Chapitre 975
« J’ai une question, dit Ves. Mon rôle consiste à me servir de mon identité de concepteur de méchas de liaison du Corps des méchas pour enquêter sur les activités subversives éventuelles du Groupe Kadar-Neyvis. D’où vient exactement le danger ? Pourquoi Flashlight présente-t-elle cette mission comme si tout concepteur de méchas enquêtant sur cette entreprise risquait de courir un danger extrême ? »
Le professeur Enoch ferma les yeux un instant. « Bonne question. Ce n’est pas indiqué dans votre ordre de mission, mais nous savons que le Mouvement de libération de Bentheim a l’habitude de placer ses hommes dans les entreprises de méchas qui ont retenu son attention.
Si le GKN collabore secrètement avec les séparatistes, vous pouvez être certain que les deux parties se montreront extrêmement hostiles envers quiconque fouinera d’un peu trop près. »
« Je vois. »
« Dans le pire des cas, le MLB a non seulement infiltré ses combattants dans les installations de production du GKN, mais il les a aussi piégées pour qu’elles explosent si leur présence est découverte. »
« Mais si tout se passe bien, on n’en arrivera pas là, n’est-ce pas ? »
« Exact. Nous parlons seulement du pire scénario. Si vous faites bien votre travail et évitez d’attirer l’attention de l’une ou l’autre partie, ou d’éventuels espions du MLB, il vous suffira de rejoindre votre responsable une fois que vous aurez recueilli des preuves tangibles d’activités suspectes. »
Ça avait l’air simple. Ça ne l’était probablement pas. Enfin, Ves avait déjà accepté cette mission ; il était bien trop tard pour faire marche arrière.
« J’ai une autre question. Je suis censé chercher des signes d’une collaboration entre le GKN et le MLB, mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas ? Il est écrit ici que si je trouve des preuves irréfutables d’un tel lien, je devrai aussi déterminer qui, au sein du GKN, en est responsable. »
« En effet », répondit Enoch en faisant un geste de la main. « Il y a plusieurs explications possibles à une éventuelle implication du GKN auprès du MLB. Un cadre mécontent pourrait se tourner vers le MLB à cause d’un grief qu’il estime légitime. Le principal responsable de l’intérieur pourrait être un chef technicien qui a toujours sympathisé avec les séparatistes. »
« Il pourrait aussi s’agir de quelqu’un à la tête de l’entreprise, qui serait le principal moteur des activités du GKN — quelqu’un comme Antoine Neyvis, un natif de Bentheim. » Ves désigna sans détour l’hypothèse la plus douloureuse.
« Même dans ce cas, il existe différents degrés d’implication auprès du MLB. La collaboration du GKN pourrait se limiter à un incident mineur : faire passer en contrebande quelques pièces fabriquées au noir contre de l’argent. Elle pourrait aussi prendre la forme d’une coopération plus poussée, où le GKN fournirait des méchas entiers au MLB. Et cette collaboration pourrait être volontaire ou forcée. Si Monsieur
Neyvis est effectivement impliqué, il est important de savoir s’il sympathise réellement avec eux ou s’il collabore contre son gré, sous le coup d’un chantage. »
Tout cela ressemblait à un marécage trouble, et Ves s’apprêtait à y plonger tête la première.
« Je suis sûr de pouvoir repérer d’éventuelles irrégularités dans les installations de production du GKN, mais je suis moins confiant quant à ma capacité à enquêter sur les responsables. Je connais les méchas et leur environnement de production comme ma poche, mais si vous attendez de moi que je joue les charmeurs comme dans les séries d’espionnage, je crains que vous ne vous soyez trompé d’adresse. »
Le professeur Enoch lui adressa un sourire qui semblait ignorer totalement ses propos. « Ne vous inquiétez pas, Monsieur Larkinson. Un responsable et une équipe de soutien vous épauleront pendant la mission. Si vous rencontrez des difficultés au cours de votre enquête, parlez-en à votre responsable. Les agents de liaison sont généralement envoyés seuls, mais sachez que vous ne serez pas livré à vous-même.
Flashlight tout entière vous soutiendra. »
« Les documents que j’ai signés tout à l’heure précisaient que cette aide ne serait assurée que tant que mes véritables liens avec Flashlight resteraient secrets. Si quelqu’un venait à découvrir que je travaille avec vous, ce serait comme si je n’avais jamais existé à vos yeux ! »
« C’est ainsi que le jeu se joue, Monsieur Larkinson. Vous ne devriez pas vous associer à Flashlight si vous êtes incapable de garder un secret. Mon conseil ? Ne vous faites pas démasquer ! Si Kadar ou Neyvis en vient à soupçonner votre identité, vous devrez avouer être un agent du Corps des méchas.
Vous ne devez en aucun cas révéler que Flashlight vous a envoyé. C’est clair ? »
« Compris, professeur », répondit Ves d’un ton résigné.
Après avoir accepté la mission et reçu les premières consignes, Ves abandonna discrètement ses fonctions de responsable de la Deuxième équipe d’analyse, sans même prendre congé de ses subordonnés.
Même s’il avait trouvé ce travail terriblement fastidieux, la sécurité qu’il lui assurait lui manquerait. Être envoyé à Bentheim ne revenait pas à partir au front, mais Flashlight était presque certaine que les Vesiens allaient débarquer !
Avec les Vesiens qui perceraient les défenses depuis l’extérieur et le Mouvement de libération de Bentheim qui sèmerait le chaos de l’intérieur, on aurait de nouveau cru assister à l’anarchie qui avait régné sur Detemen IV !
Après quelques jours de formation et de préparatifs à la hâte, Ves embarqua dans une navette qui le fit quitter Frozen Point. Elle partit de Robach VI et mit un certain temps à le ramener jusqu’à la station spatiale militaire de Robach III. Là, Ves « réintégra le système », pour ainsi dire.
C’était comme si le Corps des méchas ne l’avait jamais laissé partir.
Vêtu de son uniforme de travail passe-partout, dépourvu de rubans et de médailles tape-à-l’œil, il embarqua discrètement sur un navire de ravitaillement militaire d’apparence banale. Celui-ci rejoignit un convoi qui se fraya un chemin à travers la région de la Nébuleuse des Verts, en direction de Bentheim.
De nombreux convois militaires se rendaient chaque jour à Bentheim ; celui-ci ne retint donc pas du tout l’attention. Pour quiconque examinerait ses déplacements, Ves aurait simplement passé quelque temps dans une base secrète du Corps des méchas avant de réapparaître au grand jour pour prendre ses nouvelles fonctions d’agent de liaison militaire auprès du Groupe Kadar-Neyvis.
Pourtant, le vaisseau à bord duquel Ves se trouvait avait quelque chose de particulier. C’était bien un navire de ravitaillement en règle, mais Flashlight avait trafiqué son aménagement intérieur pour y dissimuler une pièce secrète.
C’est là que Ves rencontra l’officier du renseignement chargé de superviser son infiltration.
Un homme jeune, à la mise impeccable, se leva de son terminal et s’approcha de Ves pour lui serrer brièvement la main. « Je suis Leland Toll. Je serai votre officier traitant pour cette mission. Je connais votre identité et certaines de vos capacités, et je sais que vous ne connaissez pas nos méthodes. Ce n’est pas un problème. C’est à moi de me préoccuper des questions d’espionnage, pas à vous.
Pour l’instant, nous avons surtout besoin de vos compétences en conception de méchas. »
« Leland Toll, c’est vraiment votre nom ? »
L’homme lui adressa un sourire moqueur qui lui était familier. « Les noms ne sont que des étiquettes. Vous avez raison de douter de chaque information qui vous tombe entre les mains, mais ce n’est pas ce qu’on vous demande pour cette mission. Si vous voulez vous rapprocher de Madame Kadar et de Monsieur Neyvis, vous devrez refréner votre méfiance. »
Plus facile à dire qu’à faire, marmonna Ves en lui-même. « Alors, qu’est-ce qui m’attend ? »
« Jusqu’à notre arrivée à Bentheim, vous viendrez chaque jour dans cette pièce secrète pendant quelques heures pour vous préparer à votre rôle. Vous l’endosserez dès votre arrivée sur Bentheim. »
« Ce n’est pas beaucoup de temps. »
« Comme je vous l’ai dit, Ves, nous ne voulons pas faire de vous un espion, répéta Leland. Nous voulons convaincre tout le monde que vous n’êtes qu’un concepteur de méchas. Et quel meilleur moyen de faire croire à cette histoire que de vous présenter sous un jour fidèle à la réalité ? Cela dit, vous devrez vous familiariser avec certains outils et protocoles que nous utiliserons pendant la mission.
En outre, je veux que vous lisiez et mémorisiez les noms ainsi que les informations importantes sur les deux concepteurs de méchas à la tête du GKN, mais aussi sur tous les autres concepteurs, cadres, chefs techniciens et ainsi de suite. N’importe lequel d’entre eux pourrait être le principal responsable de la subversion du GKN. »
Ves acquiesça. Flashlight espérait que la collusion au sein du Groupe Kadar-Neyvis ne concernait qu’un cadre intermédiaire, mais Ves soupçonnait la corruption d’avoir gagné des échelons bien plus élevés.
Il n’avait aucune preuve concrète pour l’affirmer, mais sa propre expérience à la tête de la LMC lui avait appris que les concepteurs de méchas tenaient beaucoup à leurs installations de production. Tous ne daignaient pas fabriquer un mécha de leurs propres mains comme Ves le faisait régulièrement, mais ils avaient malgré tout la manie de tout contrôler dès qu’il s’agissait de faire tourner leur chaîne de production sans accroc !
Kadar et Neyvis semblaient tous deux être des concepteurs de méchas très compétents. Personne d’incompétent n’accédait au rang de Concepteur compagnon. Ves en conclut qu’ils ne se montreraient pas négligents dans la supervision de la production de leur entreprise.
La semaine suivante, le convoi militaire serpenta lentement à travers la région de la Nébuleuse des Verts. Cette fois, il ne fit pas le détour habituel et prit une route relativement directe vers le système de Bentheim.
De toute évidence, ce système portuaire stratégique avait un besoin urgent de nombreux ravitaillements.
Pendant ce temps, Ves se familiarisa avec les différents sujets que Leland voulait lui enseigner, même si le temps manquait pour tout lui apprendre.
Il apprit les noms, les visages et les antécédents des principaux membres du GKN.
Il reçut quelques instructions sur l’utilisation des petits gadgets d’espionnage auxquels Flashlight avait parfois recours.
Il apprit certaines méthodes et certains protocoles qui lui parurent insignifiants, mais qu’il assimila au moins facilement.
« Un espion mal formé est pire qu’un espion sans formation comme vous, remarqua Leland. Pour l’instant, vous êtes encore vierge de toute expérience dans ce domaine, et c’est ce qui vous donne cette authenticité qui empêchera les autres de faire le lien avec Flashlight. Si nous tentions de vous inculquer nos méthodes, vous n’auriez ni la formation ni l’expérience nécessaires pour en dissimuler les signes. »
Ves comprenait cette logique, mais avait tout de même l’impression qu’on le jetait au beau milieu d’un territoire potentiellement hostile sans presque aucune précaution !
« Au moins, aurai-je le droit de porter une arme pour me défendre ? »
Leland acquiesça et ouvrit un tiroir où se trouvait un pistolet dans un étui, d’une banalité affligeante. « En règle générale, même un concepteur de méchas de liaison du Corps des méchas porte une arme de poing. Nous vous avons préparé un pistolet laser haute performance modifié, camouflé en modèle standard du Corps des méchas. Il pourra vous tirer d’affaire, mais ne le prenez pas pour une véritable arme d’assaut. »
« Je peux avoir autre chose ? Un générateur de bouclier, par exemple ? »
L’officier du renseignement eut un petit rire. « J’aimerais bien. Mais nous ne roulons pas sur l’or. Votre rôle d’agent de liaison du Corps des méchas doit renforcer l’impression que vous êtes dispensé de toute mission dangereuse à proximité du théâtre de guerre. Une fois à Bentheim, vous devrez afficher la bonne dose d’inquiétude face aux incertitudes de la guerre relayées par les informations, mais pas davantage.
Par-dessus tout, Bentheim est un territoire ami, et votre comportement doit le montrer. »
Ves connaissait assez bien Bentheim. Cela lui rappela quelque chose. « Aurai-je le droit d’utiliser mes propres relations sur Bentheim pendant mon séjour ? »
« Officiellement, un concepteur de méchas au service du Corps des méchas est censé se consacrer entièrement à ses responsabilités principales. Même si vous avez des amis sur Bentheim ou que vous possédez une entreprise qui y est implantée, vous ne devriez pas mêler vos fonctions officielles à vos intérêts privés. »
La façon dont Leland s’exprimait semblait lui ouvrir une porte. « Je crois qu’il y a une exception. »
« Vous êtes perspicace. En pratique, on constate régulièrement que de nombreux concepteurs de méchas dans la même situation se montrent… peu regardants sur cette règle. Votre poste prétendument “tranquille” à Bentheim vous accorde aussi davantage de liberté qu’à la normale. À vous de voir comment vous comptez en user. N’oubliez pas qu’il vous faudra jouer votre rôle auprès du GKN. »