et affronter un marché totalement inconnu, qui favorisait généralement les producteurs locaux au détriment des étrangers.
Même si sa seconde entreprise connaissait de nouveau le succès, il devrait encore subir les mêmes ingérences gouvernementales, et se retrouverait au point de départ.
« D’accord, d’accord, j’ai compris. Ce n’est pas une bonne idée de s’opposer au Ministère du Développement économique pour le moment, conclut-il. Passons à la suite. L’entreprise est donc endettée et ses marges bénéficiaires s’effondrent. Qu’en est-il de nos ventes de méchas ? »
« Il y a au moins une bonne nouvelle, Ves. On ne fabrique plus les méchas à étiquette bronze, puisqu’ils ne rapportent rien, mais les ventes de ceux à étiquette argentée restent stables et progressent régulièrement à mesure que les pilotes de mécha apprennent à les apprécier. La LMC vend deux très bons produits, et le bouche-à-oreille continue de faire son œuvre. »
Marcella lui tendit une tablette de données qui présentait les tendances générales des ventes de ses deux principaux modèles de méchas.
Le modèle de chevalier offensif Blackbeak s’était forgé une réputation de robustesse, de fiabilité et de mobilité suffisante auprès des mercenaires.
De son côté, le Seigneur de Cristal était devenu un petit succès auprès des pilotes de méchas fortunés spécialisés dans les méchas de tir.
À cause de la guerre, les ventes des deux modèles sur le marché intérieur augmentaient régulièrement. Même si les corps de mercenaires et les autres groupes opérant dans la République Lumineuse ne combattaient pas en première ligne, ils devaient tout de même protéger les mines et les sites de production qui n’étaient pas assez importants ou stratégiques pour attirer l’attention du Corps des Méchas.
Ces corps de mercenaires se retrouvaient donc parfois à combattre la Légion de Méchas ou certains des corps de mercenaires vésiens les plus téméraires, engagés pour attaquer les propriétés de la République Lumineuse.
Les modèles Blackbeak et Seigneur de Cristal s’étaient tous deux bien comportés au combat. Les séquences de combat, majoritairement positives, se répandaient sur le réseau galactique et continuaient de susciter l’intérêt, même si leurs prix élevés décourageaient la plupart des acheteurs potentiels.
La baisse générale de la qualité, que Marcella avait brièvement évoquée, commençait également à dissuader certains acheteurs. Les méchas produits par la suite présentaient une différence de qualité notable par rapport aux premiers produits de la LMC.
Les lèche-bottes du Groupe TNC Holding ne cessaient de réclamer une hausse des volumes et de la cadence de production de la LMC, au détriment de la qualité.
« Dans l’ensemble, la situation de la LMC pourrait être pire, dit Marcella d’un ton désinvolte, comme si Ves accordait trop d’importance aux manigances du ministère. L’essentiel, c’est que la LMC a réussi à tenir le coup malgré la morosité économique.
Le gouvernement a beau avoir demandé à l’entreprise de consacrer plusieurs chaînes de production à la fabrication de matériel militaire au prix coûtant, au moins, tu auras encore une entreprise où retourner après la guerre. Beaucoup de concepteurs de méchas n’ont pas cette chance. »
En d’autres termes, Ves devait s’estimer heureux. Le problème, c’était qu’il ne se sentait pas particulièrement chanceux.